Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Littérature

 

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Idées
Portrait
Littérature
Livres
Arts
Société
Sport
Environnement
Escapades
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Poète, romancier, homme de théâtre, journaliste, Kateb Yacine était tout cela à la fois. Voici un texte qui relate le voyage en Egypte de l’écrivain en 1962, extrait de Minuit passé de douze heures (Le Seuil, 1999), œuvre très peu connue.

Mon voyage en Egypte

« Allô ! Ici la TWA, nous avons un billet pour vous, Florence-Le Caire aller et retour. Vous devez partir immédiatement ».

— Quoi ? Comment ? Qui envoie ce billet ?

— Nous n’en savons rien.

Au bureau de Rome, même réponse, et comme j’insiste :

« Vous le saurez au Caire … »

Que faire ?

Y aller.

Des risques ?

Il y en a toujours et partout.

En route !

Dans l’avion, je voisine avec un prêtre australien, puis à partir d’Athènes avec une dame indéfinissable, à revue illustrée. J’essaie de lire, mais les journaux me tombent des mains : les hôtesses de l’air ne semblent pas entendre, quand on s’étonne de l’absence de toute presse d’opposition, à bord d’appareils si confortables du monde libre. La plus belle femme, hélas ! Ne peut donner que ce qu’elle a … Somnolons en vitesse !

Triste arrivée au Caire, par une nuit de février.

La ville semble morte, à cause du ramadan.

Mais nous ne sommes encore qu’à l’aérodrome. On me l’avait vanté. Je le trouve assez morne. Les douaniers me font attendre, inélégants et mal rasés, peu désireux de provoquer des fonctionnaires qui, peut-être, n’ont pas le temps de rompre le jeûne du mois sacré. Ils semblent débordés, miraculeux, omniprésents et pleins d’abnégation, au service d’une cause qui dépasse l’aviation et ses futilités bassement anachroniques. On se demande qui a pu boire tous les verres de thé entassés dans le coin, tant ils ont l’air d’agents parfaitement inaccessibles. Pour dire la vérité, ils sont fort occupés. Leur zèle s’adresse en premier lieu à d’incroyables caravanes d’infidèles abhorrés. Touristes, donc sacrés eux aussi !

Le ramadan, ici, adoucit-il les mœurs ? Le dollar et le mark, la livre anglaise ou libanaise : les devises étrangères n’ont pas de religion. On sent que ces requins en voyage de noces grincent déjà des dents. Mille harpons menacent leur sillage d’argent. Et cependant, ils passent, en groupe impressionnant. Leur odyssée finit où la mienne commence. Car je ne suis qu’un égaré, un Maghrébin errant, pas fâché cependant d’observer cette foule de couples en retraite, de marchands et de vieilles filles aux bagages conquérants. Enfin mon tour arrive. J’essaye de m’expliquer. Mais mon arabe de contrebande sonne comme une injure à l’unité qui vient de se rompre en Syrie … Or, je n’y suis pour rien ! On me fouille, on achève de mettre en désordre mes papiers personnels. On me regarde un peu comme un parachutiste arrivé de Bizerte. Puis l’un des douaniers, se voulant débonnaire, me dit : « Parlez donc en français ».

Je lui réponds dans mon jargon furieusement accentué : « Mon barbare vaut bien le vôtre ».

Et son mépris s’épanouit.

Allons, ça commence bien. Pourquoi suis-je en Egypte ? Qu’ils aillent tous au diable, avec tous leurs discours à la soupe de fèves ! D’ailleurs, je les comprends. Mais comment leur parler ? Bref, me voici dehors, à l’heure de l’iftar, dans une rue vide, une valise à la main, bouillant de rage, et treize dollars en poche, somme humiliante et fatidique. Je hèle un misérable en longue tunique de toile et les pieds nus.

« Sais-tu où se trouvent les Algériens d’ici ?.

— Les Algériens ? Attends, je crois connaître leur cercle d’étudiants … ».

Et il s’empare de ma valise, si légère qu’il a l’air de s’envoler avec, sous mon œil incrédule, car l’homme est gigantesque et j’ai peine à le suivre. Il mène à grande allure. Je découvre avec joie qu’il comprend mon langage, que cet humble passant n’est rien de moins que l’œil du Caire : il a tout vu. Un tel marcheur, en effet, s’il faisait chaque jour le tour de la cité, en saurait bien plus que jadis le calife Haroun al-Rachid, lorsqu’il allait incognito s’enquérir de Bagdad et de la marche de son empire.

Au cercle des étudiants, j’apprends pourquoi je suis au Caire. Un congrès d’écrivains afro-asiatiques. La première séance est pour demain matin. J’arrive à temps. Mais pour l’heure, il s’agit de trouver où dormir. C’est la course aux palaces. Entendons-nous : le mot palace, au Caire, n’a pas le sens majestueux qu’on lui donne d’habitude. Ou du moins, s’il l’avait, il ne l’a plus. Ici, me semble-t-il, n’importe quel hôtel est déjà un palace. L’hôtel, donc, où j’occupe la même chambre que Malek Haddad (ô périlleuse coexistence des poètes algériens), n’a du confort anglais que l’apparence. Peu importe. Au fond, j’aime mieux ça, car j’aurais eu scrupule à dormir dans les plumes du fellah égyptien …

Après avoir passé la nuit à deviser comme deux satrapes, nous décidons qu’il serait temps de réparer nos forces. Heureux confrère acclimaté ! Il tombe dans un sommeil qu’on pourrait bien dire angélique si les anges ronflaient.

