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Mémoires. Midhat Gazalé, scientifique et dirigeant d’entreprise multinationale, évoque avec tendresse et humour une vie sous l’emprise du souvenir.
La nostalgie comme état d’âme

La route des Pyramides ... Au loin, au-delà des champs, se profilent ces immenses témoins de la civilisation pharaonique. La route elle-même est tout ombragée. Les branches et les feuillages des arbres forment une voûte. Les gens avancent à dos de chameaux, juchés sur des chevaux, à pied ... La scène figure en couverture de l’ouvrage de Midhat Gazalé, Pyramids Road, an Egyptian Home Coming (La route des Pyramides, retour au foyer d’un Egyptien). C’est une peinture d’Edward Lear qui date de 1873. Symbolique somme toute pour évoquer l’esprit de nostalgie dont est empreint l’ouvrage. Cette route et son cadre qui paraissent un chef-d’œuvre de la nature se sont complètement métamorphosés mais pas dans le bon sens, dirait-on. C’est même sûr. Le béton a tout remplacé. L’avenue des Pyramides est bordée d’immeubles conçus sans le moindre souci esthétique, les champs n’existent plus et on ne peut plus voir les Pyramides à l’horizon. Lorsque Gazalé quitte l’Egypte en 1951, ce paysage était presque intact. Il revient pour la première fois en 1981 et c’est la jungle en béton qui a poussé. Retrouver son pays mais regretter ce qu’il a été est un état d’esprit propre à beaucoup d’Egyptiens et pas seulement ceux qui sont partis.

Gazalé, ancien président d’AT&T en France (une multinationale), consultant international en sciences et technologie et auteur d’ouvrages en français et anglais en mathématiques, traduits en plusieurs langues, évoque dans cet ouvrage autobiographique une vie marquée par un témoignage, voire une insertion dans beaucoup d’événements : les années d’école au Lycée français du Caire, l’accession au trône du roi Farouq, la Révolution de 1952 et la crise de 1956. Le tout présenté avec un très fort sens et attachement à l’égard des lieux, ceux qui ont changé de physionomie et qui ne sont plus ce qu’ils étaient. Le tout se déroule sur ce thème : « Comment l’Egypte était-elle ? Et comment a-t-elle changé ? ». Une nostalgie qui, dit-il, est aussi le propre de jeunes générations à l’égard d’une « époque qu’elles n’ont pas connue, celle des années 1940 et 50 (...) Que dire alors en ce qui me concerne, moi qui ai connu cette époque ? ».

Mais Gazalé souligne qu’il ne faut pas se méprendre sur le sens de ses propos. Non seulement il ne regrette pas les Britanniques (qui occupaient l’Egypte), mais il affirme aussi qu’il les a combattus. « J’ai des traces sur ma chair jusqu’à présent des chevrotines. J’ai été frappé et battu par la police de Noqrachi, je manifestais et je me réjouis que l’Egypte soit devenue indépendante ».

Mais il y a des choses qui restent dans l’esprit, le regret d’un certain mode de vie cosmopolite, toujours chez les gens qui ont une double culture. Gazalé a indiqué à Al-Ahram Hebdo que Bernard Pivot, lors d’une émission Double Je consacrée au multiculturalisme, avec Alexandrie comme thème, lui a demandé si cette époque allait oui et non revenir en Egypte. « Comment voulez-vous qu’elle revienne ? Peut-être à terme ? A l’ouverture de l’Egypte sur la culture occidentale. Pour l’instant, c’est laborieux », a-t-il répondu. Difficile, mais pas impossible, relève-t-il, notamment avec la nouvelle Bibliothèque d’Alexandrie.

Cela dit, Gazalé exerce aussi son esprit caustique sur les multinationales. Là aussi, une nostalgie d’un temps plus simple ? C’est plutôt la préférence qu’il a pour la vie de laboratoire par rapport à celle des grandes entreprises. Il a occupé plusieurs postes de direction, son dernier job étant président d’AT&T. Dans un chapitre très distrayant et humoristique, il évoque « l’inanité des dirigeants en contraste avec les chercheurs de laboratoire. J’ai commencé mon travail comme chercheur et j’ai fini comme dirigeant. Je suis toujours nostalgique des camarades de recherche et non des dirigeants ». En fin de compte, il relève que pour ces grandes sociétés, seul compte ce qu’ils appellent « le Bottom Line », c’est-à-dire le profit.

On le voit bien, Gazalé n’est lui-même que dans un cadre fait de beauté et d’humanité .

Ahmed Loutfi

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