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La vie mondaine
Abdel-Latif Abdel-Halim (Abou-Hammam), Mahmoud Nessim et Saadi Youssef représentent trois styles bien distincts de la poésie arabe contemporaine : la versification classique, le vers libre et le poème en prose. Ces extraits sont tirés respectivement d’Al-Khof min al-matar (La Peur de la pluie), Taër al-fokhar (Oiseau d’argile) et un poème inédit de Youssef.
Carmen de Séville

Une maison, là-bas, abritée dans l’ombre et les œillets

Bordée de ronces, parée d’un ruisselet

Longée de jasmins enfilés, collier de passion extasiée ;

Une vigne pressant les soleils, de toute éternité,

Aux racines qui, dans mon cœur, sont implantées à jamais,

Enivrant une terrasse, dégustant un premier coup, avant de se désaltérer, donnant sur une place qui, par la senteur de la jeunesse galante, est gardée.

L’ardeur du soleil l’inonde, telle une vague de baisers,

La prenant pour du feu, les papillons s’approchent ... sont brûlés ...

***

Un musicien dérobe à un rossignol des mélodies d’amour

Qui, avec le vin — ô tueur non meurtrier —,

Font remuer des corps, adoucissent le regard

Des jeunes hommes, vainquant par le vin le goût de l’ennui.

Des vieillards se rencontrent au bar pour se divertir :

Chapeaux, cannes, regards distraits,

Tables servies de vin, de tabac, de mets raffinés

Leur regard dénonce une lubricité

Indiscrète, mais inoffensif, par son impuissance apprivoisée.

***

Une femme, là-bas, près du bar, comme l’homme,

Ses joues duvetées seront un jour chargées

Un chien engourdi gît à ses côtés

Quand il s’éveille, elle pose sur lui un regard maternel, plein de bonté.

***

Des femmes travaillent inlassablement leur métier ;

Une jeune fille rêve d’un Don Quichotte, lui tombant des cieux éloignés.

***

Un gitan fredonnant, sur un mulet chargé

Avec sa voix éraillée, provenant de la profondeur du temps.

Pénétrant l’âme, comme le ciel pénètre un ruisselet.

***

J’y étais, m’abritant dans l’ombre et les œillets

Tressant, spectres de vœux et mélodies d’espérance

Te cherchant, parmi les papillons du matin velouté

Dans le passé, et le temps venant

Cherchant ton visage qui, depuis l’aube du temps, m’est familier.

***

Ta muraille m’a conduit au bar ; il m’a désenchanté,

Le soleil matinal vacillait, bâillait à l’entrée

Tu y manquais,

Ô chimère : restez, ou quittez ...

Et le gitan, fredonnant, fait le tour de la maison.

Le jardin

La reine se réveille.

La nature est silencieuse

Et l’ombre du jardin s’étend sur son lit.

La reine se réveille

Submergée d’oiseaux.

Elle se met au balcon,

Aussitôt, le cheval trotte, piaffe,

Epoussette son étoile dans l’eau,

Bondit, répandant poussière

et fantasmes.

Dans le jardin.

Il se parade sous son balcon,

Tout fier de sa fertilité.

La reine réagit,

Par le silence, un instant,

Puis par un chant

Qui caresse ses cellules.

Elle lui lance son voile,

Aussitôt, il s’emballe et s’unit à l’eau,

Voit les abeilles, parmi les fleurs,

Entrelacées par la viscosité

De leur liquide miellé.

Le bourdonnement de la ruche

le tente ...

Autour de la reine, il débute ses tournées

nocturnes

Sans se demander

Si elle restera là-haut fécondée

Ou, les mâles périront.

Au milieu du chaos,

Seule, une braise au sein d’un arbrisseau,

Décèle sa chambre, dénude les oiseaux

femelles.

Avec leur instrument, les musiciennes

prennent place

Sur les degrés du château.

A l’écoute de sa voix de violoncelle,

Le cheval se redresse

L’observe effacer de son corps

Les traces des petites bêtes sauvages.

Il devine qu’elle désire l’affluence

Des germes et de fleurs ...

Elle se manifeste, séduisante,

Guide le cheval vers la touffe de cheveux.

J’y parviendrai sans guide, dit-il !

Et désigne la fleur de pierre.

Un anneau de foudre dans la main,

Elle lui demande :

Comment, en quelques secondes,

Avez-vous vidé votre corps

De l’herbe et du secret ?

Comment en un langage païen,

avez-vous prié ?

Comment vous êtes-vous approprié les

attributs de la nature,

En un instant situé entre

l’existence et l’absence ?

Alors que vous suiviez

son oiseau ...

Elle vous séduisait,

Déployant ses voiles dorés

Et dansant avec vous jusqu’à l’aurore.

Il a dit : je ferai sa connaissance sans pécher !

Puis, s’est permis des rituels prohibés.

Elle le couche, là où rayons et brasiers

s’entrelacent,

Attisent ses feux dans les cendres du désir.

