Pour
saluer la longue marche d’action et de réflexion de Paul-Marie
de La Gorce, homme de cœur et d’honneur qui honore sa patrie
et notre temps, il faudrait pouvoir prendre quelque distance.
Tel devrait être le propos d’un colloque international qui
aurait pour tâche de rendre justice à ce qui fut rare convergence
de vision, de réalisme et d’espérance par-delà la fin d’un
monde incapable de transcendance.
A
l’heure où il nous quitte, sans pour autant nous quitter,
sa vie ayant été engagement, et non point seulement démarche
intellectuelle et politique, l’amitié commande d’évoquer sa
haute figure, d’en situer l’apport, son message tendu vers
l’avenir.
L’œuvre
est considérable : une vingtaine d’ouvrages, des centaines
d’études, articles et conférences, un réseau intense et étendu
de missions et voyages d’étude. Tout aurait dû converger en
une réflexion autobiographique en profondeur que la distanciation
pleinement acceptée n’aurait pu qu’enrichir. Les dernières
pages de son dernier ouvrage paraissaient y convier. Il m’avait
semblé être moins réticent à répondre à mon insistance. Le
temps s’était-il dérobé ? Ou bien son attitude demeura-t-elle
jusqu’au bout stoïcisme face à la fermeture du monde, qu’il
constatait ?
Les
pages d’ouverture de l’état de jungle en 1982 lui paraissaient
exprimer sa foi profonde, sa vision et son combat. Au point
de départ, la guerre, celle dont il démonta plusieurs mécanismes
occultés dans 39-45 : Une guerre inconnue (1995), « exploration
des choix stratégiques faits par les deux camps à chaque étape
de la guerre qui conduit à de nouveaux éclairages qui surprendront
et parfois stupéfieront de nombreux lecteurs, sur quelques-uns
des événements principaux des années 1939-1945 : les projets
franco-anglais de guerre contre l’Union soviétique, les pressions
et manœuvres des dirigeants britanniques partisans d’un arrangement
avec l’Allemagne, la fascination exclusive que la guerre à
l’Est exerçait sur Hitler. Mais aussi la mise en échec par
Roosevelt des négociations avec le Japon, l’engrenage qui
conduisit les Alliés à retarder le débarquement en France
jusqu’en 1944, les fautes de commandement qui les empêchèrent
de gagner la guerre cette année-là ».
Une
liste surprenante, qui ne peut manquer de s’élargir aux actions
des guerres de libération en Asie du Sud et de l’Est contre
les forces d’occupation occidentales, l’hémorragie soigneusement
organisée contre les peuples et l’armée de l’Union soviétique,
la mise à feu de Dresde. Puisqu’« il est possible de procéder
à une relecture complète et critique de cette guerre dont
on pourrait croire, au fond, qu’elle était inconnue ».
Les
premières lignes de l’état de jungle, marquées au fer rouge
par cette grande guerre — en réalité véritablement première,
puisque aussi bien elle embrasa le monde, avant d’en déterminer
le cours jusqu’à notre temps : « L’auraient-ils voulu que
les enfants de ce siècle n’auraient pu se tenir à l’écart
de l’Histoire. Ceux de ma génération ont eu leur jeunesse
marquée ou emportée par la guerre ... du jour au lendemain,
ni l’Etat, ni les hiérarchies, ni les règles établies ne comptaient
plus, dès lors que l’enjeu devenait la vie et la mort de la
nation ». La passion de la France, qu’il avait au cœur, le
conduit à réaliser impasses et enlisements qui ont enrayé
le cours de la centralité européenne : « Tant d’espérances
sont mortes. La libération a débouché sur la guerre froide.
Le rêve américain est devenu cauchemar au Vietnam et, pour
de nombreux peuples, la grande démocratie que sont les Etats-Unis
s’identifie au plus redoutable des impérialismes. Beaucoup
ne discernent plus dans l’expérience communiste, qui s’offrait
comme un espoir universel, que l’impitoyable affrontement
des Etats. Les révolutions du tiers-monde ont accouché de
dictatures sanglantes ... ».
Depuis,
la liste s’étend, frappe au cœur de l’Union soviétique, les
Etats socialistes d’Europe, le système bipolaire (occidental,
rappelons-le) instauré en 1945 à Yalta.
La
« fin de l’histoire » ? Les visions, les rêves n’étaient-ils
qu’illusion ? Il s’agit au vrai de la fin d’une histoire,
d’une importante phase de l’histoire du monde, celle de la
centralité de l’Europe, puis de l’Amérique, de l’Occident
tel que perçu par lui-même et par les mondes des cultures
et civilisations de « l’autre côté de la rivière ».
Dès
lors, Paul-Marie de La Gorce arrête son choix et sa décision
: « Faire l’histoire, puisque de toute façon, nous la vivons
». Nous sommes ici au lieu où l’appel du 18 juin converge
avec les « thèses sur Feuerbach » : seule l’action façonne
le cours de l’Histoire. La réflexion se fait ample, lucide
et courageuse, empreinte de ce que j’avais perçu, dès notre
première rencontre, à mon arrivée en France à l’automne 1959,
comme un stoïcisme porté par un vitalisme puissant et rayonnant.
