| Sa
vie est une course effrénée contre la montre. Dans son
unité, un va-et-vient permanent anime les lieux. Lui-même
court dans les couloirs pour une opération, suivre le
cas critique d’un malade ou encore donner un cours de
cardiologie. Sans compter la gestion de son personnel.
« La médecine d’urgence est un défi permanent. Les décisions
doivent être très rapides, la vie d’un malade est en jeu
», lance le professeur Chérif Mokhtar, pionnier de la
médecine d’urgence en Egypte et fondateur de l’unité qui
porte son nom à l’hôpital Qasr Al-Aïni. En blouse blanche
et pantoufles stérilisées, il parcourt les salles de soins
intensifs. Un silence parfait y règne. Le professeur passe,
accompagné d’un cortège de jeunes médecins et étudiants
qui le suit comme son ombre. « J’ai appris la médecine
suivant la méthode du patron qui transmet son savoir à
ses apprentis », dit-il.
Aujourd’hui,
son unité, qui compte près de 75 lits, est devenue un
modèle. Les témoignages des patients, attendant dans l’antichambre,
en disent long. Ils ne cessent de vanter le professionnalisme
des médecins et la propreté des lieux. « On se croirait
à l’étranger », répète-t-on.
Son unité
offre des services gratuits aux plus démunis et 40 % des
revenus sont distribués au personnel de l’hôpital, chacun
en fonction de son poste. « J’apprécie les principes socialistes
que je tente d’appliquer. Les revenus de l’unité sont
répartis entre nous tous », explique Mokhtar. Avant lui,
seuls quelques « amateurs » exerçaient la médecine d’urgence.
On pensait alors qu’il ne s’agissait que d’appareils branchés
sur le cœur du patient et de bouteilles d’oxygène. Jusqu’en
1976, à son retour des Etats-Unis où il a étudié la médecine
d’urgence à l’Université Southern California, quand il
décide de créer une unité d’urgence dans l’hôpital universitaire
Qasr Al-Aïni. Une fois l’étude de faisabilité effectuée,
il a passé trois ans à réunir les fonds nécessaires.
« Malheureusement,
de nombreux projets restent lettre morte, car leurs initiateurs
n’arrivent pas à se faire attribuer les fonds requis »,
regrette-t-il. Sur le point de baisser les bras et de
repartir pour les Etats-Unis, un ami lui conseille de
s’adresser directement au ministre du Plan. Lequel appuie
sa démarche. Mais il a ensuite fallu trouver un effectif
prêt à relever le défi. « Il nous arrive parfois de passer
plusieurs nuits de suite au chevet d’un malade. Certains
de mes collaborateurs ont renoncé, incapables de suivre
le rythme », admet-il. Mais Mokhtar, le fils de la Révolution
de 1952, profondément influencé par la pensée nassérienne,
est tenace. « J’appartiens à une génération animée par
un grand projet national et qui était déterminée à atteindre
son objectif. Le problème en Egypte est que l’on manque
de persévérance et de patience », lance le médecin qui
autrefois n’hésitait pas à participer aux manifestations
pour soutenir le raïs et ses grandes idées nationalistes.
Cela ne l’empêche
pas d’avoir été parmi ceux qui ont vécu la fascination
du rêve et de la culture américains. Il n’a de cesse d’admirer
l’audace et la volonté de ce peuple d’aventuriers. C’est
ce qui fait, à son avis, qu’un être ordinaire devient
surdoué et qu’un surdoué devient un génie. C’est ce qui
fait aussi que les Etats-Unis sont devenus les meilleurs
en sciences. Toutefois, il entretient un rapport complexe
avec cette superpuissance. Et refuse catégoriquement le
nouvel ordre mondial qui repose sur l’unipolarité et le
désir d’imposer sa volonté impérialiste au reste de la
planète. « Les Etats-Unis que j’ai connus incarnaient
le rêve américain des années 1970, lorsque le monde était
réparti entre deux pôles. De quoi avoir maintenu un certain
équilibre. Cette image n’est plus ». Le ton frise la nostalgie.
Le médecin
cache par ailleurs un artiste passionné de musique et
notamment de piano. Sa bibliothèque musicale regroupe
des dizaines de disques de Beethoven et de Mozart. Un
amour qu’il doit aussi à son séjour aux Etats-Unis. Ses
doigts de chirurgien aiment aussi s’adonner aux dessins
et croquis architecturaux. Un talent qu’il a hérité de
son père architecte, mort à l’âge de 35 ans. « Si je n’étais
pas devenu médecin, j’aurais été architecte. J’ai en fait
suivi les traces de mon oncle, pneumologue de renom »,
raconte Mokhtar dont la clinique ressemble à une galerie
d’art. Il entretient enfin des liens intimes avec la littérature.
