Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Société

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Arts
Société
Sport
Environnement
Escapades
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine

Suicide . Selon les chiffres officiels de l’Organisme national des statistiques et du recensement, il y aurait environ 3 000 cas de suicide par an. L’expansion du phénomène inquiète, la manière aussi. Beaucoup tendent de plus en plus à mettre en scène leur mort pour crier leur détresse.

La protestation par la mort

C’est une heure de grande affluence. Le pont de Fayçal, dans le quartier de Haram, est encombré par la circulation. C’est le moment choisi par une personne âgée d’environ trente ans pour se pendre à l’aide d’un fil de fer. Son corps restera suspendu à la balustrade, sous le regard des passants estomaqués par un tel spectacle. Natif du Fayoum, ce jeune homme au chômage a voulu tenter sa chance dans la capitale. Mais tout s’est mal passé pour lui. Il n’a trouvé ni boulot ni endroit où dormir. Face à ce grand désespoir, il a choisi de mettre fin à sa vie.

Le lendemain, à Alexandrie, un acte similaire, mais cette fois, le jeune homme de 20 ans se coupera les veines à l’aide d’un rasoir, à l’intérieur d’une mosquée, à l’heure de la prière. Un troisième est découvert pendu à un arbre non loin d’un club à Héliopolis. La raison : chômage et difficultés financières. Au cours de la même semaine, un journal rapporte qu’un mari a frappé sa femme avec un marteau, puis s’est jeté du neuvième étage. Le choc de son corps contre le sol a alarmé les piétons, ils le trouveront gisant dans un bain de sang. Ne pouvant répondre aux demandes incessantes de sa femme, cet homme a décidé d’en finir. Et récemment, un jeune homme désespéré de ne pas trouver du travail s’est rendu chez un boucher, a mis sa main sur le billot et a saisi une hache et s’est coupé la main devant une foule de clients.

Et les cas de suicide continuent de défrayer la chronique. A croire que se donner la mort est devenu la solution idéale pour mettre fin à ses tourments. D’après les chiffres officiels de l’Organisme national des statistiques et de recensement, il y aurait environ 3 000 cas de suicide par an. 60 % des suicidés n’ont pas supporté de vivre dans le dénuement total, d’autres n’ont pas admis leur situation de chômeurs alors qu’ils sont diplômés. 40 % souffrent de sentiments de frustration ou ont des problèmes familiaux. Mais ce qui inquiétant, c’est que 50 % de ce nombre sont des adolescents ou des personnes âgées de moins de 40 ans et pour la plupart issus de quartiers défavorisés.

En effet, le nombre de suicides a augmenté considérablement ces dernières années. Le Centre de toxicologie à l’Université d’Aïn-Chams tire la sonnette d’alarme. Selon les statistiques et seulement dans le gouvernorat du Caire, 12 000 jeunes tentent annuellement de se suicider et la plupart ont voulu en finir avec des conditions de vie difficiles.

Or, les experts et les sociologues affirment que le nombre est bien plus important. « Il est impossible d’évaluer exactement le taux en Egypte, car beaucoup de familles évitent d’avertir la police quand il s’agit d’un suicide qui les déshonore ou tout simplement parce que le suicide est une chose qui est mal vue par la société et par la religion », estime la sociologue Nadia Radwane.

Toutefois, elle affirme : « Il y a dix ans, ce chiffre était estimé entre 300 et 400 cas par an. Aujourd’hui, il est en recrudescence. C’est l’indice d’un grand malaise social », ajoute Radwane.

Il faut dire, comme le signale le psychiatre Yousri Abdel-Mohsen, que le taux de suicide n’est encore pas inquiétant en comparaison avec les pays européens ou aux Etats-Unis. En Hongrie par exemple, on compte 60 suicides sur 100 000 personnes. En France, c’est 12 sur 100 000, alors qu’en Espagne, ce nombre est estimé à 42 sur 100 000. « Ceci revient au fait qu’en Egypte la religion est un garde-fou solide qui prohibe formellement le suicide et le considère comme un crime », commente-t-il. Mais le problème est là.

