|
Musique.
Le journaliste
Ayman Al-Hakim édite chez Dar Al-Ahmadi les Souvenirs
du cheikh Imam, suivis d’une compilation d’articles
sur lui, signés par les figures de proue de la gauche
égyptienne. |
| Chant
d’un clandestin |
Entre
chacun d’eux et le vieux cheikh aveugle, il y avait
quelque chose de personnel, une histoire. Du coup,
les militants de gauche, mentionnés dans le livre
du journaliste Ayman Al-Hakim, ont eu quasiment
la même réaction, en apprenant la mort du chanteur
culte, Imam Issa, le 7 juin 1995. A travers leurs
articles annexés aux Souvenirs du cheikh Imam, ils
ont fait état de leur chagrin et de leurs mémoires
sans doute, mais se sont précipités, pour la plupart,
afin d’écouter ses chansons. La mort de ce principal
témoin d’une époque leur donnait le frisson et l’euphorie,
à la fois. Il a été témoin des jours de manifestations,
de militantisme, d’idéologie et d’emprisonnement.
Et en ce jour du mois de juin, ils avaient l’impression
d’avoir perdu la voix. Surtout, ils voyaient défiler
les événements de leur vie, à travers des œuvres
qui même lorsqu’elles se voulaient amoureuses étaient
nuancées de politique. Les articles effleuraient
le subjectif, parlant d’une légende ambulante, d’un
antihéros ou du culte de la personnalité. Sans doute,
lorsque cheikh Imam a vociféré Guevara est mort
parmi la foule, il ne s’attendait pas à être une
figure à haute charge symbolique, à son tour. Symbole
d’une culture de résistance, dans tout le monde
arabe. D’ailleurs, en dictant à Ayman Al-Hakim ses
souvenirs publiés pour la première fois au magazine
Al-Kawakeb en février 1994, il n’a pas arrêté de
poser la question, avec un sourire figé sur les
lèvres : « Est-ce que je mérite autant d’intérêt
? ». Et puis, il commence sa narration en disant
: « Je suis un fils du pays. Né pauvre, j’ai vécu
avec les gens pauvres et chanté pour eux. Et c’est
peut-être la raison pour laquelle j’ai été toujours
éloigné des projecteurs, ne parvenant pas aux gens
par l’intermédiaire des médias officiels ». C’est
ainsi qu’il se présentait humblement, dans une sorte
de magie allergique, au show-business et au star-system.
Toutefois, cela ne l’a pas empêché de signer quelque
500 chansons, de faire duo avec le poète Ahmad Fouad
Negm depuis 1962 et d’avoir assailli les autorités
par sa musique d’opinion. « La gloire dans ce pays
n’est atteinte que par les hypocrites et les fourbes,
par ceux qui savent s’entourer d’un faux halo de
génie et de supériorité », dit-il dans ses mémoires.
Le villageois d’Aboul-Nomros,
venu au Caire, a appris à jouer du luth en quatre
heures. D’abord, récitateur du Coran, il a fini
par ôter l’habit du moine et se convertir en artiste
à plein temps. La récitation du Coran n’était plus
compatible avec l’alcool, la débauche et la vie
de bohème, qu’il menait dans sa demeure du Vieux-Caire,
faisant office d’un bastion d’insurgés. « Je ne
suis ni communiste ni de gauche (…) Ce qui m’a rapproché
de la gauche est la défense des pauvres et le rejet
de l’injustice ». Toutefois, son expérience reste
très marquée politiquement. Elle a été mise au banc
de touche par son appartenance à la gauche. De quoi
l’avoir relativement isolé.
|
Dalia
Chams |
|
|
Objectif
apolitique |
|
Sayed Enaba ne cesse
de rappeler le souvenir de son ancien et illustre
ami. |
|
Des gens
de son gabarit, il y en a peu. Sayed Enaba, 60 ans,
a connu le cheikh Imam de son vivant. Ce dernier
a passé environ 5 années inoubliables, à ses côtés.
De quoi avoir changé son existence. L’enseignant,
qui n’est pas sans afficher son nassérisme, s’est
transformé au fil du temps d’un simple admirateur
qui a découvert les chansons « interdites » du duo
Imam-Negm dans les années 1970 en un proche très
concerné par la préservation de leur patrimoine
musical, à compter des années 1990. Ainsi, n’arrête-t-il
pas de revendiquer la création d’une association
regroupant les fans du cheikh Imam, comme c’est
le cas pour plusieurs autres chanteurs et célébrités.
Mais les forces de l’ordre ont catégoriquement rejeté
sa demande. Car selon Enaba, tout rassemblement
qui se fait autour de l’expérience Imam-Negm les
agace. « Rien que l’idée les dérange. Il y a un
accord tacite visant à dénigrer ce type, même après
sa mort. Jusqu’à quand va–t-on continuer à écouter
sa musique à travers des chaînes et des ondes non
égyptiennes ? ». Et de s’insurger : « Ne se rendent-ils
pas compte qu’à travers Internet, tout un chacun
peut télécharger ses chansons au frais de la princesse
? ».
Le collectionneur et défenseur
du cheikh Imam utilise en effet ces outils des TIC
(Technologies de l’Information et de la Communication)
afin de mieux servir sa cause. Il n’a pas manqué
de contribuer à la mise à jour de plusieurs sites,
dont kenanah et sawari, fournissant des informations
sur le cheikh et ses chansons. Ceci sans mentionner
les forums et salons de discussion figurant sur
la Toile, portant le nom du cheikh Imam. Par ailleurs,
Enaba, qui n’a pas encore pris sa retraite, a réussi
à rassembler plus de 250 chansons interprétées par
Imam ainsi que 178 morceaux joués sur le luth par
ce musicien-compositeur. Il ne cesse d’effectuer
un travail de classification et de documentation
sur l’œuvre de cet ancien ami qu’il a connu en 1989.
« Dix cassettes d’Imam-Negm ont bouleversé ma vie
de fond en comble. J’enseignais l’électronique dans
un lycée technique et je passais par une période
de remise en question. Leurs œuvres m’ont aidé à
repenser ma vie ». Et d’ajouter : « On a noué une
amitié. Et petit à petit, j’ai organisé des soirées
de chant chez moi à la maison, dans la banlieue
de Maadi. J’enregistrais ses chansons et je les
donnais aux gens à l’œil ». En fait, il continue
à agir de la sorte, dix ans après la mort de son
ami. Il n’y a pas très longtemps, il a été l’invité
de plusieurs chaînes satellites, évoquant le souvenir
du cheikh, à savoir : Al-Jazeera, Dream, la chaîne
culturelle du Nile Sat et la MBC, qui va diffuser
durant les jours à venir une nouvelle émission sur
Imam. La présence des médias alternatifs alimente
ses espoirs quant à voir l’œuvre de son ami diffusée
à grande échelle. Les zones d’ombre, cela suffit.
|
| Dalia
Chams
Amira
Doss |
|