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Presse. Les fondations nationales sont sur le qui-vive, attendant un remplacement de leurs chefs au beau milieu du processus de réforme. De quoi évoquer leur statut et réfléchir sur leur avenir. Etat des lieux.
Questions autour d’une mi-temps

Comme dans une tragédie romaine, l’empereur s’empare du poignard et le plante dans sa poitrine juste avant que ses anciens condisciples, envers lesquels il était fidèle, envahissent sa chambre pour le conduire en prison. Ibrahim Seada, PDG du groupe de presse Akhbar Al-Yom, a désiré s’immoler comme ce héros qui détruit le temple sur tout le monde. Sur la première page de son journal, il s’en est pris à un régime qu’il défendait avec acharnement et agissait à son corps, défendant pour sa propagande depuis environ trois décennies. S’il a décidé d’agir à présent de la sorte, c’est parce que, selon lui, il y aurait une campagne de dénigrement orchestrée par Gamal, le fils du président Moubarak, et par Anas Al-Fiqqi, le ministre de l’Information. La nouvelle génération du parti au pouvoir s’efforce de mettre fin à l’ère des mastodontes et de placer sur le banc de touche les patrons de la presse nationale dite gouvernementale. Vieux ne le sont-ils pas ? Tous ont dépassé l’âge de la retraite et des procès ont été intentés à l’encontre de certains d’entre eux parce qu’ils sont soudés à leur siège contrairement à la loi. Volonté d’un régime qui préfère la stagnation et qui n’a jamais songé à leur remplacement. Les faucons de la presse maintiendront leurs places tant que le régime est là. Mais, éternel l’est-il ?

Quoi qu’il en soit, « le mouvement Seada » a mis tout le monde dans l’embarras, les patrons de la presse aussi bien que le régime, son ancienne et sa nouvelle aile. « C’est comme si nous avions empêché le comité du Conseil consultatif de se réunir pour examiner notre licenciement pour avoir commis ce crime d’avoir vieilli », s’exclame Seada dans un article qui s’étale sur toute la longueur de la Une de l’hebdomadaire Akhbar Al-Yom. Beaucoup de courage ou un geste théâtral ? Nombreux sont ceux qui estiment que Seada a avalé la pilule Popeye malgré lui, puisqu’il savait que son départ était imminent. Mais ce faisant, il a mis ses confrères au pied du mur. S’il a avoué qu’il se maintenait à son poste en infraction à la loi, ils le seraient tous. Rien ne permet pour autant de croire qu’ils vont suivre cette ligne de la « Grande évasion ». Seul pour l’instant Makram Mohamad Ahmad, PDG de Dar Al-Hilal, a soutenu les propos de Seada en reconnaissant cette question d’infraction d’âge et en plaidant pour le respect de ces « hommes qui étaient au service de leur nation ». Les autres grands, Ibrahim Nafie, Samir Ragab et Ragab Al-Banna, ont opté pour le mutisme. Ils partagent certes ce même « vice » qu’est l’âge mais leur situation reste fort différente. Pour Nafie, on affirme que c’est dans l’intérêt du pouvoir de le maintenir en poste, au moins jusqu’aux élections du président du Syndicat des journaliste le mois prochain. Le régime voudrait récupérer un siège occupé par l’opposant nassérien Galal Aref. Samir Ragab, qui est également rédacteur en chef du journal Mayo, du PND, se trouve mêlé à des histoires abracadabrantes. Un journaliste ayant rêvé de son éventuel successeur a subi toutes sortes d’agressions. Même un rêve lui fait peur tout comme ce destin qui se profile à l’horizon.


Question de temps

Safouat Al-Chérif, président du Conseil consultatif et qui dirige de facto la presse, a déclaré que ces patrons « ont été reconduits dans leur poste pour préserver l’intérêt national », comme s’ils étaient les seuls à pouvoir assumer cette tâche. « Le changement aura lieu au moment opportun », affirme Al-Chérif. C’est-à-dire quand ? Personne ne le sait. Aujourd’hui, demain ou encore après les élections. Une chose est sûre, ces patrons qui bénéficiaient de l’état de grâce sont devenus indésirables. Selon Ahmad Sabet, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, « ces dirigeants de la presse s’attendaient à ce que le régime assure leur défense. Mais ce régime est lui-même dans l’embarras et a un fort besoin de se défendre ».

En tout cas, on affirme que Zakariya Azmi, chef du cabinet présidentiel et homme fort du régime, aurait fait des remerciements à ces PDG au nom du chef de l’Etat en les informant que leur époque est malheureusement révolue. Le mot en vogue n’est-il pas « réforme » ? Le pouvoir est sous tension. Un nombre croissant d’Egyptiens, soutenus par des pressions américaines, élèvent la voix pour réclamer des réformes démocratiques. Le régime comptait auparavant sur la presse nationale pour embellir sa figure. Mais, aujourd’hui, il procède à son propre lifting sur fond de conflit entre les caciques du PND et lesdits réformateurs. Cette perplexité qui domine la scène de la presse n’est en effet qu’un reflet de ce litige qui déchire le parti au pouvoir. La semi-démission du chef d’Akhbar Al-Yom a eu l’effet peut-être d’une surprise, surtout qu’en Egypte, cette culture de démission de hauts responsables n’est pas encore enracinée.