Comment vous êtes-vous chosifié pour

vous libérer ?

C’est le don des mots,

Dit-il, ressentant une éternité passagère.

Le cheval s’égare, oublie ses paradis,

Descend dans une étendue d’herbe

et de volupté,

Trouve la nature mystérieuse,

Provoque l’étincelle en frottant

les pierres,

L’étincelle fait feu

Le feu se ravive et pétille

Une plante étrange pousse,

Couvre tous les nouveau-nés,

La chaleur anime des êtres de limon

Déterminant leurs caractères physiques.

Une lueur ... sans vision,

Un oiseau voltige au noyau,

Les cailloux exhalent des effluves fertiles.

Il n’y a que matin et soir,

Le temps n’existe pas.

La reine somnole profondément,

Eprouvant le rassasiement de son jardin.

La nature est silencieuse.

Les sens déversèrent leur sève dans

le cheval de cuivre,

Aussitôt, il se mit à danser entre les statues,

sous le soleil,

Pendant que la lumière

s’affaiblissait

Enveloppant les lieux.

Le jardin exhale des fruits invisibles, de la lumière,

Du vent, des oiseaux et des animaux.

Subitement, la poussière

se transforme en fruit La ruche poursuit son tournoiement,

Le jardin, sa perpétuité ...

La reine dort, et le cheval ...

Le Visiteur

Jamais, je n’ai entendu parler de vous

Je ne vous ai jamais connu,

Jamais, je ne vous ai ouvert une baie,

Susceptible de vous laisser pénétrer.

(Mes portes sont fermées).

Eh bien !

Comment vous êtes-vous permis

De me viser,

De capturer mon souffle,

De chercher à déchiffrer — de loin —

Mes papiers,

Mes veines perturbées,

Ma carte généalogique ?

Comment vous êtes-vous permis

De vous faufiler, dans mon bureau, la nuit,

De fouiller mes poussiéreux manuscrits,

Et une ébauche conçue il y a trois jours,

Pour vous moquer de moi ?

Certes, je connais des choses,

Je les dissimule,

Vous le savez ?

Par exemple : Vous provenez de l’avenir

D’une lune occulte

Mais,

Vous vous moquez de moi !

Vous cherchez à déchiffrer — de près —

Mes papiers

Mes veines perturbées

Ma carte généalogique

……………………..

……………………..

……………………..

Eh bien !

Faudra-t-il que j’ouvre cette baie ?

Traduction de Camélia Sobhi

Abdel-Latif Abdel-Halim

Né en 1945 dans le gouvernorat de Ménoufiya, ce fervent défenseur de la langue arabe a obtenu son diplôme en 1970 à la faculté de Dar al-oloum de l’Université du Caire où il est actuellement directeur du département des études littéraires.

Abdel-Latif Abdel-Halim a toujours aimé la poésie arabe et a été surnommé Abou-Hammam.

Il a publié 30 ouvrages, essentiellement des traductions de pièces de théâtres et de poésies espagnoles, des études critiques et 6 recueils de poèmes. Al-Khof min al-matar (La Peur de la pluie) en 1975, Lezoumiyat en 1983 et Aghani al-acheq al-andaloussi (Les Chants de l’amant andalou) en 1990 restent des incontournables.

Mahmoud Nessim

Poète, dramaturge et chercheur, Mahmoud Nessim est actuellement le rédacteur en chef du périodique culturel Fossoul. Après avoir obtenu son diplôme de philosophie de la faculté des lettres de l’Université d’Aïn-Chams, il se lance dans les études théâtrales en leur consacrant une thèse de magistère et une autre de doctorat. Il a été parmi les membres fondateurs de la revue d’avant-garde Idaa (Illumination) qui a introduit la génération des poètes des années 1970. Celle-ci a varié entre les vers libres et le poème en prose, mais sa réaction principale était contre les tabous.

Il a déjà publié quatre recueils de poèmes dont Al-Samaa wal qous wal bahr (Le ciel, l’arc et la mer), puis Ors al-ramad (Les noces de cendres), etc., et deux pièces de théâtre en vers Maraï al-ghezlane (Les pâturages des gazelles) et Al-Ghorfa (La pièce)

Saadi Youssef

Né en 1934 dans le sud de l’Iraq, il occupe une position centrale dans la littérature arabe, notamment parmi les maîtres du poème en prose, depuis la publication de son premier poème, Le Pirate, en 1952. Sa posid’opposant au système iraqien l’a incité, depuis le milieu des années 1960, à vivre dans de nombreuses villes arabes et européennes. Parmi ses derniers recueils, il faut noter Gannet al-mansiyate (Le Paradis des oubliées), Mohawalate (Tentatives, 1990), et Al-Wahid yastayqéz (Le Solitaire se réveille, 1993). Mis à part sa production poétique remarquable, Saadi Youssef a également fait des traductions de qualité de Grass, Cavafis et Ristos.

 

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