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Spectacle . Le mois chaud de juin consacré au 6e Festival de danse-théâtre du Caire est animé par une tempête helvétique. Retour sur un art difficile à cerner.

Une gestuelle de la dérision

Après la Belgique, l’Allemagne, la France, etc. la Suisse est l’invitée d’honneur du Festival de danse-théâtre cette année. Elle se présente avec trois troupes. Les mettre toutes les trois dans le même panier serait une manière d’aller à l’encontre de ce qu’est la danse contemporaine. Une danse qui se caractérise par le refus des moules et des définitions. Et à ceux qui cherchent le « style » de se persuader, il n’y en a que plusieurs. A l’instar du cinéma d’auteur, il s’agit ici de spectacles qui portent chacun l’empreinte de son créateur. Dans le contexte suisse présent au Caire, il s’agit du spectacle de Philippe Saire, celui de Gisela Rocha et celui de Serge Campardon. En fait, il faut se débarrasser de toutes les idées reçues. Plus de thème à proprement dit à présenter, plus d’histoire à raconter, mais juste des séquences de la vie en miettes. Le corps devient le support pour déceler l’incommunicabilité, le rapport avec l’autre étendu sur un large registre. Le corps s’étale, se meut, s’épanouit pleinement pour ne tarder à tourner en rond, à se heurter à l’inachevé et à l’inaccompli, ou à céder à la dérision, tout comme dans la vie.

Le choix des Affluents, de la compagnie Philippe Saire, à l’ouverture de cette édition est représentatif. Il est question d’une compagnie à succès basée en 1986 à Lausanne, ayant donné plus de 750 performances de par le monde et participant à l’essor de la danse contemporaine en Suisse. Un spectacle qui nous promet un voyage vers l’inattendu et l’exceptionnel, nous transporte, nous « brusque » et nous mène au cœur de la danse contemporaine qui annule, tout naturellement, la barrière sacro-sainte qui distingue les actions, le langage corporel sur scène de celles de la vie. L’exemple des chaussures vidées d’un sac par un danseur pour être ensuite jetées dans tous les sens pour peupler entièrement la scène peut bien irriter le spectateur distant, conservateur disons. Au bout de cette scène, hautement plastique (malgré les chaussures !), on arrive à une sorte de danse rythmique, tandis que d’autres danseurs paraissent sur scène dépaysés, cherchant des paires de chaussures dans un jeu d’équilibre/déséquilibre. Le spectateur ne perçoit plus les choses de la même manière. Il sait maintenant la règle du jeu, il sait qu’on lui demande d’être plus détendu, de laisser libre cours à son imagination, de ne pas étouffer l’image par le sens unique : ce ne sont pas des chaussures, ou plutôt ce ne sont pas que des chaussures.

Les Affluents de Saire est né de l’idée du croisement, de ce cours d’eau qui se jette dans un autre, comme ces solos de huit danseurs qui se rencontrent comme l’eau de la rivière.

Toujours tenté, dès qu’il s’agit de danse contemporaine, de remonter aux sources mêmes de l’idée (la rencontre), pour ensuite la démonter, de disséquer la gestuelle (aller dans les plus minimes particules d’un geste). Ainsi, Philippe Saire est parti de ce simple sujet pour se balader dans les différents registres de la rencontre allant de sa forme la plus primitive, vers ses formes les plus civilisées. Toute la gestuelle sera marquée par le fait de couler en abondance vers l’autre, que ce soit dans le rapport de l’intime, du non-dit dès qu’il s’agit du besoin de l’autre et du désir de l’approcher ou dans un rapport marqué de violence qui parcourt le spectacle avec des scènes typiques de revolver adressé d’un danseur à l’autre. Le chorégraphe explique cette tendance de violence dans le spectacle : « Une rencontre n’est pas toujours quelque chose de civilisé, il existe toujours un danger provenant du comportement primitif. La rencontre avec l’autre n’est pas chose banale, elle constitue un risque énorme ».

La fin nous donne le leurre de l’harmonie, de l’individu qui se trouve au sein de la collectivité répétant les mêmes répliques. Cependant, Philippe Saire trouve dans la rencontre, dans le sens d’être pareil aux autres, un moyen de se rassurer, mais qui refléterait également la solitude.« Pour moi, c’est dérisoire de se réunir et de se ressembler ».

Si l’avant-première est partie d’une idée aussi banale que la rencontre pour mettre sur scène sa complexité et son absurdité, les deux autres seront plus ancrés dans le quotidien, à tendance plus décontractée. Re Mind de Gisela Rocha, donné ce soir au théâtre Al-Gomhouriya, est imprégné par les racines brésiliennes de la chorégraphe qui vit depuis 1997 à Zurich. Ses œuvres sont des collages sensuels de textes, de sons, de mouvements puissants et virtuoses, d’images fortes et poétiques. Elles naissent en collaboration avec ses danseurs. Dans son spectacle au titre révélateur Re Mind, elle souligne par le langage corporel le mécanisme de souvenir.

Ce besoin de transporter les palpitations de la rue sur scène sera également, mais tout différemment, ressenti dans Traces, de Serge Campardon, qui sera donné les 12 et 13 du mois sur le même théâtre, Al-Gomhouriya. Ancien soliste de Béjart, Campardon insiste cependant sur la chorégraphie de la fête. Il s’était dernièrement aventuré avec des danseurs amateurs pour réaliser le rêve d’emmener sur scène des centaines de danseurs pour faire l’ambiance toute live de la Fête des Vignerons. Dans Traces et dans toute son œuvre, l’important est de danser, de ne pas rendre des mouvements purs, mais surtout la danse comme sensation.

Dina Kabil

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