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La vie mondaine
Nationaliste, idéaliste, utopiste, le docteur Chérif Mokhtar est le pionnier de la médecine d’urgence égyptienne. A 65 ans, il mêle le personnel au patriotique et cultive des rêves de grandeur.

Dévoué à la vie

Sa vie est une course effrénée contre la montre. Dans son unité, un va-et-vient permanent anime les lieux. Lui-même court dans les couloirs pour une opération, suivre le cas critique d’un malade ou encore donner un cours de cardiologie. Sans compter la gestion de son personnel. « La médecine d’urgence est un défi permanent. Les décisions doivent être très rapides, la vie d’un malade est en jeu », lance le professeur Chérif Mokhtar, pionnier de la médecine d’urgence en Egypte et fondateur de l’unité qui porte son nom à l’hôpital Qasr Al-Aïni. En blouse blanche et pantoufles stérilisées, il parcourt les salles de soins intensifs. Un silence parfait y règne. Le professeur passe, accompagné d’un cortège de jeunes médecins et étudiants qui le suit comme son ombre. « J’ai appris la médecine suivant la méthode du patron qui transmet son savoir à ses apprentis », dit-il.

Aujourd’hui, son unité, qui compte près de 75 lits, est devenue un modèle. Les témoignages des patients, attendant dans l’antichambre, en disent long. Ils ne cessent de vanter le professionnalisme des médecins et la propreté des lieux. « On se croirait à l’étranger », répète-t-on.

Son unité offre des services gratuits aux plus démunis et 40 % des revenus sont distribués au personnel de l’hôpital, chacun en fonction de son poste. « J’apprécie les principes socialistes que je tente d’appliquer. Les revenus de l’unité sont répartis entre nous tous », explique Mokhtar. Avant lui, seuls quelques « amateurs » exerçaient la médecine d’urgence. On pensait alors qu’il ne s’agissait que d’appareils branchés sur le cœur du patient et de bouteilles d’oxygène. Jusqu’en 1976, à son retour des Etats-Unis où il a étudié la médecine d’urgence à l’Université Southern California, quand il décide de créer une unité d’urgence dans l’hôpital universitaire Qasr Al-Aïni. Une fois l’étude de faisabilité effectuée, il a passé trois ans à réunir les fonds nécessaires.

« Malheureusement, de nombreux projets restent lettre morte, car leurs initiateurs n’arrivent pas à se faire attribuer les fonds requis », regrette-t-il. Sur le point de baisser les bras et de repartir pour les Etats-Unis, un ami lui conseille de s’adresser directement au ministre du Plan. Lequel appuie sa démarche. Mais il a ensuite fallu trouver un effectif prêt à relever le défi. « Il nous arrive parfois de passer plusieurs nuits de suite au chevet d’un malade. Certains de mes collaborateurs ont renoncé, incapables de suivre le rythme », admet-il. Mais Mokhtar, le fils de la Révolution de 1952, profondément influencé par la pensée nassérienne, est tenace. « J’appartiens à une génération animée par un grand projet national et qui était déterminée à atteindre son objectif. Le problème en Egypte est que l’on manque de persévérance et de patience », lance le médecin qui autrefois n’hésitait pas à participer aux manifestations pour soutenir le raïs et ses grandes idées nationalistes.

Cela ne l’empêche pas d’avoir été parmi ceux qui ont vécu la fascination du rêve et de la culture américains. Il n’a de cesse d’admirer l’audace et la volonté de ce peuple d’aventuriers. C’est ce qui fait, à son avis, qu’un être ordinaire devient surdoué et qu’un surdoué devient un génie. C’est ce qui fait aussi que les Etats-Unis sont devenus les meilleurs en sciences. Toutefois, il entretient un rapport complexe avec cette superpuissance. Et refuse catégoriquement le nouvel ordre mondial qui repose sur l’unipolarité et le désir d’imposer sa volonté impérialiste au reste de la planète. « Les Etats-Unis que j’ai connus incarnaient le rêve américain des années 1970, lorsque le monde était réparti entre deux pôles. De quoi avoir maintenu un certain équilibre. Cette image n’est plus ». Le ton frise la nostalgie.

Le médecin cache par ailleurs un artiste passionné de musique et notamment de piano. Sa bibliothèque musicale regroupe des dizaines de disques de Beethoven et de Mozart. Un amour qu’il doit aussi à son séjour aux Etats-Unis. Ses doigts de chirurgien aiment aussi s’adonner aux dessins et croquis architecturaux. Un talent qu’il a hérité de son père architecte, mort à l’âge de 35 ans. « Si je n’étais pas devenu médecin, j’aurais été architecte. J’ai en fait suivi les traces de mon oncle, pneumologue de renom », raconte Mokhtar dont la clinique ressemble à une galerie d’art. Il entretient enfin des liens intimes avec la littérature. Dans ses jeunes années, enfermé entre quatre murs pour étudier, les livres de Taha Hussein, de Tewfiq Al-Hakim, de Mahfouz et de Youssef Al-Sébaï lui tenaient compagnie.

