Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Femmes

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Idées
Portrait
Littérature
Arts
Femmes
Société
Sport
Environnement
Escapades
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine

Niqab . Ce voile noir porté par beaucoup de femmes qui veulent cacher tout le corps, hormis les yeux, est devenu un vrai casse-tête pour les autorités. Après les attentats de mai, des mesures plus strictes sont désormais appliquées. Focus.

Ces femmes qu’on ne voit pas

Dans les banques, les clubs sportifs, les universités, les écoles, les hôtels et tous les endroits publics, de nouvelles décisions ont été prises pour contrôler les femmes portant le niqab, ce voile noir qui enveloppe tout le corps et ne laisse transparaître que les yeux. Le niqab obéit à une interprétation très rigoriste de la religion qui veut que le corps de la femme soit entièrement couvert, en dehors des yeux. Les théologiens s’accordent sur le fait que le niqab n’est pas une obligation religieuse.

Au club Al-Seid, à Doqqi, des affiches sont collées depuis quelques semaines dans tous les coins, exigeant des monaqqabate, comme on les appelle, de ne rentrer que par la porte principale où se tient une femme chargée de vérifier leurs papiers d’identité et fouiller leurs objets personnels.

Dans les banques, les monaqqabate doivent désormais dévoiler leur visage au guichetier avant d’être servies. Dans les écoles, d’autres mesures ont été prises par les enseignants et les surveillants qui doivent s’assurer d’abord de l’identité de la mère, avant de lui remettre son enfant. Dans les administrations publiques, on a réservé un guichet pour cette catégorie et toute femme qui porte le niqab doit prouver son identité alors qu’auparavant, il lui suffisait seulement de présenter sa carte d’identité. Et cette semaine, deux procès ont été intentés par trois femmes portant le niqab contre l’Université américaine du Caire et le Club des juges, car l’accès leur a été interdit à cause de leur tenue vestimentaire.

Ce branle-bas a commencé suite à l’implication de deux femmes portant le niqab dans l’attentat terroriste de mai dernier qui a eu lieu dans le quartier de Sayeda Aïcha. Nagat Yassine, 22 ans, et Imane Khamis, 19 ans, qui ont essayé de mitrailler un autobus transportant des touristes, se sont donné la mort en retournant l’arme contre elles. Un événement sanglant qui a secoué la société égyptienne. Décontenancés, les services de sécurité ont depuis imposé une série de mesures vigilantes vis-à-vis des monaqqabate.

Jamais le niqab n’a plongé la société dans un tel désarroi. Les services publics, faute de directives claires, ne savent plus quelle attitude adopter face à ce phénomène en expansion. A chaque événement ou crise, les responsables ont été amenés à trouver des solutions temporaires. Et on a souvent évité d’aborder un point aussi sensible, car pour beaucoup, il s’agit avant tout de femmes pieuses attachées à leur religion.

Pourtant, il semble que les choses aient changé. La police considère aujourd’hui le niqab comme un danger potentiel, un phénomène qui dérange et une porte ouverte sur le crime. « L’usage du niqab dans des actes criminels est devenu une véritable menace pour la sécurité intérieure. Cette tenue, qui couvre entièrement le corps de la femme et le visage, n’a jamais éveillé les soupçons des services de sécurité. Pourtant, un tel accoutrement permet à ce genre de femmes une flexibilité de mouvement et un champ d’action plus large », explique une source policière. Selon cette source, l’implication de ces femmes dans des actes criminels signifie l’adhésion de nouveaux éléments à des groupes terroristes.


