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| Suicide
. Selon les chiffres officiels
de l’Organisme national des statistiques et du recensement,
il y aurait environ 3 000 cas de suicide par an. L’expansion
du phénomène inquiète, la manière aussi. Beaucoup tendent de
plus en plus à mettre en scène leur mort pour crier leur détresse. |
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La protestation
par la mort |
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C’est
une heure de grande affluence. Le pont de Fayçal, dans le quartier
de Haram, est encombré par la circulation. C’est le moment choisi
par une personne âgée d’environ trente ans pour se pendre à
l’aide d’un fil de fer. Son corps restera suspendu à la balustrade,
sous le regard des passants estomaqués par un tel spectacle.
Natif du Fayoum, ce jeune homme au chômage a voulu tenter sa
chance dans la capitale. Mais tout s’est mal passé pour lui.
Il n’a trouvé ni boulot ni endroit où dormir. Face à ce grand
désespoir, il a choisi de mettre fin à sa vie.
Le lendemain, à Alexandrie, un acte similaire,
mais cette fois, le jeune homme de 20 ans se coupera les veines
à l’aide d’un rasoir, à l’intérieur d’une mosquée, à l’heure
de la prière. Un troisième est découvert pendu à un arbre non
loin d’un club à Héliopolis. La raison : chômage et difficultés
financières. Au cours de la même semaine, un journal rapporte
qu’un mari a frappé sa femme avec un marteau, puis s’est jeté
du neuvième étage. Le choc de son corps contre le sol a alarmé
les piétons, ils le trouveront gisant dans un bain de sang.
Ne pouvant répondre aux demandes incessantes de sa femme, cet
homme a décidé d’en finir. Et récemment, un jeune homme désespéré
de ne pas trouver du travail s’est rendu chez un boucher, a
mis sa main sur le billot et a saisi une hache et s’est coupé
la main devant une foule de clients.
Et les cas de suicide continuent de défrayer
la chronique. A croire que se donner la mort est devenu la solution
idéale pour mettre fin à ses tourments. D’après les chiffres
officiels de l’Organisme national des statistiques et de recensement,
il y aurait environ 3 000 cas de suicide par an. 60 % des suicidés
n’ont pas supporté de vivre dans le dénuement total, d’autres
n’ont pas admis leur situation de chômeurs alors qu’ils sont
diplômés. 40 % souffrent de sentiments de frustration ou ont
des problèmes familiaux. Mais ce qui inquiétant, c’est que 50
% de ce nombre sont des adolescents ou des personnes âgées de
moins de 40 ans et pour la plupart issus de quartiers défavorisés.
En effet, le nombre de suicides a augmenté
considérablement ces dernières années. Le Centre de toxicologie
à l’Université d’Aïn-Chams tire la sonnette d’alarme. Selon
les statistiques et seulement dans le gouvernorat du Caire,
12 000 jeunes tentent annuellement de se suicider et la plupart
ont voulu en finir avec des conditions de vie difficiles.
Or, les experts et les sociologues affirment
que le nombre est bien plus important. « Il est impossible d’évaluer
exactement le taux en Egypte, car beaucoup de familles évitent
d’avertir la police quand il s’agit d’un suicide qui les déshonore
ou tout simplement parce que le suicide est une chose qui est
mal vue par la société et par la religion », estime la sociologue
Nadia Radwane.
Toutefois, elle affirme : « Il y a dix ans,
ce chiffre était estimé entre 300 et 400 cas par an. Aujourd’hui,
il est en recrudescence. C’est l’indice d’un grand malaise social
», ajoute Radwane.
Il faut dire, comme le signale le psychiatre
Yousri Abdel-Mohsen, que le taux de suicide n’est encore pas
inquiétant en comparaison avec les pays européens ou aux Etats-Unis.
En Hongrie par exemple, on compte 60 suicides sur 100 000 personnes.
En France, c’est 12 sur 100 000, alors qu’en Espagne, ce nombre
est estimé à 42 sur 100 000. « Ceci revient au fait qu’en Egypte
la religion est un garde-fou solide qui prohibe formellement
le suicide et le considère comme un crime », commente-t-il.
Mais le problème est là.
