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| Emigration.
Pour de nombreux Egyptiens,
le Liban devient un grand rêve. Ils s’y installent en clandestins
et font des petits boulots loin des yeux des autorités. Un quotidien
fait de petits bonheurs, mais surtout de crainte et d’angoisse. |
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L’aventure
libanaise |
| Liban,De
notre envoyée spéciale — |
«
Zut ! Gagner sa vie n’est pas facile ! ». Cette allocution que
les metteurs en scène égyptiens faisaient dire aux personnages
de Raya et Sékina, deux criminelles qui ont causé la terreur dans
la ville côtière d’Alexandrie durant les années 1920, résume la
situation des travailleurs égyptiens au Liban. En fait,
pour beaucoup de jeunes Egyptiens, partir au pays du Cèdre, non
pas pour du tourisme mais pour travailler, est devenu le grand
rêve. Or, ce n’est pas chose facile. Et, le gros de la main-d’œuvre
égyptienne au Liban n’a pas de statut légal. Pourtant, rien ne
la dissuade. « La vie nous oblige à partir à l’aventure », « Il
faut tenter sa chance et ne pas rester les bras croisés face au
chômage, sinon c’est le suicide qui nous guette », « Je suis prêt
à partir n’importe où pour gagner mon pain » ... C’est ce que
répètent ces jeunes qui vivent dans un danger constant.
Ahmad vit au Liban depuis un an et demi. Il
est originaire de Tanta (dans le Delta). Il affirme être habitué
à « émigrer » pour subvenir aux besoins de sa famille, composée
de sa femme et de ses trois enfants. « Même quand j’étais en
Egypte, je ne vivais pas avec ma famille à Tanta. J’étais serveur
dans un restaurant du Caire », affirme Ahmad. Avec le temps,
les besoins de la famille ont augmenté et son salaire de 300
L.E., qui atteignait parfois 400 L.E. avec les pourboires, ne
suffisait plus. Ahmad a donc pensé rejoindre son cousin qui
travaille depuis deux ans au Liban. Ce dernier l’a encouragé,
et lui a expliqué comment faire pour organiser son voyage au
pays du Cèdre.
Le long périple d’Ahmad est commun à beaucoup
d’Egyptiens qui travaillent aujourd’hui de façon illégale au
Liban. La première chose à faire est de contacter une des agences
de voyages dont l’activité réelle consiste à faire de l’immigration
clandestine. Il faut ensuite payer 1 500 L.E. avant le départ
et promettre de verser 800 dollars une fois arrivé à destination.
L’étape suivante consiste à réserver un billet d’avion vers
la Syrie ou la Jordanie, car ces deux pays n’exigent pas de
visas pour les Egyptiens. Par la suite, ladite agence de voyages
prépare un faux permis de travail, que le voyageur présente
aux autorités pour sortir du territoire égyptien. Une fois arrivé
en Syrie ou en Jordanie, le travailleur clandestin prétendra
être venu pour faire du tourisme. Et pour le prouver, il présente
aux autorités 2 000 dollars que l’agence de voyages a pris soin
de lui refiler avant son départ du Caire. A la sortie de l’aéroport,
il sera attendu par un délégué de l’agence à qui il rendra l’argent
emprunté. Puis, vient la dernière étape et la plus périlleuse
du voyage, à savoir passer clandestinement les frontières pour
arriver finalement au Liban.
Pour
partir, Ahmad a dû emprunter de l’argent à son frère, vivant
en Egypte, et à son cousin qui réside au Liban. « Deux semaines
après mon arrivée, mon cousin a réussi à me trouver du travail
», dit Ahmad. Tout comme les autres Egyptiens qui vivent là-bas,
il a été classé dans la catégorie des chaghils (journaliers).
Ces derniers touchent 10 dollars par jour et 12 dollars au cas
où le travail exige que la personne fasse un long trajet. Ahmad
a travaillé dans le bâtiment, dans un restaurant et comme éboueur.