Loin des regards

Un changement d’attitude qui déplaît aux monaqqabate, qui se voient aujourd’hui pointées du doigt, stigmatisées et classées comme des terroristes potentiels. Hind, 34 ans, est mère de deux enfants. Elle a vu dans le port du niqab une protection contre les regards malséants des hommes lorsqu’elle marche dans la rue. Depuis qu’elle porte le niqab, et cela fait dix ans, elle se sent à l’aise. « Je me sens bien dans ma peau ». La silhouette frêle, enveloppée dans sa cape de couleur noire, les mains gantées et le visage complètement voilé, ne laissant apparaître que des yeux souriants, elle parle de son choix avec une simplicité surprenante. « Je serais incapable de me dévoiler devant une personne étrangère. Je mène un train de vie normal et ne comprends pas pourquoi on ne me laisse pas tranquille ». Depuis qu’elle porte le niqab, Hind s’est presque retirée de la vie sociale. Elle ne fréquente que très peu d’endroits et a un cercle de connaissances très restreint. « Je consacre ma vie à ma petite famille et mon temps est partagé entre l’éducation de mes enfants, les cours particuliers et leurs entraînements au club. Je ne demande rien à personne, je veux uniquement qu’on me laisse vivre en paix ». Habitant le quartier des pyramides, elle avoue faire désormais face quotidiennement à une série de situations qui l’offusquent. « Les choses ne cessent de s’aggraver. Cette semaine, alors que je marchais dans la rue des pyramides accompagnée de ma fille, un agent de la sécurité m’a sommée de prendre le trottoir d’en face. La raison : je passais devant un hôtel, et pour lui, je pouvais porter une ceinture d’explosifs ». Hind assure que ce genre de réflexion s’est répété à plusieurs reprises, à des endroits différents et avec des gens différents. « Partout où l’on va, on nous fait comprendre que nous ne sommes pas les bienvenues. Et quand il n’y a pas de remarques déplaisantes, les regards suffisent à prouver une méfiance à mon égard », dit Hind. Cette femme a préféré s’isoler pour ne pas faire face à une société qu’elle juge très peu cordiale. Mais, d’autres monaqqabate ont préféré réagir. La loi de l’exclusion, elles la rejettent catégoriquement. « Je suis une citoyenne comme les autres, je suis libre de choisir la tenue vestimentaire qui me plaît et on n’a pas le droit de me traiter comme un être inférieur à cause de mon apparence », dit Fatma, 46 ans. Quand elle a décidé de porter le niqab, elle a vu dans cette décision une tentative d’être une musulmane fervente. La relation avec Dieu nécessite un effort, de l’ijtihad pour avoir plus de bénédiction. Le niqab est pour ces femmes un symbole de chasteté. « Si les autres ne veulent pas nous montrer assez de considération, qu’ils ne fassent pas en plus pression sur nous ». Pour Fatma, il n’est pas question d’enlever son niqab car cela serait considéré comme une apostasie.

En croisant cette femme habillée de noir, on a du mal à se faire une impression sur elle. Mais, en la connaissant mieux, on découvre sa force de caractère. De nature rebelle, elle n’accepte pas la résignation . « Ce n’est pas parce que deux femmes portant le niqab ont été impliquées dans un acte terroriste, qu’il faut nous mettre toutes dans le même panier ». Dans le club où elle est membre, elle a sensibilisé toutes les monaqqabate pour adresser une plainte à l’administration. Et elles ont eu gain de cause puisqu’elles sont de nouveau autorisées à rentrer par toutes les portes où des femmes seront chargées de vérifier leur identité.


Bras de fer

En effet, ce système de pression réciproque entre la société et les monaqqabate ne semble pas nouveau. Au cours des dix dernières années, cette relation a connu des hauts et des bas. A chaque crise, les responsables ont pris des mesures strictes et avec le temps, les choses ont toujours fini par se tasser. Durant la guerre du Golfe, au début des années 1990, les universités égyptiennes avaient strictement interdit l’accès aux monaqqabate. Auparavant, les clubs appartenant à la police et à l’armée leur interdisaient l’accès, ainsi qu’aux personnes portant des signes ostentatoires. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est la généralisation des mesures prises à l’égard des monaqqabate et la diversité des endroits dans lesquels elles sont appliquées. Ce qui accentue le sentiment d’être face pour la première fois à une stratégie nouvelle vis-à-vis de ces femmes. Face à ce contexte nouveau, les monaqqabate sont bien conscientes que la situation ne va pas être facile à gérer. Un avis soutenu par cheikh Abdel-Métaal, imam d’une mosquée du quartier des pyramides. « Le port du niqab n’est pas un choix facile. Ces femmes doivent le savoir au préalable et doivent en assumer les conséquences. Si elles veulenatteindre la perfection, il faut qu’elles en payent le prix ».

Pourtant, dans plusieurs circonstances, les monaqqabate ont montré qu’elles n’étaient pas prêtes à baisser les bras. Le dernier procès intenté par trois femmes contre l’Université américaine et le Club des juges le prouve. Le jugement, reporté au 25 juin, révélera qui des deux parties imposera sa loi. « Ces femmes disent défendre leur liberté personnelle. Sous ce prétexte, on pourrait aussi permettre à des filles en maillot de bain de rentrer à l’université », s’indigne une professeur à la retraite de l’Université américaine. Elle confie ne pas pouvoir donner son cours lorsque des filles monaqqabate sont présentes. « Cette tenue met une barrière psychologique entre l’étudiante et son professeur. Aucune communication ne peut se faire entre nous si je n’arrive pas à voir l’expression de son visage. Comment puis-je lui demander de faire une présentation à ses camarades de classe ? », s’indigne le professeur.

Une série de situations ont lieu quotidiennement dans plusieurs endroits. Dans un hôpital public situé dans le quartier populaire de Choubra Al-Kheima, l’époux d’une femme monaqqaba en colère a exigé que sa femme, sur le point d’accoucher, soit prise en charge par un personnel exclusivement féminin, alors qu’un seul gynécologue homme était présent sur place.

Une bataille qui est appelée à durer. Entre-temps, ces femmes fantômes, cachées derrière leur voile noir, continueront à susciter la curiosité.

Amira Doss

 
Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631