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La vie mondaine
Hommage . Le penseur égyptien Anouar Abdel-Malek parle de Paul-Marie de La Gorce, un journaliste engagé et libre, spécialiste du Moyen-Orient, qui s’est engagé dès sa jeunesse dans les combats de libération des pays du sud. Extrait de l’article publié dans la revue Esprit.
L’optimisme tragique en notre époque
Par Anouar Abdel-Malek

Pour saluer la longue marche d’action et de réflexion de Paul-Marie de La Gorce, homme de cœur et d’honneur qui honore sa patrie et notre temps, il faudrait pouvoir prendre quelque distance. Tel devrait être le propos d’un colloque international qui aurait pour tâche de rendre justice à ce qui fut rare convergence de vision, de réalisme et d’espérance par-delà la fin d’un monde incapable de transcendance.

A l’heure où il nous quitte, sans pour autant nous quitter, sa vie ayant été engagement, et non point seulement démarche intellectuelle et politique, l’amitié commande d’évoquer sa haute figure, d’en situer l’apport, son message tendu vers l’avenir.

L’œuvre est considérable : une vingtaine d’ouvrages, des centaines d’études, articles et conférences, un réseau intense et étendu de missions et voyages d’étude. Tout aurait dû converger en une réflexion autobiographique en profondeur que la distanciation pleinement acceptée n’aurait pu qu’enrichir. Les dernières pages de son dernier ouvrage paraissaient y convier. Il m’avait semblé être moins réticent à répondre à mon insistance. Le temps s’était-il dérobé ? Ou bien son attitude demeura-t-elle jusqu’au bout stoïcisme face à la fermeture du monde, qu’il constatait ?

Les pages d’ouverture de l’état de jungle en 1982 lui paraissaient exprimer sa foi profonde, sa vision et son combat. Au point de départ, la guerre, celle dont il démonta plusieurs mécanismes occultés dans 39-45 : Une guerre inconnue (1995), « exploration des choix stratégiques faits par les deux camps à chaque étape de la guerre qui conduit à de nouveaux éclairages qui surprendront et parfois stupéfieront de nombreux lecteurs, sur quelques-uns des événements principaux des années 1939-1945 : les projets franco-anglais de guerre contre l’Union soviétique, les pressions et manœuvres des dirigeants britanniques partisans d’un arrangement avec l’Allemagne, la fascination exclusive que la guerre à l’Est exerçait sur Hitler. Mais aussi la mise en échec par Roosevelt des négociations avec le Japon, l’engrenage qui conduisit les Alliés à retarder le débarquement en France jusqu’en 1944, les fautes de commandement qui les empêchèrent de gagner la guerre cette année-là ».

Une liste surprenante, qui ne peut manquer de s’élargir aux actions des guerres de libération en Asie du Sud et de l’Est contre les forces d’occupation occidentales, l’hémorragie soigneusement organisée contre les peuples et l’armée de l’Union soviétique, la mise à feu de Dresde. Puisqu’« il est possible de procéder à une relecture complète et critique de cette guerre dont on pourrait croire, au fond, qu’elle était inconnue ».

Les premières lignes de l’état de jungle, marquées au fer rouge par cette grande guerre — en réalité véritablement première, puisque aussi bien elle embrasa le monde, avant d’en déterminer le cours jusqu’à notre temps : « L’auraient-ils voulu que les enfants de ce siècle n’auraient pu se tenir à l’écart de l’Histoire. Ceux de ma génération ont eu leur jeunesse marquée ou emportée par la guerre ... du jour au lendemain, ni l’Etat, ni les hiérarchies, ni les règles établies ne comptaient plus, dès lors que l’enjeu devenait la vie et la mort de la nation ». La passion de la France, qu’il avait au cœur, le conduit à réaliser impasses et enlisements qui ont enrayé le cours de la centralité européenne : « Tant d’espérances sont mortes. La libération a débouché sur la guerre froide. Le rêve américain est devenu cauchemar au Vietnam et, pour de nombreux peuples, la grande démocratie que sont les Etats-Unis s’identifie au plus redoutable des impérialismes. Beaucoup ne discernent plus dans l’expérience communiste, qui s’offrait comme un espoir universel, que l’impitoyable affrontement des Etats. Les révolutions du tiers-monde ont accouché de dictatures sanglantes ... ».

Depuis, la liste s’étend, frappe au cœur de l’Union soviétique, les Etats socialistes d’Europe, le système bipolaire (occidental, rappelons-le) instauré en 1945 à Yalta.

La « fin de l’histoire » ? Les visions, les rêves n’étaient-ils qu’illusion ? Il s’agit au vrai de la fin d’une histoire, d’une importante phase de l’histoire du monde, celle de la centralité de l’Europe, puis de l’Amérique, de l’Occident tel que perçu par lui-même et par les mondes des cultures et civilisations de « l’autre côté de la rivière ».