La difficulté est là, mais le régime est encore loin d’être en véritable crise. Trois options sont ainsi avancées. Le Conseil consultatif procédera soit à un changement à la hâte des patrons de la presse, en faisant monter au créneau une nouvelle génération qui idolâtre toujours le régime. En d’autres termes, un changement en trompe-l’œil. Sinon, il proposera un projet de loi considérant les groupes de presse comme institutions privées et ainsi la condition d’âge limite deviendra caduque. Les « fidèles » resteront à leurs places. La solution, considérée comme un peu plus privilégiée, est qu’il maintiendra le statu quo jusqu’aux élections. C’est dire que les maux de la presse nationale sont voués à perdurer. La décadence surtout. Parce que la presse nationale oscille entre manque de crédibilité et défaillance administrative. Sabet estime que « la corruption ronge ces groupes de presse. Dès lors, le niveau journalistique est à la baisse ».


Endettés jusqu’au cou ?

Jihane Rachti, ancienne doyenne de la faculté de communication, soutient la même idée et affirme qu’« il est aujourd’hui rare de voir des critiques dans cette presse. Tout est toujours positif. Les dirigeants de ces journaux ne savent-ils pas que davantage de soumission au gouvernement signifie davantage de perte de confiance ? Le résultat en est que ces journaux fonctionnent par la force impulsive ». Ne sont-ils pas endettés jusqu’au cou ? Huit milliards, dont la moitié est une dette de sécurité sociale et taxes due au gouvernement, et l’autre moitié aux banques. Yéhia Qallache, secrétaire général du Syndicat des journalistes, déclare qu’il est temps de reconsidérer la propriété de ces journaux et la façon dont ils sont administrés. Privatisation ? Le mot fait peur plus qu’il ne suscite un intérêt quelconque sur les modalités d’une telle démarche. Qui pourrait acheter un groupe de presse aussi grand qu’Al-Ahram ? Des individus ou entreprises égyptiennes ? Ceci semble peu probable. Rachti craint en effet qu’en cas de privatisation, la presse égyptienne passe entre les mains d’hommes d’affaires étrangers, de quoi menacer, selon elle, l’intérêt national. Elle donne l’exemple de la Hongrie, dont tous les médias appartiennent désormais à des entreprises étrangères. De toute façon, un tel système n’est pas à improviser, même s’il pose beaucoup de problèmes, notamment en matière de séparation entre ligne éditoriale et capital, les actionnaires et leur rôle dans la rédaction.

Presque 40 ans après la nationalisation de la presse, un recul en arrière n’est pas envisageable alors que tout le système qui réglemente la presse est à revoir (lire encadré). A titre d’exemple, le rôle joué par le Conseil suprême de la presse, qui dépend du Conseil consultatif, et qui a, en principe, la mainmise sur la presse. Selon Ahmad Sabet, « le rôle de ce conseil est tout à fait incomplet et vague. Il ne dispose que de très peu de prérogatives : sanctionner les journalistes et nommer officiellement les rédacteurs en chef ». En gros, une instance de pure forme entre les mains d’un pouvoir qui s’est attardé à une phase sans être emesure d’évoluer avec les changements en cours. Le régime n’a-t-il compris que très tard que le système qui prévalait dans un univers fermé ne peut plus marcher avec un monde qui fonctionne par satellites et où l’information circule librement et très rapidement aussi ? C’est là que le divorce a eu lieu entre les lecteurs et leur traditionnelle presse. Pour la première fois, ils commencent à découvrir que ce qu’ils lisent dans les journaux tous les matins n’est pas tout à fait vrai. Une prise de conscience qui a d’ailleurs excessivement tardé à se manifester. Il fallait attendre une mutation plus large de la société. Une rupture avec l’état de stagnation, un non à l’état actuel des choses. S’il y a appel à un changement, même du président de la République, la règle peut alors s’appliquer aux autres, c’est-à-dire aux hommes du président.

Le régime lui-même aurait toutefois laisser filtrer ces rumeurs sur le changement au sein de la presse, notamment après un malentendu entre Al-Ahram et la présidence en raison d’une interview accordée par le président Moubarak au quotidien koweïtien Al-Siyassa. Les observateurs préfèrent cependant inscrire cette éventuelle réforme dans la foulée du mouvement Kéfaya, voire d’une critique croissante à l’égard d’une politique immobile. La Une de Seada a été une pierre lancée dans une eau dormante. Le dossier des PDG de la presse ne restera plus dans les tiroirs. On avance certes, mais dans un sable mouvant .