Quel que soit le nombre de suicides, ce qui surprend c’est la manière avec laquelle il est commis. Autrement dit, l’acte ne se fait plus dans la discrétion, comme si les suicidés voulaient attirer l’attention des autorités. Il est devenu de plus en plus spectaculaire.


Une vengeance contre la société

« C’est plutôt un cri de détresse et protestation de gens longtemps ignorés et qui ont beaucoup souffert. Pour attirer l’attention, ils commettent cet acte épouvantable. C’est en quelque sorte une façon de se venger de la société. Ils cherchent à transmettre un message au gouvernement, seul responsable, selon eux, de leurs souffrances », explique le psychiatre Yousri Abdel-Mohsen. Il estime que les efforts déployés par l’Etat pour fournir un enseignement et un service de santé décent, un niveau social bienséant, et des chances d’emploi aux jeunes sont encore insuffisants. Aujourd’hui, le nombre de chômeurs a atteint officiellement les 6 millions. « Un chiffre susceptible de causer une véritable frustration chez ces jeunes diplômés qui possèdent tous les critères mais pas le piston », explique Abdel-Mohsen tout en ajoutant qu’une telle dégradation de la situation économique influe sur le psychique des Egyptiens. Les habitants de Guiza se souviennent encore de la lettre laissée par Hassan Ramadan, diplômé en droit, avant de se donner la mort. Adressée au premier ministre et lui faisant assumer la responsabilité de son suicide après avoir passé 10 ans à la recherche d’un travail pour gagner sa vie et pouvoir fonder un foyer. « Hassan était plongé dans un état de déprime. Cela se voyait à son allure. Il s’est laissé pousser la barbe et les cheveux et son regard était hagard. Il était devenu indifférent à tout. Il s’est replié sur lui-même », raconte sa mère tout en dénonçant l’insouciance de l’Etat face aux problèmes des jeunes.

Selon une source policière, les méthodes de suicide diffèrent selon les conditions sociales de chaque individu. Les plus courantes sont la pendaison, la noyade ou la chute d’un étage d’un immeuble. Il rapporte qu’un chômeur a émis un avis de recherche pour retrouver sa femme et son enfant disparus depuis une semaine. La police les retrouvera morts. En fait, la détresse de cette femme l’a poussée au suicide. Son fils âgé de 5 ans était atteint d’une leucémie. Elle s’est présentée à l’Institut national du cancer, mais on lui a demandé d’attendre huit mois alors que c’est une question de vie ou de mort. Ne trouvant pas les ressources financières nécessaires, elle a saisi son enfant et s’est jetée dans le Nil pour en finir avec tous ses problèmes.

Cependant, le sociologue Ali Fahmi pense que le fait d’avoir un but collectif réduit le risque de s’enfoncer dans un état de déprime et, par conséquent, fait oublier l’idée du suicide. « Durant l’occupation, le taux de suicide n’était pas aussi important, car tous les citoyens avaient comme préoccupation la lutte contre l’occupant », explique-t-il, en ajoutant que ce n’est pas seulement la pauvreté qui est à l’origine de tous ces suicides, mais que les jeunes ont perdu tout espoir de prétendre à un avenir meilleur. Ils veulent pousser la société à prendre conscience de leur présence et de leur désir de participer à la vie. Radwane indique qu’on a assisté récemment à des cas de suicide de jeunes qui voulaient transmettre un message tel que le refus d’ingérence politique dans le monde arabe et que Hassan Bachandi en est un exemple. Natif du gouvernorat de Qalioubiya, ce jeune kamikaze a provoqué l’attentat d’Al-Azhar faisant 3 morts et 17 blessés. Bachandi était arrivé au point que la vie n’avait plus de valeur pour lui. Il s’est transformé en bombe humaine. Une façon à lui d’extérioriser son mécontentement contre l’oppression dont il a été victime.

« Il faut s’inquiéter de ce désespoir qui a gagné les jeunes lesquels ont fabriqué de leurs propres mains des explosifs qui vont les réduire en mille morceaux », déclare le sociologue Al-Magdoub tout en signalant que le taux de suicide augmente en même temps que la tension et la violence montent. « Les jeunes tendent à devenir plutôt des bombes à retardement », ajoute-t-il.

Chahinaz Gheith

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631