Ses professeurs lui ont appris que la médecine est une science et un art. Il se souvient de la première fois où il a entendu battre le cœur d’un patient, en troisième année. Une expérience qu’il a perçue comme un grand mystère à déchiffrer et qui l’a conduit à passer ses vacances d’été à l’hôpital, filer d’un lit à l’autre, se familiarisant avec ces battements étranges et développer son sens clinique. Une chose qu’il essaie aujourd’hui d’inculquer à ses élèves. « Un médecin ne doit compter que sur les appareils et les chiffres. Il doit accorder une grande place à son intuition clinique. Sinon en quoi les médecins se différencieraient-ils ? ».

Sa vie abonde d’histoires humaines. Il y a des années, il a rencontré l’inoubliable Rawiya, arrivée à l’hôpital avec une forte hémorragie. Il a passé des nuits blanches à son chevet, l’image de son jeune mari accablé ne le quittant pas. Finalement sauvée, Rawiya a quitté l’hôpital. Quelques années plus tard, son mari revient le voir et lui demande d’apaiser les douleurs aux jambes de sa femme. Il découvre qu’un caillot empêche le sang de circuler. « Je suis arrivé à temps. Si je n’avais pas accouru, elle n’aurait pas survécu. Depuis, j’ai appris que chaque seconde a son importance ». Malgré la mort de cette patiente quelques années plus tard, son mari vient de temps en temps lui rendre visite, en signe de reconnaissance. Mokhtar se souvient aussi d’une Américaine de 80 ans, arrivée à l’hôpital atteinte d’une grave asphyxie. « Les médecins américains, qui m’ont tout appris sur la médecine d’urgence, m’ont déconseillé les tentatives héroïques dans les cas désespérés. Mais je suis convaincu que tant que le cœur bat il faut essayer. Je me souviens d’elle, me saluant de la main, alors qu’elle quittait l’hôpital sur son fauteuil roulant ». Des moments heureux de sa vie.

La dévotion de ce savant au quotidien surchargé entre hôpital, clinique privée et recherches, laisse peu de temps à sa famille. « Cela fait près de 25 ans que je n’ai pas pris le déjeuner avec ma femme et mes deux filles à la maison. Je ne peux leur consacrer que le jeudi après-midi et le vendredi », explique Mokhtar qui n’a jamais encouragé ses filles Rim et Nourhane à étudier la médecine.

Le professeur, dont les voyages sont toujours déterminés en fonction des conférences internationales, a été partout dans le monde. Mais une destination lui est interdite par principe : Israël. Il a toujours catégoriquement refusé d’assister à des conférences qui s’y tiennent ou d’accueillir des médecins en provenance de l’Etat hébreu. Opposant farouche de la normalisation, lors de l’achat d’équipements pour son unité, il tient à s’assurer qu’aucune composante n’est fabriquée en Israël. « Même s’ils m’offrent gratuitement un appareil, je le refuserai. Bien que certains médecins israéliens aient essayé plusieurs fois de me convaincre que la médecine est une chose et que la politique en est une autre, je vois les choses différemment. Je ne peux contribuer à l’épanouissement d’un Etat fondé sur les ruines d’un peuple arabe ». Le nationaliste reprend la parole. D’ailleurs, même ses rêves personnels sont teintés de nationalisme. Mokhtar pense par exemple que l’Egypte a tous les moyens de s’en sortir, mais il lui manque l’audace. « Il faut avoir le courage de dire aux gens les choses qu’ils n’aiment pas entendre. Il faut leur dire qu’on a besoin de plus d’infirmières que dmédecins et plus de techniciens que d’ingénieurs », dit-il comme établissant un diagnostic. Car pour lui, le rêve national est indissociable du rêve personnel. C’est pourquoi il s’interroge souvent : « Comment vivre heureux dans un pays malheureux ? ».

Dina Darwich
Racha Darwich


Jalons :

1940 : Naissance au Caire.

1963 : Diplôme de la faculté de médecine, Université du Caire.

1972 : Doctorat en cardiologie, Université du Caire.

1973-1976 : Stage en médecine d’urgence à l’Université Southern California.

1982 : Fonde l’Unité d’urgence Chérif Mokhtar.

1998 : Prix d’estime de l’Université du Caire.

2005 : Prix d’estime de l’Etat.

 

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