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Emigration. L’ambassadeur d’Egypte à Beyrouth, Hussein Derar, s’exprime sur le rôle que joue la mission diplomatique afin de régler les problèmes des travailleurs égyptiens au Liban.

« Il faut fermer les agences de voyages qui aident ces personnes »

Al-Ahram Hebdo : La main-d’œuvre égyptienne arrivée de façon illégale au Liban est très importante. Quel est le rôle de l’ambassade pour régler ce problème ?

Hussein Derar : Nous sommes face à un problème grave. Il suffit de préciser que parmi les 35 000 travailleurs égyptiens au Liban, 20 000 sont en situation irrégulière et sont menacés de prison à tout moment. Or, face à une telle situation, nous, en tant que mission diplomatique, ne pouvons qu’exiger leur rapatriement, et au plus vite, pour qu’ils ne restent pas longtemps en détention. Nous avons beau avertir les gens, mais ils continuent de transgresser la loi. Nous coopérons avec les ministères des Affaires étrangères et de l’Intérieur en Egypte, ainsi que la sécurité libanaise. Mais ces efforts sont voués à l’échec si le gouvernement ne s’attaque pas à la racine du mal. Il existe en Egypte des individus et des agences de voyages qui abusent de la naïveté des gens qui cherchent une opportunité de travail à l’étranger. Le problème pour ces clandestins est que même s’ils ne sont pas arrêtés, ils vivent dans l’incertitude et l’angoisse au quotidien. Les employeurs, qui le savent parfaitement, en profitent au point de les priver de leurs droits les plus élémentaires. Il y a même des patrons qui les font travailler en échange d’un logement et de la nourriture seulement. Nos moyens sont très limités et ces clandestins nous mettent dans une situation difficile car ils ne font appel à nous qu’après leur arrestation. Et c’est à ce stade que commence tout le malheur. La personne doit passer une certaine période en détention au Liban avant d’être rapatriée. Et leur rapatriement nous cause aussi des problèmes, notamment en ce qui concerne les moyens de transport. La plupart du temps, nous les envoyons sur des bateaux de pêche égyptiens. Or, ces embarcations ne sont généralement pas conformes aux normes de sécurité. Il s’agit souvent de barques à voile avec un petit moteur qui servent au transport de marchandises. Il est donc très dangereux de prendre des passagers à bord de telles embarcations, surtout par mauvais temps.

— Pourquoi ne cherchez-vous pas un moyen de transport plus sûr ?

— Il n’y a pas de liaisons maritimes régulières entre Beyrouth et Alexandrie. Autre chose, selon la loi, c’est le pays hôte qui doit assumer les frais du rapatriement de ces clandestins. Quand nous demandons aux autorités libanaises de les transporter par voie aérienne, elles refusent car ceci leur coûte trop cher. Il y a d’autres pays européens qui le font. Mais au Liban, la seule réponse que nous recevons est que le pays n’est pas assez riche pour prendre en charge de tels frais. On nous a même proposé de rapatrier ces gens via EgyptAir. Il est vrai qu’il s’agit de la compagnie nationale égyptienne, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit aussi d’une société commerciale, donc nous ne pouvons pas lui imposer de transporter les Egyptiens qui sont venus ici de façon illégale et à ses propres frais. De même, le gouvernement n’a pas les moyens de payer autant d’argent pour le rapatriement de ces gens.

— Comment faites-vous donc pour garantir que ces travailleurs rentrent sains et saufs en Egypte ?

— Nous faisons de notre mieux dans le cadre des moyens que nous possédons. Les bateaux de pêche viennent ici de façon irrégulière. Dès que l’un d’eux arrive à Beyrouth, nous transportons le maximum de personnes se trouvant en prison. Pour nous, l’important est de les libérer au plus vite. Les prisons libanaises comptent entre 500 et 600 détenus égyptiens. Or, nous ne pouvons transporter que 30 personnes sur chaque bateau. Parfois, les propriétaires des bateaux prennent des personnes en plus, même si cela n’est pas conforme aux normes. Mais les problèmes ne s’arrêtent pas là. La plupart de ces bateaux sont eux-mêmes sortis illégalement du territoire égyptien, et donc à leur retour en Egypte les autorités locales refusent l’entrée à leurs passagers. Ce problème a été évoqué à plusieurs reprises à l’Assemblée du peuple. Mais comme je l’ai déjà dit, l’ambassade ici a un rôle très limité. A mon avis, la solution doit émaner de la source. Il faut trouver un moyen de fermer les agences de voyages qui aident des personnes à venir ici clandestinement. Tant que ces bureaux travaillent librement, notre problème ne s’arrêtera pas. C’est bien à cause d’eux que le nombre de clandestins ne diminue pas, même si nous en rapatrions beaucoup. Ils aident même ceux qui ont été expulsés à revenir.