Dans ses jeunes années, enfermé entre quatre murs pour
étudier, les livres de Taha Hussein, de Tewfiq Al-Hakim,
de Mahfouz et de Youssef Al-Sébaï lui tenaient compagnie.
Ses professeurs
lui ont appris que la médecine est une science et un art.
Il se souvient de la première fois où il a entendu battre
le cœur d’un patient, en troisième année. Une expérience
qu’il a perçue comme un grand mystère à déchiffrer et
qui l’a conduit à passer ses vacances d’été à l’hôpital,
filer d’un lit à l’autre, se familiarisant avec ces battements
étranges et développer son sens clinique. Une chose qu’il
essaie aujourd’hui d’inculquer à ses élèves. « Un médecin
ne doit compter que sur les appareils et les chiffres.
Il doit accorder une grande place à son intuition clinique.
Sinon en quoi les médecins se différencieraient-ils ?
».
Sa vie abonde
d’histoires humaines. Il y a des années, il a rencontré
l’inoubliable Rawiya, arrivée à l’hôpital avec une forte
hémorragie. Il a passé des nuits blanches à son chevet,
l’image de son jeune mari accablé ne le quittant pas.
Finalement sauvée, Rawiya a quitté l’hôpital. Quelques
années plus tard, son mari revient le voir et lui demande
d’apaiser les douleurs aux jambes de sa femme. Il découvre
qu’un caillot empêche le sang de circuler. « Je suis arrivé
à temps. Si je n’avais pas accouru, elle n’aurait pas
survécu. Depuis, j’ai appris que chaque seconde a son
importance ». Malgré la mort de cette patiente quelques
années plus tard, son mari vient de temps en temps lui
rendre visite, en signe de reconnaissance. Mokhtar se
souvient aussi d’une Américaine de 80 ans, arrivée à l’hôpital
atteinte d’une grave asphyxie. « Les médecins américains,
qui m’ont tout appris sur la médecine d’urgence, m’ont
déconseillé les tentatives héroïques dans les cas désespérés.
Mais je suis convaincu que tant que le cœur bat il faut
essayer. Je me souviens d’elle, me saluant de la main,
alors qu’elle quittait l’hôpital sur son fauteuil roulant
». Des moments heureux de sa vie.
La dévotion
de ce savant au quotidien surchargé entre hôpital, clinique
privée et recherches, laisse peu de temps à sa famille.
« Cela fait près de 25 ans que je n’ai pas pris le déjeuner
avec ma femme et mes deux filles à la maison. Je ne peux
leur consacrer que le jeudi après-midi et le vendredi
», explique Mokhtar qui n’a jamais encouragé ses filles
Rim et Nourhane à étudier la médecine.
Le professeur,
dont les voyages sont toujours déterminés en fonction
des conférences internationales, a été partout dans le
monde. Mais une destination lui est interdite par principe
: Israël. Il a toujours catégoriquement refusé d’assister
à des conférences qui s’y tiennent ou d’accueillir des
médecins en provenance de l’Etat hébreu. Opposant farouche
de la normalisation, lors de l’achat d’équipements pour
son unité, il tient à s’assurer qu’aucune composante n’est
fabriquée en Israël. « Même s’ils m’offrent gratuitement
un appareil, je le refuserai. Bien que certains médecins
israéliens aient essayé plusieurs fois de me convaincre
que la médecine est une chose et que la politique en est
une autre, je vois les choses différemment. Je ne peux
contribuer à l’épanouissement d’un Etat fondé sur les
ruines d’un peuple arabe ». Le nationaliste reprend la
parole. D’ailleurs, même ses rêves personnels sont teintés
de nationalisme. Mokhtar pense par exemple que l’Egypte
a tous les moyens de s’en sortir, mais il lui manque l’audace.
« Il faut avoir le courage de dire aux gens les choses
qu’ils n’aiment pas entendre. Il faut leur dire qu’on
a besoin de plus d’infirmières que dmédecins et plus de
techniciens que d’ingénieurs », dit-il comme établissant
un diagnostic. Car pour lui, le rêve national est indissociable
du rêve personnel. C’est pourquoi il s’interroge souvent
: « Comment vivre heureux dans un pays malheureux ? ». |