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La vie mondaine
Le réalisateur Abbas Kiarostami est l'une des figures de proue du cinéma iranien. L’enfance, la nature, ainsi que la philosophie donnent un sens à des œuvres aussi rebelles que leur créateur, qui a été parmi les initiateurs de la nouvelle vague à Téhéran.

Le goût de la vie

Président du jury de la section La Caméra d'or lors de la dernière édition du Festival International du Film de Cannes, Kiarostami a été le premier cinéaste d'Orient à occuper cette place. Il pressait le pas sur la Croisette ou parmi les salles de projection pour être sûr de ne rien rater. « C'est un grand honneur d'avoir été sélectionné pour assumer cette tâche. Présider le jury de La Caméra d'or, dont le prix est désigné pour les premières œuvres de cinéastes, est une bonne occasion de visionner des films qui représentent les nouvelles tendances cinématographiques de par le monde ». Réputé pour son côté très cinéphile, Abbas Kiarostami ne parle que cinéma ... Franc et simple, il ne présente aucun aspect artificiel ou absurde, à l'instar de certains réalisateurs. Au contraire, il a un discours clair et des idées bien en ordre. De même, il a le talent d'un peintre dont les lignes et les couleurs vont de pair avec le caractère calme et posé du cinéaste, au style méditatif.

« Je n'ai jamais été attiré par le cinéma au rythme rapide. Je mène une vie sereine. Je vis lentement et j'ai décidé que mes films doivent refléter le rythme de ma vie ». Ce mode de vie serein, dont il parle, remonte évidemment à une enfance exclusivement artistique.

Né à Téhéran en 1940, le futur réalisateur était plutôt parmi les cancres de l'école. Epris des arts plastiques, il préférait dessiner et peindre qu'étudier. Ainsi, a-t-il participé à un concours de gravure et en a été le premier lauréat. A l'âge de 18 ans, il décide de quitter sa famille pour étudier la peinture, et se trouve alors contraint de travailler en tant que gendarme pour gagner son pain. Déterminé, il commence une carrière de graveur, après avoir terminé ses études aux beaux-arts de Téhéran. « J'ai réalisé plusieurs spots publicitaires et génériques de films, jusqu'en 1969. Ensuite, le directeur de l'Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes m'a proposé de collaborer avec Ibrahim Foruzesh afin de créer une section cinéma. Cela a nécessité un an de travail ».

L'année suivante, il inaugure effectivement la section cinéma, devenue plus tard l'un des studios les plus prestigieux d'Iran. Peintre et dessinateur d'affiches de cinéma, il ne tardera pas à faire carrière de cinéaste. Et se lance activement dans le domaine de la photographie, notamment celle des paysages. C'est durant cette même année 1970 que Kiarostami réalise, à l'âge de 30 ans, son premier court métrage, Le Pain et la rue. Il signe également une série de films didactiques destinés aux enfants de l'Institut. « J'avais l'impression que j'étais responsable de cultiver chez les enfants beaucoup d'idées et de principes à travers le cinéma. C'était un défi, celui de former ces petits sur le plan cinématographique et personnel ».

Malgré ses nombreux courts et longs métrages, tels que Mossafer (Le Passager) en 1974, Gozarech (Le Rapport) en 1977 et Avali ha (Les Elèves du cours préparatoire) en 1980, Abbas Kiarostami n'a connu son grand succès qu'à l'âge de 47 ans, avec Où est la maison de mon ami ? qui lui a valu le Léopard de bronze du Festival de Locarno en 1989. Grâce à ce prix, le réalisateur a acquis une renommée internationale.

Kiarostami produit tous ses premiers films jusqu'en 1992 grâce en effet à cette reconnaissance européenne. En d'autres termes, il s'est jeté dans les bras de la coproduction internationale.

« Mon film Au travers des oliviers en 1994 représente le début de la coproduction avec la France, notamment avec le producteur Martin Karmitzu ». Depuis, Kiarostami n'a cessé de parcourir les festivals et de décrocher des prix.

A l'aide d'un style profond, il mêle le réel à l'imaginaire. Pas de naturalisme, c'est toujours le réalisme qui prévaut, étant influencé par le style de Tati et de Fellini. Il puise d'ailleurs dans le quotidien, donnant lieu à des œuvres où le réel s'offre dans un cadre poétique.

Au cours de la décennie 1990, Kiarostami s'impose en Europe. Il signe Le Goût de la cerise, qui lui a valu la Palme d'Or du Festival de Cannes en 1996. Un film qui a dévoilé une nouvelle facette de Kiarostami : les idées philosophiques lui permettant « de trouver un sens à la vie ».

« Etre à la fois cinéaste, peintre, poète et photographe, cela ne signifie pas forcément être confus. Il s'agit de divers moyens d'expression et de motivation pour vivre, pour être fructueux. Ce n'est pas un travail, mais l'objectif d'une vie », explique Abbas, sur un ton serein, la main papillonnant comme s'il peignait un tableau. Les lunettes foncées qu'il porte jour et nuit ne cachent pas pour autant la sincérité du regard.

Par ailleurs, et pendant les premières années de la Révolution iranienne, Kiarostami se sentait ligoté. Il avait l'impression que son talent de cinéaste était enchaîné. Et là, c'est le peintre qui réagit. Il s'est acheté un appareil photo et a voulu se rapprocher de la nature. Le fruit de ce rapprochement n'a été qu'une exposition tenue à Turin, montrant des clichés pris entre 1978 et 2003. « Pour moi, la nature signifie la vie. Elle nous entoure, nous embrasse et fait naître en nous beaucoup d'émotions. Elle décide même de nos tempéraments. J'ai alors pris en charge la mission d'exposer l'effet de la nature sur moi-même, à travers des photos et des tableaux ».

