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La vie mondaine
Carnet de Voyage. Un périple au bout du monde hors des circuits touristiques et des sentiers battus. Le Caire-la montagne de Elba, dans le triangle de Halayeb (sud-est), sur une distance d’environ 1 300 km.
La côte oubliée
Après Aïn Al-Sokhna et Gouna devenues par la force de la modernité des hauts lieux du tourisme de masse, la voiture avance sur une route sinueuse au milieu des montagnes de pierre jaunâtre et de dizaines de microbus et de semi-remorques remplis à rabord de personnes en extase. Par centaines, ils quittent chaque année le Delta et leurs villages de Haute-Egypte à l’approche du grand Baïram pour s’enfoncer dans une autre vallée au cœur du désert et fêter le mouled du cheikh Aboul-Hassan Al-Chazli. Pour celui qui croit avoir tout vu, le spectacle est ahurissant. Des marchés à perte de vue, ici et là des moutons égorgés et des enfants qui jouent à la balançoire. Une vie impromptue qui surgit tous les ans le temps d’une dizaine de jours au milieu de ce désert entouré de montagnes. Des cercles d’invocation se forment au fil de la journée. Une Mecque pour plus de 100 000 personnes qui viennent en famille, emportant avec elles ustensiles, tentes et matelas. Une concentration à laquelle il est difficile de se joindre. Les intrus sont vite repérés et suspectés, même par la police qui ne comprend pas que des curieux puissent s’intéresser à ce genre de rassemblement.

Plus on avance vers le sud, plus le désert devient hostile et prenant. Sahel Al-Guemal, ou la Côte de la vallée des chameaux, sur la mer Rouge. La nature a l’air ici plus en colère qu’ailleurs en Egypte. La côte, qui est une réserve naturelle, a des allures de terre aride et morte. Pas une âme qui vive. Le silence est maître des lieux. Pourtant, elle est jonchée de détritus de tout genre, des bouteilles et des sacs en plastique et des déchets largués par des navires de passage. Le décor est austère et on a l’impression que faune et flore entament une lutte infernale et quotidienne pour survivre sous un soleil de plomb et face à une mer qui n’a rien d’accueillant. Les troncs d’arbres gisent ici et là comme des fossiles rongés par le temps. Des arbres morts qui ne donnent pas l’impression de dormir en paix. C’est comme si la vie s’était retranchée dans la mer, se protégeant derrière des carapaces de crustacés.

A quelque dix kilomètres de là, la vie reprend ses droits, à Charm Al-Louli, un golfe tranquille et paisible squatté par les garde-côtes qui y gardent les bateaux confisqués de contrebandiers ou de pêcheurs contrevenants.

La réserve de l’île de la vallée des chameaux vaut le déplacement. En un clin d’œil, vous avez l’impression de débarquer dans un autre monde. Et vous croyez découvrir les sensations des premiers astronautes débarquant sur la Lune. Cet espace lunaire paraît à première vue mort et aride, parsemé de coquillages. Mais en l’espace d’un instant, vous découvrez la vie sous vos pieds. Les coquillages se soulèvent en un seul bataillon et se dirigent vers la mer en rangs dispersés. Des centaines de crabes font leur voyage quotidien et mystérieux de la mer à la terre sous l’œil perçant d’un couple de faucons paisibles.

Du coup, vous vous sentez de trop dans ce décor où vous n’avez pas de place, avec autour de vous une terre aussi plate que la mer qui l’entoure et où n’a poussé qu’une petite colonie de mangroves.

Al-Galaane, c’est l’étape suivante de ce périple étonnant. De petites huttes en bois abritent quelques membres de la tribu des Ababda, des bédouins qui se sont recyclés dans la pêche. Pauvres et perdus dans ce nulle part, ils sont néanmoins très accueillants. Partager avec eux al-jabana, le café dont ils ont le secret, est en soi un délice.

