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« Allô ! Ici
la TWA, nous avons un billet pour vous, Florence-Le Caire
aller et retour. Vous devez partir immédiatement ».
— Quoi ? Comment
? Qui envoie ce billet ?
— Nous n’en savons
rien.
Au bureau de
Rome, même réponse, et comme j’insiste :
« Vous le saurez
au Caire … »
Que faire ?
Y aller.
Des risques ?
Il y en a toujours
et partout.
En route !
Dans l’avion,
je voisine avec un prêtre australien, puis à partir d’Athènes
avec une dame indéfinissable, à revue illustrée. J’essaie
de lire, mais les journaux me tombent des mains : les hôtesses
de l’air ne semblent pas entendre, quand on s’étonne de l’absence
de toute presse d’opposition, à bord d’appareils si confortables
du monde libre. La plus belle femme, hélas ! Ne peut donner
que ce qu’elle a … Somnolons en vitesse !
Triste arrivée
au Caire, par une nuit de février.
La ville semble
morte, à cause du ramadan.
Mais nous ne
sommes encore qu’à l’aérodrome. On me l’avait vanté. Je le
trouve assez morne. Les douaniers me font attendre, inélégants
et mal rasés, peu désireux de provoquer des fonctionnaires
qui, peut-être, n’ont pas le temps de rompre le jeûne du mois
sacré. Ils semblent débordés, miraculeux, omniprésents et
pleins d’abnégation, au service d’une cause qui dépasse l’aviation
et ses futilités bassement anachroniques. On se demande qui
a pu boire tous les verres de thé entassés dans le coin, tant
ils ont l’air d’agents parfaitement inaccessibles. Pour dire
la vérité, ils sont fort occupés. Leur zèle s’adresse en premier
lieu à d’incroyables caravanes d’infidèles abhorrés. Touristes,
donc sacrés eux aussi !
Le ramadan, ici,
adoucit-il les mœurs ? Le dollar et le mark, la livre anglaise
ou libanaise : les devises étrangères n’ont pas de religion.
On sent que ces requins en voyage de noces grincent déjà des
dents. Mille harpons menacent leur sillage d’argent. Et cependant,
ils passent, en groupe impressionnant. Leur odyssée finit
où la mienne commence. Car je ne suis qu’un égaré, un Maghrébin
errant, pas fâché cependant d’observer cette foule de couples
en retraite, de marchands et de vieilles filles aux bagages
conquérants. Enfin mon tour arrive. J’essaye de m’expliquer.
Mais mon arabe de contrebande sonne comme une injure à l’unité
qui vient de se rompre en Syrie … Or, je n’y suis pour rien
! On me fouille, on achève de mettre en désordre mes papiers
personnels. On me regarde un peu comme un parachutiste arrivé
de Bizerte. Puis l’un des douaniers, se voulant débonnaire,
me dit : « Parlez donc en français ».
Je lui réponds
dans mon jargon furieusement accentué : « Mon barbare vaut
bien le vôtre ».
Et son mépris
s’épanouit.
Allons, ça commence
bien. Pourquoi suis-je en Egypte ? Qu’ils aillent tous au
diable, avec tous leurs discours à la soupe de fèves ! D’ailleurs,
je les comprends. Mais comment leur parler ? Bref, me voici
dehors, à l’heure de l’iftar, dans une rue vide, une valise
à la main, bouillant de rage, et treize dollars en poche,
somme humiliante et fatidique. Je hèle un misérable en longue
tunique de toile et les pieds nus.
« Sais-tu où
se trouvent les Algériens d’ici ?.
— Les Algériens
? Attends, je crois connaître leur cercle d’étudiants … ».
Et il s’empare
de ma valise, si légère qu’il a l’air de s’envoler avec, sous
mon œil incrédule, car l’homme est gigantesque et j’ai peine
à le suivre. Il mène à grande allure. Je découvre avec joie
qu’il comprend mon langage, que cet humble passant n’est rien
de moins que l’œil du Caire : il a tout vu. Un tel marcheur,
en effet, s’il faisait chaque jour le tour de la cité, en
saurait bien plus que jadis le calife Haroun al-Rachid, lorsqu’il
allait incognito s’enquérir de Bagdad et de la marche de son
empire.