Aujourd’hui, il se considère comme très chanceux puisqu’il a
désormais un travail stable. Comme il y a souvent des coupures
d’électricité au Liban, l’Etat a installé des groupes électrogènes
dans presque chaque rue. Ahmad est donc chargé de réparer l’un
de ces « moteurs », comme les ont baptisés les Libanais. « Lorsqu’un
groupe électrogène tombe en panne, je le répare. Je suis aussi
chargé de collecter les cotisations des habitants pour les verser
aux autorités. Ce travail m’arrange beaucoup, d’autant plus
que j’ai un endroit où dormir. C’est-à-dire dans un container
ayant servi au générateur. Ce qui m’évite de dépenser de l’argent
pour le loyer. Je touche 275 dollars par mois. J’en garde 50
pour moi et envoie le reste à ma femme », explique-t-il. Ahmad
est satisfait de cette situation, même s’il est obligé de vivre
dans la solitude la plus totale, car il doit à tout prix garantir
une meilleure vie à sa famille. Il n’a pas d’amis au Liban,
ne sort presque pas du quartier où il vit et ne rencontre son
cousin que très rarement pour ne pas prendre le risque d’être
arrêté par la police.Aymane, plombier, vit presque dans la même
situation et confirme les propos d’Ahmad. « Avant d’arriver
ici, je croyais que j’allais vivre dans le paradis. Mais je
me suis rendu compte par la suite que je me suis enfermé dans
une grande prison », dit Aymane avec amertume. Ce dernier a
quitté l’Egypte depuis un an. Et d’ajouter : « Nous, les Egyptiens,
on voit toujours les choses du bon côté. Je savais que j’allais
débarquer dans un pays étranger comme clandestin, mais j’étais
persuadé que tout allait bien se passer. Je ne m’imaginais pas
qu’à tout moment je pouvais me retrouver en prison ». Les clients
d’Aymane savent qu’ils ne doivent pas l’exposer au danger. Ils
lui ont donc fixé des horaires. Il se rend chez eux deux ou
trois jours par semaine, mais tôt le matin. Et s’ils ont un
problème en dehors de ces horaires, ils l’attendront et ne feront
jamais appel à quelqu’un d’autre. « Les gens ici sont très gentils.
Ils aiment beaucoup les Egyptiens. C’est pourquoi ils nous aident
», dit Aymane sans toutefois nier que la solitude est pesante.
« Je dois faire attention à tout car depuis mon arrivée, j’entends
des histoires d’Egyptiens qui ont été arrêtés et mis en prison
avant d’être rapatriés », précise-t-il.
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Question
d’adaptation |
Aymane, tout comme Ahmad, est un nouveau
venu au Liban et n’est pas habitué au train de vie des « hors-la-loi
». Tous les deux se sont donc imposé des règles très strictes
: personne ne doit connaître leur adresse, pas de relations
amicales, même pas avec des compatriotes, et surtout pas de
sorties après 21h, pour éviter la police.Pourtant, d’autres
Egyptiens, plus rusés, vivent dans cette situation depuis
5 ans, et ne craignent rien. C’est justement cette catégorie
qui travaille dans des endroits plus connus et avec des horaires
et des salaires stables. Il est effectivement courant de rencontrer
des Egyptiens travaillant dans les stations-service, dans
les marchés, les restaurants ou les cafés-trottoirs, où ils
ont pour tâche de préparer les chichas.
Réda, qui travaille au marché de légumes,
affirme qu’il mène une vie tout à fait normale. « Tout ce
qu’on a à faire, c’est éviter la police », dit-il avec beaucoup
d’assurance. Et d’ajouter : « Je connais beaucoup d’Egyptiens
qui vivent non loin de chez moi. On se rencontre presque tous
les jours pour passer des soirées ensemble ». Tareq, un des
amis de Réda, affirme qu’après avoir vécu longtemps dans de
telles conditions, il a fini par s’y adapter et sait comment
faire pour profiter de la vie sans se faire coincer par la
police. Les deux amis osent même partir en vacances en Egypte
pour voir leurs parents et revenir de nouveau au Liban. «
Il suffit seulement de réserver un billet d’avion Beyrouth-Le
Caire et de payer une amende puisque nos visas ont expiré.
Après avoir passé d’agréables vacances et pris le repos nécessaire,
nous revenons de la même façon que la première fois, en clandestins
», explique Tareq.
