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La vie mondaine

Nil . Sportifs, bateliers, pêcheurs, hommes d'affaires, vendeurs de maïs, ils ont tous choisi de construire leur vie au rythme de ce fleuve. Et si pour les uns, il s'agit d'un gagne-pain, pour d'autres, le Nil est une passion.

La vie, au gré du fleuve

Sa relation avec le Nil remonte à plus de 30 ans. Sur ce fleuve, il a passé une grande partie de sa jeunesse. Et s'il lui arrive de ne pas le voir, il se compare au poisson qui dès qu'on le retire de l'eau risque de rendre l'âme.

Mordu de l'aviron, ce vieux sportif est devenu moniteur dans le sport de canotage. « Ce sport m'a toujours passionné à tel point que j'ai décidé de laisser tomber ma carrière d'ingénieur pour me consacrer uniquement à l'aviron », explique Mohamad Taha, 40 ans, directeur du Club d'aviron et qui pratique ce sport depuis les années 1970. Pour lui, naviguer sur le Nil est une aventure qui ne manque jamais de fascination. « C'est l'un des plus longs fleuves du monde. Faire du canotage sur le Nil est l'occasion à ne pas rater. Tous les sportifs ressentent une grande fierté à pratiquer un sport sur ce fleuve majestueux, témoin d'une longue et passionnante histoire », poursuit Taha, qui a refusé une offre alléchante en tant que moniteur dans un pays du Golfe pour être près de son Nil chéri. Et pour savoir dompter ce fleuve, il lui a fallu en connaître les secrets. Il est 6h du matin, et bien que Le Caire sommeille encore, le club Al-Moqaouloun grouille de monde. Sur un terrain vert, les jeunes sportifs ont commencé à faire leurs exercices physiques pendant que Taha inspecte minutieusement les petites embarcations. A chaque sortie, il tient à ce que ses équipes soient accompagnées d'un canot de sauvetage et de trois moniteurs. Avant que l'entraînement ne commence, Taha saute sur une barque pour sonder le fleuve, observer le mouvement de son eau. Et avec le temps, il a fini par bien le connaître. Il sait comment dominer sa colère, surtout en juin et juillet, période des inondations. Il connaît la diversité de ses profondeurs. Un simple coup d'œil lui suffit pour constater toute turbulence. « Ma relation avec le Nil est commandée par des calculs bien précis. Nous pratiquons ce sport sur un périmètre de 30 kilomètres, qui part de la prison de Tora à Hélouan, à l'ouest, jusqu'au barrage à l'est. Comme la hauteur des pirogues est d'environ 7 à 10 centimètres, le risque est plus grand. Ma responsabilité est de faire attention au moindre détail », dit Taha.

Il ne peut pas oublier le drame qui a eu lieu il y a un an, et qui a coûté la vie à une quinzaine de jeunes sportifs dont la pirogue avait heurté les vestiges d'un vieux pont. Un périmètre à risques pour tous les sportifs. « S'aventurer dans les bras du Nil n'est pas une chose aisée, le danger est bien plus grand sur le fleuve qu'en mer à cause du limon et des plantes aquatiques dissimulées dans son lit. J'aime explorer le Nil pour découvrir ses secrets ».

Sur sa barque, Taha suit son équipe et ne cesse de donner des conseils aux débutants.

Il tient à préciser qu'il a trouvé la bonne technique pour naviguer dans les zones de turbulences comme aux alentours des ponts Abbass et Gamea. Des zones considérées dangereuses. « Je conseille aux jeunes de ne jamais s'aventurer dans de tels endroits et de rester proches de la rive pour éviter les accidents », poursuit-il. Avec des gestes précis, il organise la traversée en tapant l'eau avec sa rame pour se faire entendre par son équipe. « C'est le dialogue quotidien qu'on échange avec le Nil ».


« C'est le Nil qui décide de mon humeur »

Pour d'autres, le Nil est en quelque sorte l'école de la vie. « J'avais à peine 7 ans quand mon père m'a jeté dans le fleuve pour m'obliger à apprendre à nager. J'ai lutté de toutes mes forces pour ne pas me noyer. C'était une sorte d'examen de passage pour prouver mon courage. Depuis, mon père me traite comme un adulte », relate Rayès Abdel-Moneim, un habitué du Nil. Avec sa barque, il fait la traversée entre les deux rives reliant Imbaba à l'île de Qolali. Batelier de père en fils, il n'a jamais craint le Nil, à la différence des enfants de son quartier. Son père a toujours estimé que son avenir serait plus prospère sur le Nil que de devenir fonctionnaire. En fait, c'est bien grâce au Nil que le Rayès a fait fortune. Il possède de nombreuses barques à moteur pouvant transporter chacune plus d'une trentaine de personnes. « Pas d'autobus, ni de métro sur l'île, seules les barques assurent le transport », poursuit le batelier. Le Rayès, qui a 60 ans, travaille sur le Nil depuis 40 ans et tient à ce que ses fils prennent la relève. Avec sa barque, il fait des aller-retour sans relâche surtout la matinée pour transporter les étudiants, les fonctionnaires mais aussi les femmes qui veulent traverser le Nil pour aller faire leurs courses sur l'autre rive. Et comme un expert, il sait dénicher les bons endroits pour jeter l'ancre.