Dès lors, Paul-Marie de La Gorce arrête son choix et sa décision : « Faire l’histoire, puisque de toute façon, nous la vivons ». Nous sommes ici au lieu où l’appel du 18 juin converge avec les « thèses sur Feuerbach » : seule l’action façonne le cours de l’Histoire. La réflexion se fait ample, lucide et courageuse, empreinte de ce que j’avais perçu, dès notre première rencontre, à mon arrivée en France à l’automne 1959, comme un stoïcisme porté par un vitalisme puissant et rayonnant.

Ecoutons-le nous dire toujours dans L’état de jungle, le refus de la désespérance, la foi profonde qui lui fut règle de vie : « Le refus d’agir n’est rien d’autre qu’un refus de l’Histoire. C’est-à-dire, en fin de compte, une résignation à l’Histoire, une soumission à la force des choses et à la force des autres, c’est-à-dire une manière d’en être complice. (...) Contre ce piège, l’Histoire, la politique, la vie nous mettent en garde. S’il faut tenir ici un propos plus personnel, je dirais que cette mise en garde nous est venue aux premiers temps de la jeunesse. Ne rien faire quand la France était occupée, c’était accepter cette occupation. Se désintéresser de l’Europe que l’occupation nazie plongeait dans la nuit, c’était rendre cette nuit plus opaque et plus durable. Notre inaction était ce que voulait l’oppresseur : ne pas agir c’était s’en rendre complice. J’eus la chance que cette leçon nous fût donnée au début de ma vie d’homme : je ne l’ai pas oubliée, jamais. Et il n’y a pas d’autres raisons aux engagements que j’ai pris et aux témoignages que j’ai portés ».

Au fil des ouvrages qui jalonnent l’œuvre marquante par laquelle Paul-Marie de La Gorce inscrit sa marque dans la réflexion historique et la pensée politique de la France et de l’Occident, une tonalité, une brume tenaces cernent la volonté d’espérance.

La volonté d’espérance se heurte aux limites inflexibles contre lesquelles vient buter le système du monde. Celles-ci sont dites avec une lucidité exceptionnelle au sein de la classe politique d’Occident en cette fin du XXe siècle, tout à la fois apogée et mer de sables mouvants, ce « quagmire » (marécage) où s’enlise sous nos yeux Le Dernier Empire (1996). L’alternative d’un pouvoir socialiste rénové en Europe paraît utopique, après 1991. Et le constat d’échec d’un secteur important des révolutions des mondes que l’Occident persiste à désigner par le vocable méprisant, au mieux marginalisant, de « Tiers »-monde, lui paraît sans appel. Dès lors, l’humanité se dirige vers une nouvelle « barbarie » — ce qu’annoncent de manière répétée, lancinante, les pages de conclusion d’un grand nombre des ouvrages qui jalonnent l’œuvre entre 1963 et 1999, notamment ceux de la dernière période. Telles ces lignes par lesquelles, ayant retracé l’écroulement, de Gorbatchev aux intégrismes, vingt années de tourmentes, il dit la mesure du défi en ce qui est bien Requiem pour les révolutions (1990) : « Il reste donc, entre les écueils maintenant reconnus, à trouver une autre voie. Il y faut la volonté passionnée que seule donne la révolte, la révolte nécessaire contre ces désordres suprêmes que sont l’injustice et la misère, la dictature et l’humiliation. Il y faut la lucidité qui écarte les mythes fascinants et redoutables d’un modèle unique et d’un avenir figé d’avance, qu’il faudrait appliquer à toute force à la réalité quels que soient le coût et les pertes, et dont le vertige a saisi plusieurs générations au cours de ce siècle. Il y faut un retour à l’universel qui nous sde l’encagement où les classes, les races les frontières, les Etats, les religions et les niveaux différents de développement séparent dramatiquement les hommes les uns des autres et, par là, redécouvrir peut-être un jour une autre révolution. Car c’est bien vers un déchirement irrémédiable du monde que nous rejette la mort des révolutions et, du coup, vers un retour aux temps barbares qui, au fond, n’ont jamais cessé, et où il n’existe apparemment entre les hommes et les peuples aucune espérance commune. C’est bien là qu’est l’alternative : l’universalité ou la barbarie ».

Une interrogation demeure : comment expliquer qu’après avoir récusé le simplisme de la thèse sur la « fin de l’Histoire », aucune vision d’avenirs possibles ne prend forme ? Pourtant, rares auront été ses contemporains à avoir consacré autant d’efforts pour comprendre et accompagner les nouvelles mouvances en cours, dans l’aire méditerranéenne principalement, presque exclusivement, des déchirements de l’Algérie à la résistance nationale en Iraq ?

Trois images éclairantes, au cheminement du souvenir.

La joie qui nous unit, amis et compagnons, autour de Nathalie, au soir de son mariage, en juin 1999, au cœur de sa famille, rayonnante. Un autre soir, où Danielle et Paul-Marie me convièrent à une surprise, un dîner éclairé par le grand portrait d’Antonio Gramsci, où nous nous retrouvions. Le Nil enfin, puissant et généreux, Assouan, Abou-Simbel, en avril 2003, les jours et les nuits baignés par le silence du lac Nasser, de la Nubie vers l’Afrique profonde. Comment dire l’amitié sinon avec les yeux du cœur ?.

 

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