Il ne me reste plus qu’à mesurer son souffle, et il n’en manque pas … C’était lui qui ronflait, mais c’est lui qui m’éveille, démagogue effréné, au moment même où je voulais mettre fin à son existence — en le tirant du lit. Nous sommes en retard. Il sonne, il téléphone, j’attends, je tourne en rond.

Plus d’une heure est passée, lorsque la porte s’ouvre, comme sous l’effet d’un ouragan. Un zouave efféminé se penche sur notre sort. Eh oui, un zouave ! C’est la tenue réglementaire du groom de ce palace. Nul plateau à la main. De café, nulle trace. A quoi servait le téléphone ? Certes, à stimuler la marche de cet être ondoyant, mais nous n’en sommes hélas qu’au premier mouvement d’une horlogerie imperturbable, et contre toute attente, après palabre, éclats de voix et tentatives désespérées de réconciliation, il sort de son gilet un bloc immaculé qu’il a déjà couvert de notes, alors que nos voix jointes s’efforcent d’obtenir qu’on nous fasse grâce du café, car nous sommes pressés, terriblement pressés … Mais le zouave n’entend pas. Il décroche à son tour le maudit téléphone, et ordonne malgré nous le « déjeuner complet » que nous ne prendrons pas. Mauvaise journée en perspective.

Que dire du congrès ? Organiser des écrivains n’est pas tâche facile. Beaucoup de temps perdu et retrouvé, très vite, dès qu’on sort des couloirs surpeuplés du Sénat, où nous trônons, potiches du monde nouveau …

On se fait des amis, et c’est là l’essentiel. Un poète volcanique et un jeune écrivain, égyptiens jusqu’au bout des ongles, m’attendent dans un taxi. Ce n’est pas cher. Mais que voir de l’Egypte, ainsi véhiculés à grands coups de Klaxon, à travers une foule d’autant plus dense qu’invisible ? Je préfère descendre. Mes hôtes semblent soulagés. Ils avaient cru me faire plaisir, mais eux aussi se sentent mieux sur le plancher des vaches. Et maintenant, redevenus piétons, nous arpentons les rues, sans autre but que de passer, en vagabonds incorrigibles. Les nuits du ramadan m’ont toujours inspiré des œuvres … inédites. Car ces nuits-là, on les caresse, on les épuise jusqu’à l’aurore. Nuits de l’Orient, nuits indicibles. A Tunis, à Alger, je sais combien on les attend, on les savoure, on les célèbre infiniment. Mais Le Caire, c’est sans doute à cet égard plus qu’à tout autre la capitale du monde arabe.

Je ne crois pas exagérer en disant tout de suite que le café Fichaoui peut prétendre sans conteste au titre de lieu universel. Encore ce terme est-il d’une bien ingrate platitude, puisqu’il s’agit pour moi de rendre compte d’un coup de foudre. Qu’il me suffise de le dire : après cette nuit-là, et les dix nuits suivantes, je retournai sans lassitude au Fichaoui. On y retrouve, dans un mélange de nuit et de fureur, de langoureux vertige, de *… .

* Ce texte retapé à la machine est encombré de coquilles, de fautes de frappe, et reste inachevé.

Kateb Yacine

Né en 1929 à Constantine, dans l’Est algérien, Kateb Yacine participe très jeune aux manifestations contre l’occupation française, dont celles de 1945 à Sétif qui lui valent d’être emprisonné pendant plusieurs mois. Il commence à écrire en tant que journaliste et chroniqueur, puis publie en 1956, aux éditions du Seuil, ce qui restera son plus grand roman : Nedjma, métaphore du rapport de l’écrivain à l’Algérie tourmentée. Commence ensuite une longue période d’exil qui ne prendra fin qu’après l’indépendance, en 1970. Pendant ces années, il va à la rencontre des peuples de ce monde, se rend au Vietnam, en URSS, au Liban et en Egypte, sans jamais cesser de faire des chroniques de voyageur souvent satyriques. De retour en Algérie, Kateb Yacine se consacre pleinement au théâtre et plus particulièrement au théâtre de rue. En 1971, il monte sa troupe appelée L’Action culturelle des travailleurs, basée à Bab El Oued (Alger). Cette troupe donnera d’innombrables représentations dans toute l’Algérie. C’est l’époque de Mohamed prends ta valise et de Boucherie de l’espérance ou Palestine trahie. Ecrivain préoccupé par les luttes de libération nationale du vingtième siècle, celle du peuple algérien bien sûr, mais aussi celle des peuples palestinien et vietnamien, Kateb Yacine était également un homme qui s’interrogeait sans cesse sur l’identité du peuple algérien, un peuple pris entre trois langues qui fait face au sortir de l’indépendance aux défis de la reconstruction. Reconstruction d’un pays, mais aussi d’une identité. Là aussi, il ne fait pas de concessions, défend le pluralisme et la démocratie et dérange une jeune République de plus en plus autoritaire. D’Alger, il devra alors s’exiler à Sidi Bel Abbès. En 1988, il quitte l’Algérie pour la France où il meurt d’une leucémie, à Grenoble, en 1989. Considéré comme le « fondateur de la littérature maghrébine moderne de la langue française », Kateb Yacine s’était vu décerner en 1987 le Grand Prix National des Lettres par le ministère français de la Culture. En 1991, le jury du Festival international du théâtre expérimental du Caire lui a octroyé à titre posthume la médaille d’honneur.

 
 
 
 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631