Ce grand intérêt pour la nature est sans doute l'horizon principal où gravitent les œuvres de Kiarostami. Ses films présentent toujours des êtres humains seuls dans la nature, en quête de ses secrets. Neige et arbre, désert ou montagne, constituent toujours la toile de fond de ses œuvres cinématographiques.

Depuis 2001, Kiarostami vit une histoire d'amour avec une petite caméra numérique, au point de décider de ne plus travailler qu'en digital. Il donne alors ABC Africa en 2001, suivi de Ten en 2002, lesquels ont rencontré un grand succès lors de leur projection à Cannes.

Mais au cours d'un séjour d'écriture au bord de la mer en 2003, sa tendance à la méditation s'accroît. « Cette petite caméra digitale me donne la chance d'avoir plus de liberté. Comme en peignant un tableau, je me suis laissé filmer des petites histoires de la nature : l'aventure d'un morceau de bois avec le vent jusqu'à sa tombée dans la mer. Ou encore le jeu des papillons avec les tiges des fleurs ».

Ces petites histoires ont donné lieu à cinq autres films, de 3 à 10 minutes l'un. Bref, une série intitulée The Lagoon and the Moon (Le Lagon et la lune).

Loin d'être casé comme un intellectuel, Kiarostami se veut plutôt un artiste contemplatif et réflexif. Il a même été classé pendant longtemps comme le réalisateur des enfants et de la nature. Et s'est engagé au service de la citoyenneté. En s'affirmant en tant que réalisateur laïque, il a toujours refusé le pouvoir autoritaire du Shah, comme il a rejeté la République islamique. Il va même jusqu'à évoquer le suicide dans son film Le Goût de la cerise, et même l'improbabilité de l'au-delà dans Le Vent nous emportera. Ceci dit, il aborde plein d’idées contraires à la loi islamique iranienne.

« Je fais toujours le cinéma pour les êtres humains, mes œuvres ne sont jamais au service ni au profit d'un régime ou d'une politique. Ce sont des œuvres qui donnent au monde l'image de l'Iran tel que je le sens ».

Le réalisateur appartient en effet à une génération de cinéastes connus pour leur persévérance. Ceux-ci ont lancé la « nouvelle vague » du cinéma iranien, à partir des années 1960. Avec tout un groupe de metteurs en scène : Farrokhzad, Kimiazi, Bayzai et Saless, il a essayé de redonner vie au cinéma iranien, sous la guerre et le fanatisme religieux et social. Et malgré le contenu politique et philosophique de ses films, le monde de l'enfance demeure le sujet dominant et caractéristique de son cinéma. Cela s’applique en quelque sorte sur ses œuvres tournées entre 1974 et 1989. Toutefois, cet intérêt pour l’enfance commence à ternir dans les années . Les enfants sont toujours présents, mais jouent un rôle dramatique secondaire.

Avec la même liberté et le même élan, Kiarostami mène une carrière de poète international, un poète purement persan. Son premier recueil Avec le vent a été traduit vers le français alors que son deuxième a été publié en italien. De quoi témoigner du grand intérêt européen accordé à la verve du poète-cinéaste, laquelle marque également ses films, notamment Le Vent nous emportera, où il intègre la forme de la poésie classique d'Omar Al-Khayyam à la poésie moderne. Ce film a en effet remporté le Grand Prix spécial du jury au Festival de Venise, en 1999.

Son désir de se renouveler n'est jamais assouvi. Il préfère « travailler avec des acteurs non professionnels », et ne cesse de découvrir des talents cachés. En 2003, il décide, à l'âge de 63 ans, de conquérir le domaine du théâtre, en présentant à Rome la pièce Taazyia, mariant l'art théâtral au cinématographique. A travers six écrans placés autour des planches, sur lesquels sont projetés des scènes documentaires, il complète l’enjeu du spectacle traditionnel, relatant le jour de la mort d'Hussein, petit-fils du prophète Mohamad et figure sacrée des chiites.

« C'était l'une des expériences les plus importantes de ma carrière. Elle m'a révélé mon grand amour pour le théâtre. C’est un amour qui est bien plus ancien que ma passion pour le cinéma, car déjà à 11 ans, je prenais part à des spectacles à Téhéran. C'est marrant de revivre les souvenirs de l'enfance après plus de 50 ans ! ».

Après une telle carrière, Kiarostami est fier de ce qu'il a fait et de ce qu'il est devenu, tout en gardant une modestie évidente, celle des grands. Loin du cinéma, il continue à travailler le cuir, à peindre et à photographier l'Iran. Portant plusieurs surnoms, dont L'Iranien du siècle, Le Cinéaste rébellion et Abbas le Grand, Kiarostami se voit encore obsédé par maints projets artistiques. Ainsi se voit-il toujours en course contre le temps.

« Le temps passe sans que l'on s'en aperçoive. Les minutes qui passent, même si elles se ressemblent, ôtent quelque chose à notre vie. Il faut admirer la vie et essayer de la vivre. Il faut essayer de produire avant que le vent ne nous emporte ». Le philosophe empiète le pas au cinéaste.

Yasser Moheb

Jalons :

1940 : Naissance à Téhéran.

1970 : Premier court métrage, Le Pain et la rue.

1992 : Prix Roberto Rossellini du Festival de Cannes pour Et la vie continue.

1993 : Prix François Truffaut pour sa carrière cinématographique du 6e Festival de film de Rimini, en Italie.

1996 : Palme d'or du Festival de Cannes pour Le Goût de la cerise.

1997 : Prix spécial de l'Unesco pour sa carrière cinématographique.

2003 : Elevé au grade d'Officier des arts et des lettres.

2005 : Président du jury de la Caméra d'or au Festival de Cannes.

 

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