Samar Al-Gamal
Aliaa Al-Korachi
Le passage des témoins
La situation actuelle de la presse nationale est le résultat des différents changements politiques depuis les nationalisations des années 1960.

Ambigu, tel serait le qualificatif qui décrirait le statut de la presse nationale en Egypte. Tout d’abord une question de définition. Pourquoi parler d’une presse nationale plutôt que gouvernementale ou officielle ? En fait, il s’agit de faire valoir que cette presse exprime la nation et non pas le gouvernement. Et ce sont là toute la différence et toutes les difficultés. S’il s’agit de journaux nationaux, quelle tendance expriment-ils ? Quelle idéologie s’il en existe ? Cette équation difficile à résoudre a commencé par la nationalisation, dans les années 1960, des groupes de presse privés. Al-Ahram, Al-Akhbar, Dar Al-Hilal, Rose Al-Youssef et Dar Al-Tahrir pour ne nommer que les plus grands. Ces institutions sont placées sous le système du secteur public sur le plan de la gestion et des finances. Sur le plan éditorial, ils devaient obéir, chacun à sa façon, à la ligne politique révolutionnaire censée alors faire l’unanimité sous l’égide d’un Nasser considéré comme le héros de la nation, le chantre de l’anti-impérialisme, du panarabisme et du socialisme. Aucune place n’était laissée au doute. Les censeurs omniprésents, qui avaient leurs bureaux dans les journaux et qui révisaient et signaient les épreuves, étaient là pour éviter toute incartade. L’Union socialiste arabe (parti unique) chapeautait ce choix éditorial par l’intermédiaire d’instructions et parfois d’intrusions.

La situation restait complexe dans la mesure où suite à la nationalisation et à quelques exceptions près, les anciens patrons de presse ont été maintenus. Cela a permis aux journaux de maintenir leur esprit et leur personnalité. Ainsi, Akhbar Al-Yom est resté fidèle à la doctrine de Moustapha et Ali Amin, maintenus longtemps d’ailleurs à la tête de leur entreprise nationalisée. Une presse People à la recherche parfois de sensation et évitant le plus souvent la manière idéologique. Al-Ahram, avec Mohamad Hassanein Heykal, confident de Nasser, a subi une évolution mais toujours dans le cadre de son esprit initial. Journal prudent qui favorise l’analyse, il deviendra par la suite, avec l’expansion du groupe de presse, un véritable Think Tanker regroupant les membres de l’intelligentsia égyptienne avec tous ses courants, de la gauche à la droite modérée. Il s’agissait en fait de refléter l’état des lieux de l’establishment, une « alliance des forces productives ». Al-Gomhouriya, par contre, s’est retrouvé investi par l’Union socialiste arabe dont elle fut en quelque sorte l’organe.

A l’heure incertaine qui a suivi la mort de Nasser, en 1970, et l’accession de Sadate à la magistrature suprême, la presse a servi de porte-parole des différents groupes en conflit. Heykal soutenant Sadate, Al-Gomhouriya se faisant l’organe des fidèles du socialisme, c’est-à-dire anti-Sadate. C’est dire qu’en dépit de la dépendance de la presse à l’égard de l’Etat et des pouvoirs, elle a exprimé tant les tendances que les luttes sourdes au sein du sérail.

Sadate s’est voulu par la suite libérateur et émancipateur. Il supprime la censure directe et oriente les journaux dans le cadre de sa politique visant à améliorer les liens avec l’Occident et à instaurer un système libéral dans le pays. C’est lui qui est à l’origine du système actuel. En faisant dépendre la presse du Conseil consultatif (Sénat), il a voulu théoriquement la rendre indépendante de l’Etat, puisque ce conseil est une instance parlementaire, donc populaire. Mais étant donné sa personnalité, il a eu beaucoup de démêlés avec les rédacteurs en chef, si divergents soient-ils : Heykal, Ali Amin, Moustapha Amin, Ihsane Abdel-Qoddous. Ce passage d’un système socialiste à un autre libéral ne pouvait se passer sans heurts, remises en cause, effervescence. Certaines lois réglementant la presse sont nées de ces considérations personnelles. La limite d’âge par exemple permettait de mettre à l’écart Moustapha Amin. De nombreux observateurs y ont vu un règlement de comptes. Mais les choses ont perduré pour donner lieu à cette situation actuelle. Les statuts présents sont donc le fruit de cette histoire politique. L’heure est à présent au changement. C’est ce même tourbillon à l’occasion d’un passage d’un système à l’autre qui fait que cette presse nationale s’en ressent. Ne dit-on pas que l’histoire est une éternelle répétition ?.

Ahmed Loutfi

 

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