— L’ambassade fait-elle des visites régulières à la prison pour s’assurer que ces Egyptiens sont bien traités ?

— Un délégué de l’ambassade visite la prison trois fois par semaine. Le problème ne réside pas dans les bons ou mauvais traitements, mais dans la corruption. Des avocats égyptiens viennent visiter les prisonniers et leur soutirent de l’argent sous prétexte de les tirer d’affaire. D’autres personnes les aident à fuir de prison. C’est l’anarchie totale. Lorsque les autorités libanaises demandent son passeport à une personne en détention, elle prétend l’avoir perdu. Et c’est la réponse qui revient souvent dans la bouche de la plupart des Egyptiens détenus. C’est un moyen pour eux de gagner du temps. La partie libanaise nous demande donc d’intervenir. Nous nous adressons donc aux services concernés en Egypte pour obtenir de nouveaux papiers. Normalement, nous envoyons au ministère de l’Intérieur les informations concernant le prisonnier et on attend qu’il lui octroie un nouveau passeport pour le faire rentrer en Egypte. Mais beaucoup d’entre eux donnent de fausses informations, ce qui retarde notre démarche et lui donne la chance de fuir.

— L’ambassade reçoit-elle des plaintes des travailleurs légaux ?

— Même les travailleurs qui sont ici légalement ont des problèmes. Il y a des hommes d’affaires libanais qui leur payent le logement et leur verse tout l’argent nécessaire pour rester ici. Mais, à 29 ans, ces travailleurs doivent, selon la loi, revenir en Egypte faire leur service militaire. C’est là où commencent les problèmes car ces jeunes refusent de rentrer puisqu’ils ont un statut légal ici. On a alors affaire au scénario suivant : la sécurité libanaise refuse de renouveler la résidence si le passeport n’a pas une validité de deux ans au moins. Nous, à l’ambassade, nous ne sommes pas autorisés à renouveler le passeport de la personne concernée à cause de la loi qui exige son retour pour s’acquitter de son service militaire. Résultat : la personne est coincée. Personnellement, j’appelle les forces armées à réviser cette loi. L’Egypte compte déjà un taux de chômage élevé. Il faut donc tout faire pour garantir la stabilité de la main-d’œuvre qui s’est assurée une place dans un marché arabe de façon légale. Sinon, ces jeunes risquent de perdre leur gagne-pain et viendront s’ajouter à la longue liste des chômeurs en Egypte.

— N’y a-t-il aucun moyen pour que ces personnes soient exemptées du service militaire par exemple ?

— Il y a une commission des forces armées égyptiennes qui s’occupe de cette question. Elle se rend parfois en Jordanie pour légaliser le statut des jeunes travailleurs égyptiens qui se trouvent dans cette situation. Le problème est que le jeune doit assumer son voyage en Jordanie et payer une somme importante pour être dégagé du service militaire. La deuxième difficulté est que cette commission ne se déplace pas de façon régulière. Il se peut que l’intervalle entre les visites de cette commission dépasse parfois les cinq ans. A mon avis, il faut revoir cette situation et lui trouver une issue. Les problèmes du pays exigent que l’on soit plus flexibles.

— Le retrait des forces syriennes aurait-il une influence sur la main-d’œuvre égyptienne ?

— Il ne faut pas voir les choses de cette façon. Nous respectons le travailleur syrien et il y a des lois internationales qui régissent cette affaire. Bien sûr, la main-d’œuvre syrienne est plus proche géographiquement du Liban, mais il faut notre vision des choses soit plus mûre. Nous avons ici un bureau pour la main-d’œuvre qui mène des discussions en permanence pour arriver à la meilleure formule pour nos travailleurs. Des discussions sont actuellement en cours pour améliorer la situation du travailleur égyptien au Liban, mais nous n’agissons pas selon des intérêts matériels .

Yolande Youssef

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