Ecoutons-le
nous dire toujours dans L’état de jungle, le refus de la désespérance,
la foi profonde qui lui fut règle de vie : « Le refus d’agir
n’est rien d’autre qu’un refus de l’Histoire. C’est-à-dire,
en fin de compte, une résignation à l’Histoire, une soumission
à la force des choses et à la force des autres, c’est-à-dire
une manière d’en être complice. (...) Contre ce piège, l’Histoire,
la politique, la vie nous mettent en garde. S’il faut tenir
ici un propos plus personnel, je dirais que cette mise en
garde nous est venue aux premiers temps de la jeunesse. Ne
rien faire quand la France était occupée, c’était accepter
cette occupation. Se désintéresser de l’Europe que l’occupation
nazie plongeait dans la nuit, c’était rendre cette nuit plus
opaque et plus durable. Notre inaction était ce que voulait
l’oppresseur : ne pas agir c’était s’en rendre complice. J’eus
la chance que cette leçon nous fût donnée au début de ma vie
d’homme : je ne l’ai pas oubliée, jamais. Et il n’y a pas
d’autres raisons aux engagements que j’ai pris et aux témoignages
que j’ai portés ».
Au
fil des ouvrages qui jalonnent l’œuvre marquante par laquelle
Paul-Marie de La Gorce inscrit sa marque dans la réflexion
historique et la pensée politique de la France et de l’Occident,
une tonalité, une brume tenaces cernent la volonté d’espérance.
La
volonté d’espérance se heurte aux limites inflexibles contre
lesquelles vient buter le système du monde. Celles-ci sont
dites avec une lucidité exceptionnelle au sein de la classe
politique d’Occident en cette fin du XXe siècle, tout à la
fois apogée et mer de sables mouvants, ce « quagmire » (marécage)
où s’enlise sous nos yeux Le Dernier Empire (1996). L’alternative
d’un pouvoir socialiste rénové en Europe paraît utopique,
après 1991. Et le constat d’échec d’un secteur important des
révolutions des mondes que l’Occident persiste à désigner
par le vocable méprisant, au mieux marginalisant, de « Tiers
»-monde, lui paraît sans appel. Dès lors, l’humanité se dirige
vers une nouvelle « barbarie » — ce qu’annoncent de manière
répétée, lancinante, les pages de conclusion d’un grand nombre
des ouvrages qui jalonnent l’œuvre entre 1963 et 1999, notamment
ceux de la dernière période. Telles ces lignes par lesquelles,
ayant retracé l’écroulement, de Gorbatchev aux intégrismes,
vingt années de tourmentes, il dit la mesure du défi en ce
qui est bien Requiem pour les révolutions (1990) : « Il reste
donc, entre les écueils maintenant reconnus, à trouver une
autre voie. Il y faut la volonté passionnée que seule donne
la révolte, la révolte nécessaire contre ces désordres suprêmes
que sont l’injustice et la misère, la dictature et l’humiliation.
Il y faut la lucidité qui écarte les mythes fascinants et
redoutables d’un modèle unique et d’un avenir figé d’avance,
qu’il faudrait appliquer à toute force à la réalité quels
que soient le coût et les pertes, et dont le vertige a saisi
plusieurs générations au cours de ce siècle. Il y faut un
retour à l’universel qui nous sde l’encagement où les classes,
les races les frontières, les Etats, les religions et les
niveaux différents de développement séparent dramatiquement
les hommes les uns des autres et, par là, redécouvrir peut-être
un jour une autre révolution. Car c’est bien vers un déchirement
irrémédiable du monde que nous rejette la mort des révolutions
et, du coup, vers un retour aux temps barbares qui, au fond,
n’ont jamais cessé, et où il n’existe apparemment entre les
hommes et les peuples aucune espérance commune. C’est bien
là qu’est l’alternative : l’universalité ou la barbarie ».
Une
interrogation demeure : comment expliquer qu’après avoir récusé
le simplisme de la thèse sur la « fin de l’Histoire », aucune
vision d’avenirs possibles ne prend forme ? Pourtant, rares
auront été ses contemporains à avoir consacré autant d’efforts
pour comprendre et accompagner les nouvelles mouvances en
cours, dans l’aire méditerranéenne principalement, presque
exclusivement, des déchirements de l’Algérie à la résistance
nationale en Iraq ?
Trois
images éclairantes, au cheminement du souvenir.
La
joie qui nous unit, amis et compagnons, autour de Nathalie,
au soir de son mariage, en juin 1999, au cœur de sa famille,
rayonnante. Un autre soir, où Danielle et Paul-Marie me convièrent
à une surprise, un dîner éclairé par le grand portrait d’Antonio
Gramsci, où nous nous retrouvions. Le Nil enfin, puissant
et généreux, Assouan, Abou-Simbel, en avril 2003, les jours
et les nuits baignés par le silence du lac Nasser, de la Nubie
vers l’Afrique profonde. Comment dire l’amitié sinon avec
les yeux du cœur ?.