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Un printemps arabe qui ne vient pas
Wahid Abdel-Méguid
Politologue

Pourquoi l'occasion de reconstruire le système politique et social au Liban est-elle perdue ? De nombreuses prévisions avaient suivi ce qui avait semblé être un grand changement après l'assassinat de l'ex-premier ministre libanais, Rafiq Hariri, le 14 février dernier. Ce choc avait donné naissance à de nouvelles réactions politiques et sociales et tout le monde avait cru qu'elles exprimaient une tendance à dépasser les divisions confessionnelles qui ont longtemps enchaîné le régime libanais et désintégré la société.

Durant les 6 ou 7 semaines après l'assassinat de Hariri, de jeunes Libanais de toutes les confessions ont réussi à présenter une nouvelle image jamais vue depuis l'instauration du Liban de 1943 sur le principe de la répartition confessionnelle conformément à la Charte nationale promulguée la même année.

Or, cette nouvelle image a vite fait de disparaître depuis le début des préparations pour les élections parlementaires dont la première phase a commencé le 29 mai dernier. Les intérêts électoraux ont pris le dessus. Les conflits confessionnels et les coalitions traditionnelles ont dominé les élections, même si leur tenue à la date prévue a semblé être une victoire de l'Intifada populaire qui avait pour mot d'ordre la modernisation du régime politique et social. Alors, au lieu d'être un tournant vers le nouveau système, ces élections ont rétabli la base confessionnelle traditionnelle de l'ancien régime, mais dans des conditions différentes, c'est-à-dire après le retrait des forces syriennes.

Ce retrait a essentiellement causé un changement dans l'équilibre des forces qui existait depuis l'entrée des troupes de Damas, c'est-à-dire depuis la fin de la guerre civile et la signature de l'accord de Taëf en 1989. Cette balance penchait du côté des forces pro-syriennes. Et bien que cet équilibre ne soit pas naturel et fabriqué de toutes pièces par les forces syriennes au profit de Damas et au détriment d'une grande partie du peuple libanais, il avait maintenu la stabilité du pays tout au long de la phase critique de l'après-guerre. Et avec le départ de cet élément d'équilibre, il était naturel que le Liban s'engage dans la phase de reformulation des relations entre les forces politiques et sociales pour parvenir à un nouvel équilibre. Or, il a manqué à cette opération l'élément essentiel qui pouvait la rendre possible : le rôle populaire guidé par les jeunes du pays et qui a imposé le retrait syrien. Cette lacune constitue le danger réel qui menace la stabilité du Liban et peut-être même son unité pour les quelques mois à venir. Effectivement, parvenir à un nouvel équilibre nécessite un rôle populaire devenu comme une peau de chagrin. Avec l'absence de ce facteur, il y a maintenant une contradiction croissante entre le changement intervenu dans l'équilibre des forces et la persistance des tendances confessionnelles, voire leur aggravation. Une évolution sûre doit être accompagnée d'un changement dans les mentalités et de l'apparition de nouvelles forces jeunes sur la scène politique. De façon à garantir la formation d'un nouvel équilibre dans le cadre d'un régime qui tente de dépasser les contraintes des conflits confessionnels.

Or, cette évolution sûre semble impossible à court terme puisque les politiques confessionnelles ont dominé les élections actuellement en cours. Les directions traditionnelles ont repris l'initiative que les jeunes du pays avaient réussi à arracher au cours des manifestations et des protestations populaires organisées après l'assassinat de Hariri. Ces directions se sont alors repliées sur leurs tendances confessionnelles à des degrés de différence minimes. Cependant, il semble que les directions chrétiennes étaient les plus orthodoxes avec un discours pour le moins provocateur. Ceci constitue l'un des aspects du nouvel équilibre qui est en train de se former. Ces directions avaient été sujettes à une forte répression pendant la présence syrienne et constituaient la partie lésée dans l'ancien équilibre.

Dans ce contexte, toutes les parties du jeu politico-confessionnel tentaient d'augmenter leur part du gâteau ou au moins garantir qu'elle ne diminue pas. Cette situation n'a pas laissé place à l'action visant l'évolution du régime politique par l'intermédiaire de l'enracinement des principes de liberté, d'égalité, de dialogue et de respect de la loi. C'est ainsi que la participation populaire a été victime de la tendance exagérée à créer des coalitions confessionnelles. Et les foules, à qui revient le mérite de la tenue des élections à leur date prévue sans la présence syrienne pour la première fois depuis l'accord de Taëf, ont disparu de la scène des élections.

La contradiction entre les deux scènes semble de premier abord frappante. Celle d'une participation très faible aux élections et celle d'une présence énorme dans les manifestations organisées sur la place des martyrs. Et cette contradiction devient de plus en plus aiguë parce que les mêmes citoyens qui ont protesté et levé le slogan de la loyauté envers Hariri étaient absents en tant qu'électeurs qui devaient continuer à lever le même slogan en votant pour la liste du courant de Hariri dirigée par son fils et son successeur, Saad Hariri.

Or, il faut connaître le motif de cette absence. Ceux qui ont assisté aux manifestations de Beyrouth ont pratiqué une politique nationale et démocratique suprême et ont donné le meilleur exemple de pratique politique dans tout le monde arabe durant les dernières décennies. Si ces mêmes personnes se sont abstenues de voter dans la première phase des élections, c'est pour ne pas retomber au niveau d'une pratique politique confessionnelle en totale contradiction avec l'esprit nouveau.

La contradiction entre ce qui se passe maintenant au Liban et ce qui était espéré, voire prévu, n'est autre qu'un reflet de l'incapacité des peuples, en particulier les nouvelles générations, à influencer l'ancienne classe politique aux tendances confessionnelles. La seule exception est celle du peuple français qui a fait ébranler cette même catégorie dans son pays par l'intermédiaire du référendum tenu le même jour que le début des élections libanaises.

Les Libanais dont l'action a donné naissance à un pari sur un « printemps arabe » sont rentrés chez eux. Et les anciens hommes politiques ont de nouveau dominé la rue libanaise sans rien changer dans leurs positions comme si de rien n'était. Et il s'avère de nouveau que les peuples arabes peuvent réaliser l'indépendance nationale, mais ne peuvent pas fonder une démocratie ni poursuivre une lutte pour rallier la liberté de la patrie à celle du citoyen.

Quelle perte ! Non seulement pour le Liban qui a laissé passer une occasion historique unique pour fonder une démocratie réelle, mais aussi pour d'autres pays et peuples arabes qui auraient pu être inspirés par le changement qui ne s'est malheureusement pas produit au Liban. Ce changement qui aurait pu donner naissance à un nouveau printemps arabe qui ne veut pas venir ou que nous ne voulons pas faire venir.

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