Après cinq jours de voyage, les kilomètres sont engloutis par les roues des voitures comme du pop-corn au cinéma jusqu’à la fin de la route asphaltée. Vous êtes aux portes d’un autre monde. Encore une fois. C’est Chalatine. La fin du Moyen-Orient et le début de l’Afrique. La nature explose soudainement, il n’y a plus de désert ouvert et aride, mais des vallées, des montagnes et les acacias. Les autorisations demandées pour passer ce cap rehaussent le sentiment d’être au seuil d’une autre terre. Mon compagnon Orensa avait en effet dû peiner au Caire pour obtenir des autorisations nous permettant d’accéder à cette réserve, sous motif que nous allions faire des recherches biologiques. Car l’accès à cette région est interdit au tourisme et encore plus aux visiteurs non égyptiens.

La langue arabe perd ses droits au profit du ratana et la peau basanée devient noire, mais pas tout à fait. La vie semble couler tranquillement. Ici, comme à Marsa Alam, la plupart des commerçants viennent de la vallée du Nil. Nous nous rapprochons de notre point de chute en nous dirigeant plus au sud vers Wadi Eidib. Nous sommes à Abou-Ramad, qui se résume à quelques maisons de fortune mais donne l’impression d’être un grand portail sur un autre monde. Celui des Becharias. Les sédentaires de cette tribu sont installés dans ce petit bourg où les enfants vont à l’école. Le reste de la tribu, formé essentiellement de vieux, n’a jamais quitté la vallée de Wadi Eidib, au pied de la montagne Elba. Certains d’entre eux ne parlent pas un mot d’arabe.

Pour y arriver, il faut emprunter des pistes longées par des arbres et peuplées par les oiseaux et les troupeaux. Au bout se trouve Eidib, de loin apparaissent quelques huttes colorées et quelques personnes qui vaquent à leurs occupations. Une terre plate où prolifèrent les acacias. Soudain, une tribu entière en sort un par un. La curiosité est de mise.

C’est Ossama Al-Ghazali, l’un des rares habitués du monde extérieur, qui vient vers nous. Ce docteur en agronomie originaire de Qéna a tout laissé pour venir s’installer dans la réserve, mais il passe le plus clair de son temps avec la tribu. C’est lui qui sera notre guide dans ce monde mystérieux des Becharias qui, depuis des siècles, accueillent les étrangers avec suspicion et doute.

Mais cela n’a pas empêché les membres de la tribu de nous recevoir avec une amabilité infinie en jetant un œil curieux sur nos appareils photos, nos bouteilles d’eau minérale et nos sacs de couchage. Ils ont égorgé un mouton qu’ils ont grillé sur du granit, et s’en est suivie une petite fête.

Le réveil fut dur et les préparatifs encore plus, en vue de l’escalade de la montagne Elba. Une légende des Becharias raconte que leurs ancêtres y sont montés et ont été pétrifiés, se transformant en pierre. C’est pour cela que la montagne revêt un aspect sacré pour eux. Ce ne fut pas une sinécure, rien à voir avec l’escalade de Sainte-Catherine où piste et escaliers facilitent la tâche. Les plus intelligents ont décidé après quelques gros efforts de rebrousser chemin. Après de longues heures de bataille acharnée contre le roc, nous arrivâmes au sommet alors que le soleil plongeait dans l’horizon. Quel cadeau de la nature après une si grande fatigue ! Le silence de la nuit accentuait la divinité du lieu. Vous êtes maître de la montagne isolée et heureusement oubliée des circuits touristiques.

Au petit matin, les Becharias se sont mis à cuire le pain du petit-déjeuner. Le décor donne envie de dévorer chaque recoin et de l’aspirer avec les sensations qu’il dégage par l’objectif de la caméra.

A regarder les habitants du lieu, qui ne parlent presque pas l’arabe, et cette étendue très différente des clichés sur l’Egypte, on pourrait presque croire que nous sommes quelque part dans l’Afrique profonde. Pourtant, nous sommes en Egypte, une partie magnifique et si lointaine .

Yahia Shawkat

 
 

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