Au cercle des
étudiants, j’apprends pourquoi je suis au Caire. Un congrès
d’écrivains afro-asiatiques. La première séance est pour demain
matin. J’arrive à temps. Mais pour l’heure, il s’agit de trouver
où dormir. C’est la course aux palaces. Entendons-nous : le
mot palace, au Caire, n’a pas le sens majestueux qu’on lui
donne d’habitude. Ou du moins, s’il l’avait, il ne l’a plus.
Ici, me semble-t-il, n’importe quel hôtel est déjà un palace.
L’hôtel, donc, où j’occupe la même chambre que Malek Haddad
(ô périlleuse coexistence des poètes algériens), n’a du confort
anglais que l’apparence. Peu importe. Au fond, j’aime mieux
ça, car j’aurais eu scrupule à dormir dans les plumes du fellah
égyptien …
Après avoir passé
la nuit à deviser comme deux satrapes, nous décidons qu’il
serait temps de réparer nos forces. Heureux confrère acclimaté
! Il tombe dans un sommeil qu’on pourrait bien dire angélique
si les anges ronflaient.
Il ne me reste
plus qu’à mesurer son souffle, et il n’en manque pas … C’était
lui qui ronflait, mais c’est lui qui m’éveille, démagogue
effréné, au moment même où je voulais mettre fin à son existence
— en le tirant du lit. Nous sommes en retard. Il sonne, il
téléphone, j’attends, je tourne en rond.
Plus d’une heure
est passée, lorsque la porte s’ouvre, comme sous l’effet d’un
ouragan. Un zouave efféminé se penche sur notre sort. Eh oui,
un zouave ! C’est la tenue réglementaire du groom de ce palace.
Nul plateau à la main. De café, nulle trace. A quoi servait
le téléphone ? Certes, à stimuler la marche de cet être ondoyant,
mais nous n’en sommes hélas qu’au premier mouvement d’une
horlogerie imperturbable, et contre toute attente, après palabre,
éclats de voix et tentatives désespérées de réconciliation,
il sort de son gilet un bloc immaculé qu’il a déjà couvert
de notes, alors que nos voix jointes s’efforcent d’obtenir
qu’on nous fasse grâce du café, car nous sommes pressés, terriblement
pressés … Mais le zouave n’entend pas. Il décroche à son tour
le maudit téléphone, et ordonne malgré nous le « déjeuner
complet » que nous ne prendrons pas. Mauvaise journée en perspective.
Que dire du congrès
? Organiser des écrivains n’est pas tâche facile. Beaucoup
de temps perdu et retrouvé, très vite, dès qu’on sort des
couloirs surpeuplés du Sénat, où nous trônons, potiches du
monde nouveau …
On se fait des
amis, et c’est là l’essentiel. Un poète volcanique et un jeune
écrivain, égyptiens jusqu’au bout des ongles, m’attendent
dans un taxi. Ce n’est pas cher. Mais que voir de l’Egypte,
ainsi véhiculés à grands coups de Klaxon, à travers une foule
d’autant plus dense qu’invisible ? Je préfère descendre. Mes
hôtes semblent soulagés. Ils avaient cru me faire plaisir,
mais eux aussi se sentent mieux sur le plancher des vaches.
Et maintenant, redevenus piétons, nous arpentons les rues,
sans autre but que de passer, en vagabonds incorrigibles.
Les nuits du ramadan m’ont toujours inspiré des œuvres … inédites.
Car ces nuits-là, on les caresse, on les épuise jusqu’à l’aurore.
Nuits de l’Orient, nuits indicibles. A Tunis, à Alger, je
sais combien on les attend, on les savoure, on les célèbre
infiniment. Mais Le Caire, c’est sans doute à cet égard plus
qu’à tout autre la capitale du monde arabe.
Je ne crois pas
exagérer en disant tout de suite que le café Fichaoui peut
prétendre sans conteste au titre de lieu universel. Encore
ce terme est-il d’une bien ingrate platitude, puisqu’il s’agit
pour moi de rendre compte d’un coup de foudre. Qu’il me suffise
de le dire : après cette nuit-là, et les dix nuits suivantes,
je retournai sans lassitude au Fichaoui. On y retrouve, dans
un mélange de nuit et de fureur, de langoureux vertige, de
*… .
* Ce texte retapé
à la machine est encombré de coquilles, de fautes de frappe,
et reste inachevé.
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