Al-Ahram
Hebdo : Que veut-on dire par « presse indépendante »
?
Adel Hammouda
: En principe, c’est
une presse privée qui appartient à des individus. Elle
vise le profit et ne peut pas, à l’instar de la presse
nationale, continuer à être publiée à perte. Mais dans
un sens plus large, la presse indépendante s’efforce
d’être autant que possible non alignée sur l’une ou
l’autre position. C’est-à-dire qu’elle n’est pas en
conflit politique avec d’autres tendances et permet
de montrer différentes opinions ou l’autre point de
vue. Dans ce contexte, les organes des partis ne peuvent
pas être indépendants puisqu’ils défendent un seul point
de vue, alors que même une presse dite nationale peut
l’être quel que soit son propriétaire. L’indépendance
de la presse est avant tout une question de ligne éditoriale.
— Cette
presse est-elle aujourd’hui en mesure de faire concurrence
avec les journaux nationaux ?
— Je ne
crois pas. Bien sûr, elle occupe une place grandissante
sur le marché. Mais qu’elle soit quotidienne ou hebdomadaire,
et en dépit de sa multiplication et sa diversité, la
presse indépendante est plutôt complémentaire. La presse
nationale dispose de beaucoup plus de moyens, de publicités,
de pages et d’analystes. Un journal comme Al-Ahram par
exemple distribue à lui seul l’équivalent de toute la
presse indépendante. Les journaux dits gouvernementaux
restent très influents et jouent un rôle important surtout
en ce qui concerne les rouages du régime et les questions
internationales. Ils continuent à rapporter ce que le
président dit, ce que le gouvernement fait, même s’ils
ne rapportent pas toute la vérité. Ils ont peut-être
reculé en matière de liberté et de critiques, mais leur
rôle n’est pas à négliger. Posez-vous la simple question
: pouvez-vous lire toute la presse indépendante et ne
pas lire Al-Ahram ? La réponse est certes négative.
Sans les journaux nationaux, il y a quelque chose qui
manque.
— La
presse nationale n’a-t-elle pas perdu sa crédibilité
en raison de sa dépendance vis-à-vis de l’Etat ?
— La relation
entre la presse nationale et les différents régimes
en Egypte est très compliquée. D’un côté, elle doit
maintenir une relation très étroite avec le pouvoir
parce que c’est la source de l’information, mais elle
doit aussi avoir un certain recul. C’est un peu comme
le feu et le papillon. Le problème, c’est que la presse
nationale n’a pas pu parvenir à un tel équilibre. Elle
a décidé d’être une partie intégrante du pouvoir, et
non pas son think tanker. Elle s’est contentée de ce
rôle parce qu’elle s’est rendu compte qu’agir autrement
provoquerait une crise comme ce fut le cas avec Rose
Al-Youssef. Cette revue a subi un chamboulement en raison
de sa ligne éditoriale un peu critique.
— Pourquoi
le régime tourne-t-il aujourd’hui le dos à cette presse
qui assurait sa défense, poussant Ibrahim Seada à la
démission ?
— Cette
presse n’a pu en aucun cas assurer la défense du régime.
Où était-elle au moment de la crise avec l’Eglise copte
? Lors de l’affaire Aymane Nour ? Rien n’a été fait
par la presse nationale. Quant à Seada, je crois qu’il
a eu cette impression qu’il était temps pour lui de
partir, mais d’une façon plus ou moins convenable. Il
a agi avec intelligence en optant pour un départ théâtral.
Ce n’est pas une question de courage ou d’audace de
sa part. Il savait qu’il allait partir dans tous les
cas et que les changements à la tête des groupes de
presse allaient intervenir, et que c’est juste une question
de temps .