« J'arrête ma barque dans des endroits où le niveau de l'eau est plus élevé », dit-il. Et si ce batelier a choisi de naviguer entre Qolali et Imbaba, c'est parce que cette zone est dépourvue de plantes aquatiques et sa profondeur est idéale pour le transport fluvial. Pour lui, le Nil est une poule aux œufs d'or. Et bien que la municipalité ait fixé un tarif de 10 pts pour la traversée, le batelier en profite « pour élever ce prix aux heures de pointe et empoche 25 pts au lieu de 10 pts, et quand il est de mauvaise humeur, il cesse son activité et les habitants de Qolali restent isolés sur l'île », confie l'un des clients.

Pour Mahmoud Abdel-Aziz, un pêcheur de 24 ans, le Nil est une source de revenus. « C'est le Nil qui détermine mon humeur. Lorsque je fais une bonne pêche, tout me semble gai et je ne veux pas quitter mon paradis, par contre lorsque le Nil ne me donne rien, j'ai envie de me jeter à l'eau pour en finir ».

Sa barque en piteux état est équipée d'un réchaud à gaz, d'une lanterne, de filets de pêche et de couvertures épaisses pour se protéger du froid. Son repas est souvent composé de poissons qu'il vient de pêcher et qu'il fait griller sur place. Il arrive souvent aussi que sa femme l'accompagne. « Le Nil devient de plus en plus avare. Autrefois, je pouvais pêcher jusqu'à 6 kilos de poisson par jour. Il m'est arrivé de remonter 2 kilos de poisson d'un coup dans mon filet. Aujourd'hui, je dois rester 24 heures à pêcher pour avoir autant. De plus, certaines espèces de poissons comme al-qoraqir se font rares à cause de la pollution provoquée par les bateaux de tourisme. Actuellement, le Nil ne donne que des carpes et des perches », explique Abdel-Aziz, tout en lançant son filet sans oublier d'invoquer Dieu pour obtenir sa bénédiction. Sa relation avec le Nil est imprégnée de croyances spirituelles. Des rites qui remontent au temps des pharaons qui jetaient une poupée dans le Nil pour éviter que son cours d'eau ne déborde au moment de la crue. Comme un expert, Abdel-Aziz connaît les endroits où il y a le plus de poissons. « Pas loin des rives », confie-t-il. Et d'ajouter : « Il est préférable d'éviter les autorités lorsqu'on est en train de pêcher ».


Le Nil comme décor

Tout le long de la Corniche, entre le pont de Zamalek et celui d'Imbaba, sont amarrées des dizaines de awamate (maisons flottantes sur le Nil). Certaines sont vétustes, d'autres en meilleur état. Une petite clôture de fer forgé sépare ce havre de paix de la rue. Devant une awama au style anglais, un agent de sécurité monte la garde avec deux chiens. L'intérieur du bateau est divisé en appartements traditionnels : un séjour, deux chambres à coucher, une petite cuisine et une salle de bain. « Le Nil, de la verdure, du calme, c'est un paradis. Des conditions que l'on ne trouve nulle part ailleurs », lâche Karim, homme d'affaires. Et d'ajouter : « J'ai loué cette awama en 1983. A l'époque, le loyer n’était que de 15 L.E. et il était nettement plus bas que celui de n'importe quel appartement avec vue sur le Nil. De toute façon, j'ai toujours préféré vivre dans une awama plutôt que d'être enfermé entre quatre murs de béton », dit-il. Karim est propriétaire de cette maison flottante depuis une vingtaine d'années. « Je n'arrive pas à imaginer ma vie loin de maawama, sans ce jardin qui l'entoure et sans cette vue directe sur le Nil », lance-t-il, tout en se plaignant des gens qui jettent leurs ordures dans le Nil ou des voisins qui étendent leur linge et amochent ce beau paysage.

Un fleuve qui n'a plus les mêmes apparences que jadis, et des awamate qui disparaissent inexorablement l'une après l'autre. Sur les 250 recensées en 1965, il n'en reste plus aujourd'hui que 36 au Caire.

Mais si les personnages que l'on observe sur le Nil décrivent sa beauté, réagissent avec lui et laissent leurs impressions sur son cours d'eau, pour d'autres, les rives du Nil ne servent que de décor. Sur le pont de Qasr Al-Nil, nombreuses sont les personnes qui profitent de ce panorama pour gagner leur pain. Youssef, photographe de 60 ans, se sert du fleuve comme toile de fond pour photographier des amoureux, des touristes et parfois de jeunes mariés qui viennent célébrer leurs noces sur le pont. Yasser, cocher, a tout fait pour obtenir une licence qui lui permet de circuler entre le pont de Zamalek et celui de Qasr Al-Nil. En effet, une promenade le long du Nil est plus rentable pour lui : 100 L.E. pour les touristes en quête d'exotisme et de brise douce. Reste à dire que pour certains, le Nil est le coin idéal pour ne pas se faire coincer par les services de la municipalité. Bahaa, étudiant de 18 ans, a établi son projet sur un quai : il fait griller paisiblement du maïs qu'il vend aux passants à travers la balustrade de la Corniche ... Avis aux amoureux qui viennent humer l'air frais au bord du fleuve !.

Dina Darwich
Dina Ibrahim

 

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