Quel que soit le nombre de suicides, ce qui
surprend c’est la manière avec laquelle il est commis. Autrement
dit, l’acte ne se fait plus dans la discrétion, comme si les
suicidés voulaient attirer l’attention des autorités. Il est
devenu de plus en plus spectaculaire.
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Une
vengeance contre la société
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« C’est plutôt un cri de détresse et protestation
de gens longtemps ignorés et qui ont beaucoup souffert. Pour
attirer l’attention, ils commettent cet acte épouvantable.
C’est en quelque sorte une façon de se venger de la société.
Ils cherchent à transmettre un message au gouvernement, seul
responsable, selon eux, de leurs souffrances », explique le
psychiatre Yousri Abdel-Mohsen. Il estime que les efforts
déployés par l’Etat pour fournir un enseignement et un service
de santé décent, un niveau social bienséant, et des chances
d’emploi aux jeunes sont encore insuffisants. Aujourd’hui,
le nombre de chômeurs a atteint officiellement les 6 millions.
« Un chiffre susceptible de causer une véritable frustration
chez ces jeunes diplômés qui possèdent tous les critères mais
pas le piston », explique Abdel-Mohsen tout en ajoutant qu’une
telle dégradation de la situation économique influe sur le
psychique des Egyptiens. Les habitants de Guiza se souviennent
encore de la lettre laissée par Hassan Ramadan, diplômé en
droit, avant de se donner la mort. Adressée au premier ministre
et lui faisant assumer la responsabilité de son suicide après
avoir passé 10 ans à la recherche d’un travail pour gagner
sa vie et pouvoir fonder un foyer. « Hassan était plongé dans
un état de déprime. Cela se voyait à son allure. Il s’est
laissé pousser la barbe et les cheveux et son regard était
hagard. Il était devenu indifférent à tout. Il s’est replié
sur lui-même », raconte sa mère tout en dénonçant l’insouciance
de l’Etat face aux problèmes des jeunes.
Selon une source policière, les méthodes
de suicide diffèrent selon les conditions sociales de chaque
individu. Les plus courantes sont la pendaison, la noyade
ou la chute d’un étage d’un immeuble. Il rapporte qu’un chômeur
a émis un avis de recherche pour retrouver sa femme et son
enfant disparus depuis une semaine. La police les retrouvera
morts. En fait, la détresse de cette femme l’a poussée au
suicide. Son fils âgé de 5 ans était atteint d’une leucémie.
Elle s’est présentée à l’Institut national du cancer, mais
on lui a demandé d’attendre huit mois alors que c’est une
question de vie ou de mort. Ne trouvant pas les ressources
financières nécessaires, elle a saisi son enfant et s’est
jetée dans le Nil pour en finir avec tous ses problèmes.
Cependant, le sociologue Ali Fahmi pense
que le fait d’avoir un but collectif réduit le risque de s’enfoncer
dans un état de déprime et, par conséquent, fait oublier l’idée
du suicide. « Durant l’occupation, le taux de suicide n’était
pas aussi important, car tous les citoyens avaient comme préoccupation
la lutte contre l’occupant », explique-t-il, en ajoutant que
ce n’est pas seulement la pauvreté qui est à l’origine de
tous ces suicides, mais que les jeunes ont perdu tout espoir
de prétendre à un avenir meilleur. Ils veulent pousser la
société à prendre conscience de leur présence et de leur désir
de participer à la vie. Radwane indique qu’on a assisté récemment
à des cas de suicide de jeunes qui voulaient transmettre un
message tel que le refus d’ingérence politique dans le monde
arabe et que Hassan Bachandi en est un exemple. Natif du gouvernorat
de Qalioubiya, ce jeune kamikaze a provoqué l’attentat d’Al-Azhar
faisant 3 morts et 17 blessés. Bachandi était arrivé au point
que la vie n’avait plus de valeur pour lui. Il s’est transformé
en bombe humaine. Une façon à lui d’extérioriser son mécontentement
contre l’oppression dont il a été victime.
« Il faut s’inquiéter de ce désespoir qui
a gagné les jeunes lesquels ont fabriqué de leurs propres
mains des explosifs qui vont les réduire en mille morceaux
», déclare le sociologue Al-Magdoub tout en signalant que
le taux de suicide augmente en même temps que la tension et
la violence montent. « Les jeunes tendent à devenir plutôt
des bombes à retardement », ajoute-t-il.
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| Chahinaz
Gheith
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