Quelle que soit la stratégie adoptée par
ces jeunes travailleurs, la réalité reste la même : courir
le risque d’être arrêté et rapatrié à tout moment. Toutefois,
ils préfèrent l’instabilité à un travail légal et mieux payé
dans les pays du Golfe, qui dans les années 1970 et 80 représentaient
le rêve des Egyptiens. « Le Golfe n’est plus ce qu’il était.
On nous préfère la main-d’œuvre indienne, nettement moins
chère », explique Abdel-Hamid, vendeur de légumes. Selon ses
propos, même si on trouve un travail convenable avec un bon
salaire dans un pays du Golfe, il faut beaucoup dépenser pour
les papiers et pour le ka(la personne qui se porte garante
du travailleur pendant toute la durée de son séjour dans le
pays).
Aujourd’hui, le rêve de ces jeunes Egyptiens
est de voir leur situation s’améliorer après les dernières
évolutions et le retrait syrien du Liban. « La Syrie a toujours
fait des pressions sur les autorités libanaises pour qu’elles
resserrent l’étau sur la main-d’œuvre égyptienne. La police
est allée même jusqu’à les épingler chez eux. Le but étant
de donner plus d’opportunités de travail aux Syriens », affirme
Abdel-Hamid. Il souhaite que la police soit plus tolérante
avec ces travailleurs clandestins, d’autant plus que la plupart
d’entre eux sont très appréciés par leurs patrons. Toutefois,
parmi ces travailleurs, personne n’a l’espoir de voir un jour
sa situation être en règle si les lois ne changent pas. «
Les conditions exigées sont draconiennes. Il faut verser 1
000 dollars d’assurance à la banque, 2 000 dollars pour obtenir
un permis de travail et 800 dollars pour la résidence », dit
Abdel-Hamid.
Ces jeunes, partis à l’aventure, ne rêvent
aujourd’hui que de rembourser tous leurs crédits et faire
une petite fortune, capable de leur ouvrir un petit commerce
en Egypte. Or, ce rêve paraît pour beaucoup d’entre eux très
lointain. « Avant de quitter l’Egypte, mon rêve était de mettre
le pied au Liban. Aujourd’hui, je suis en plein dans le rêve,
mais je n’espère rien », dit Khedr. Il résume ainsi sa situation
et celle de plusieurs de ses compatriotes : « Je suis coincé
». Pourtant, ils n’ont pas d’autres alternatives que de rester
au Liban ou de rentrer au pays. Leur choix étant celui « du
moindre mal » .
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| Yolande
Yousef |
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Les
porteurs de nouvelles |
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« Commerçants ambulants ». Une appellation
pour désigner des personnes qui profitent des travailleurs en
situation irrégulière au Liban. Ce sont en général des commerçants
qui servent de facteur. Par leur intermédiaire, ces clandestins
envoient des lettres, de l’argent et des cassettes audio sur
lesquelles ils ont enregistré des messages à leurs familles.
Les tarifs de ce « service » sont fixés et ne sont pas négociables.
L’envoi d’une cassette et d’une lettre coûte 2 dollars plus
2 % de la somme envoyée en guise de bénéfice !
Ce business est bien organisé. Chaque commerçant
est chargé d’un groupe de quartiers. Une activité qui a ses
règles et ses éthiques. Personne ne peut dépasser les limites
du quartier de l’autre. Et tout comme un médecin, le fameux
commerçant n’est pas en droit de divulguer les secrets de son
client., encore moins son adresse, pas même à sa famille.
Ces commerçants ressemblent plus à des fantômes.
Ils ne disent jamais à quel moment ils vont passer et décident
du jour et de l’heure de leur passage. Les travailleurs clandestins
eux-mêmes « les protègent » et refusent de dévoiler leur nom.
Même s’ils savent que ces gens profitent de leur situation et
leur soutirent de l’argent. « Nous remercions Dieu, au moins
il y a quelqu’un qui nous apporte des nouvelles de nos familles,
même si nous devons payer ce service », répètent-ils. La situation
correspond parfaitement au proverbe qui dit que le malheur des
uns fait le bonheur des autres.
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