— Pourquoi ne cherchez-vous pas un moyen de
transport plus sûr ?
— Il n’y a pas de liaisons maritimes régulières
entre Beyrouth et Alexandrie. Autre chose, selon la loi, c’est
le pays hôte qui doit assumer les frais du rapatriement de ces
clandestins. Quand nous demandons aux autorités libanaises de
les transporter par voie aérienne, elles refusent car ceci leur
coûte trop cher. Il y a d’autres pays européens qui le font.
Mais au Liban, la seule réponse que nous recevons est que le
pays n’est pas assez riche pour prendre en charge de tels frais.
On nous a même proposé de rapatrier ces gens via EgyptAir. Il
est vrai qu’il s’agit de la compagnie nationale égyptienne,
mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit aussi d’une société
commerciale, donc nous ne pouvons pas lui imposer de transporter
les Egyptiens qui sont venus ici de façon illégale et à ses
propres frais. De même, le gouvernement n’a pas les moyens de
payer autant d’argent pour le rapatriement de ces gens.
— Comment faites-vous donc pour garantir que
ces travailleurs rentrent sains et saufs en Egypte ?
— Nous faisons de notre mieux dans le cadre
des moyens que nous possédons. Les bateaux de pêche viennent
ici de façon irrégulière. Dès que l’un d’eux arrive à Beyrouth,
nous transportons le maximum de personnes se trouvant en prison.
Pour nous, l’important est de les libérer au plus vite. Les
prisons libanaises comptent entre 500 et 600 détenus égyptiens.
Or, nous ne pouvons transporter que 30 personnes sur chaque
bateau. Parfois, les propriétaires des bateaux prennent des
personnes en plus, même si cela n’est pas conforme aux normes.
Mais les problèmes ne s’arrêtent pas là. La plupart de ces bateaux
sont eux-mêmes sortis illégalement du territoire égyptien, et
donc à leur retour en Egypte les autorités locales refusent
l’entrée à leurs passagers. Ce problème a été évoqué à plusieurs
reprises à l’Assemblée du peuple. Mais comme je l’ai déjà dit,
l’ambassade ici a un rôle très limité. A mon avis, la solution
doit émaner de la source. Il faut trouver un moyen de fermer
les agences de voyages qui aident des personnes à venir ici
clandestinement. Tant que ces bureaux travaillent librement,
notre problème ne s’arrêtera pas. C’est bien à cause d’eux que
le nombre de clandestins ne diminue pas, même si nous en rapatrions
beaucoup. Ils aident même ceux qui ont été expulsés à revenir.
— L’ambassade fait-elle des visites régulières
à la prison pour s’assurer que ces Egyptiens sont bien traités
?
— Un délégué de l’ambassade visite la prison
trois fois par semaine. Le problème ne réside pas dans les bons
ou mauvais traitements, mais dans la corruption. Des avocats
égyptiens viennent visiter les prisonniers et leur soutirent
de l’argent sous prétexte de les tirer d’affaire. D’autres personnes
les aident à fuir de prison. C’est l’anarchie totale. Lorsque
les autorités libanaises demandent son passeport à une personne
en détention, elle prétend l’avoir perdu. Et c’est la réponse
qui revient souvent dans la bouche de la plupart des Egyptiens
détenus. C’est un moyen pour eux de gagner du temps. La partie
libanaise nous demande donc d’intervenir. Nous nous adressons
donc aux services concernés en Egypte pour obtenir de nouveaux
papiers. Normalement, nous envoyons au ministère de l’Intérieur
les informations concernant le prisonnier et on attend qu’il
lui octroie un nouveau passeport pour le faire rentrer en Egypte.
Mais beaucoup d’entre eux donnent de fausses informations, ce
qui retarde notre démarche et lui donne la chance de fuir.
— L’ambassade reçoit-elle des plaintes des
travailleurs légaux ?
— Même les travailleurs qui sont ici légalement
ont des problèmes. Il y a des hommes d’affaires libanais qui
leur payent le logement et leur verse tout l’argent nécessaire
pour rester ici. Mais, à 29 ans, ces travailleurs doivent, selon
la loi, revenir en Egypte faire leur service militaire. C’est
là où commencent les problèmes car ces jeunes refusent de rentrer
puisqu’ils ont un statut légal ici. On a alors affaire au scénario
suivant : la sécurité libanaise refuse de renouveler la résidence
si le passeport n’a pas une validité de deux ans au moins. Nous,
à l’ambassade, nous ne sommes pas autorisés à renouveler le
passeport de la personne concernée à cause de la loi qui exige
son retour pour s’acquitter de son service militaire. Résultat
: la personne est coincée. Personnellement, j’appelle les forces
armées à réviser cette loi. L’Egypte compte déjà un taux de
chômage élevé. Il faut donc tout faire pour garantir la stabilité
de la main-d’œuvre qui s’est assurée une place dans un marché
arabe de façon légale. Sinon, ces jeunes risquent de perdre
leur gagne-pain et viendront s’ajouter à la longue liste des
chômeurs en Egypte.
— N’y a-t-il aucun moyen pour que ces personnes
soient exemptées du service militaire par exemple ?
— Il y a une commission des forces armées égyptiennes
qui s’occupe de cette question. Elle se rend parfois en Jordanie
pour légaliser le statut des jeunes travailleurs égyptiens qui
se trouvent dans cette situation. Le problème est que le jeune
doit assumer son voyage en Jordanie et payer une somme importante
pour être dégagé du service militaire. La deuxième difficulté
est que cette commission ne se déplace pas de façon régulière.
Il se peut que l’intervalle entre les visites de cette commission
dépasse parfois les cinq ans. A mon avis, il faut revoir cette
situation et lui trouver une issue. Les problèmes du pays exigent
que l’on soit plus flexibles.
— Le retrait des forces syriennes aurait-il
une influence sur la main-d’œuvre égyptienne ?
— Il ne faut pas voir les choses de cette façon.
Nous respectons le travailleur syrien et il y a des lois internationales
qui régissent cette affaire. Bien sûr, la main-d’œuvre syrienne
est plus proche géographiquement du Liban, mais il faut notre
vision des choses soit plus mûre. Nous avons ici un bureau pour
la main-d’œuvre qui mène des discussions en permanence pour
arriver à la meilleure formule pour nos travailleurs. Des discussions
sont actuellement en cours pour améliorer la situation du travailleur
égyptien au Liban, mais nous n’agissons pas selon des intérêts
matériels .