Plus on avance vers le sud, plus le désert
devient hostile et prenant. Sahel Al-Guemal, ou la Côte de la
vallée des chameaux, sur la mer Rouge. La nature a l’air ici
plus en colère qu’ailleurs en Egypte. La côte, qui est une réserve
naturelle, a des allures de terre aride et morte. Pas une âme
qui vive. Le silence est maître des lieux. Pourtant, elle est
jonchée de détritus de tout genre, des bouteilles et des sacs
en plastique et des déchets largués par des navires de passage.
Le décor est austère et on a l’impression que faune et flore
entament une lutte infernale et quotidienne pour survivre sous
un soleil de plomb et face à une mer qui n’a rien d’accueillant.
Les troncs d’arbres gisent ici et là comme des fossiles rongés
par le temps. Des arbres morts qui ne donnent pas l’impression
de dormir en paix. C’est comme si la vie s’était retranchée
dans la mer, se protégeant derrière des carapaces de crustacés.
A quelque dix kilomètres de là, la vie reprend
ses droits, à Charm Al-Louli, un golfe tranquille et paisible
squatté par les garde-côtes qui y gardent les bateaux confisqués
de contrebandiers ou de pêcheurs contrevenants.
La
réserve de l’île de la vallée des chameaux vaut le déplacement.
En un clin d’œil, vous avez l’impression de débarquer dans un
autre monde. Et vous croyez découvrir les sensations des premiers
astronautes débarquant sur la Lune. Cet espace lunaire paraît
à première vue mort et aride, parsemé de coquillages. Mais en
l’espace d’un instant, vous découvrez la vie sous vos pieds.
Les coquillages se soulèvent en un seul bataillon et se dirigent
vers la mer en rangs dispersés. Des centaines de crabes font
leur voyage quotidien et mystérieux de la mer à la terre sous
l’œil perçant d’un couple de faucons paisibles.
Du coup, vous vous sentez de trop dans ce décor
où vous n’avez pas de place, avec autour de vous une terre aussi
plate que la mer qui l’entoure et où n’a poussé qu’une petite
colonie de mangroves.
Al-Galaane, c’est l’étape suivante de ce périple
étonnant. De petites huttes en bois abritent quelques membres
de la tribu des Ababda, des bédouins qui se sont recyclés dans
la pêche. Pauvres et perdus dans ce nulle part, ils sont néanmoins
très accueillants. Partager avec eux al-jabana, le café dont
ils ont le secret, est en soi un délice.
Après cinq jours de voyage, les kilomètres
sont engloutis par les roues des voitures comme du pop-corn
au cinéma jusqu’à la fin de la route asphaltée. Vous êtes aux
portes d’un autre monde. Encore une fois. C’est Chalatine. La
fin du Moyen-Orient et le début de l’Afrique. La nature explose
soudainement, il n’y a plus de désert ouvert et aride, mais
des vallées, des montagnes et les acacias. Les autorisations
demandées pour passer ce cap rehaussent le sentiment d’être
au seuil d’une autre terre. Mon compagnon Orensa avait en effet
dû peiner au Caire pour obtenir des autorisations nous permettant
d’accéder à cette réserve, sous motif que nous allions faire
des recherches biologiques. Car l’accès à cette région est interdit
au tourisme et encore plus aux visiteurs non égyptiens.
La langue arabe perd ses droits au profit du
ratana et la peau basanée devient noire, mais pas tout à fait.
La vie semble couler tranquillement. Ici, comme à Marsa Alam,
la plupart des commerçants viennent de la vallée du Nil. Nous
nous rapprochons de notre point de chute en nous dirigeant plus
au sud vers Wadi Eidib. Nous sommes à Abou-Ramad, qui se résume
à quelques maisons de fortune mais donne l’impression d’être
un grand portail sur un autre monde. Celui des Becharias. Les
sédentaires de cette tribu sont installés dans ce petit bourg
où les enfants vont à l’école. Le reste de la tribu, formé essentiellement
de vieux, n’a jamais quitté la vallée de Wadi Eidib, au pied
de la montagne Elba. Certains d’entre eux ne parlent pas un
mot d’arabe.
Pour y arriver, il faut emprunter des pistes
longées par des arbres et peuplées par les oiseaux et les troupeaux.
Au bout se trouve Eidib, de loin apparaissent quelques huttes
colorées et quelques personnes qui vaquent à leurs occupations.
Une terre plate où prolifèrent les acacias. Soudain, une tribu
entière en sort un par un. La curiosité est de mise.
C’est Ossama Al-Ghazali, l’un des rares habitués
du monde extérieur, qui vient vers nous. Ce docteur en agronomie
originaire de Qéna a tout laissé pour venir s’installer dans
la réserve, mais il passe le plus clair de son temps avec la
tribu. C’est lui qui sera notre guide dans ce monde mystérieux
des Becharias qui, depuis des siècles, accueillent les étrangers
avec suspicion et doute.
Mais cela n’a pas empêché les membres de la
tribu de nous recevoir avec une amabilité infinie en jetant
un œil curieux sur nos appareils photos, nos bouteilles d’eau
minérale et nos sacs de couchage. Ils ont égorgé un mouton qu’ils
ont grillé sur du granit, et s’en est suivie une petite fête.
Le réveil fut dur et les préparatifs encore
plus, en vue de l’escalade de la montagne Elba. Une légende
des Becharias raconte que leurs ancêtres y sont montés et ont
été pétrifiés, se transformant en pierre. C’est pour cela que
la montagne revêt un aspect sacré pour eux. Ce ne fut pas une
sinécure, rien à voir avec l’escalade de Sainte-Catherine où
piste et escaliers facilitent la tâche. Les plus intelligents
ont décidé après quelques gros efforts de rebrousser chemin.
Après de longues heures de bataille acharnée contre le roc,
nous arrivâmes au sommet alors que le soleil plongeait dans
l’horizon. Quel cadeau de la nature après une si grande fatigue
! Le silence de la nuit accentuait la divinité du lieu. Vous
êtes maître de la montagne isolée et heureusement oubliée des
circuits touristiques.
Au petit matin, les Becharias se sont mis à
cuire le pain du petit-déjeuner. Le décor donne envie de dévorer
chaque recoin et de l’aspirer avec les sensations qu’il dégage
par l’objectif de la caméra.
A regarder les habitants du lieu, qui ne parlent
presque pas l’arabe, et cette étendue très différente des clichés
sur l’Egypte, on pourrait presque croire que nous sommes quelque
part dans l’Afrique profonde. Pourtant, nous sommes en Egypte,
une partie magnifique et si lointaine .