Cet événement culturel de taille auquel j’ai
été invité fut soigneusement préparé, ce qui a eu un effet
illimité sur le public américain. Un effet qui dépasse celui
des festivals égyptiens similaires et celui des semaines culturelles.
Alors que le mot d’ordre de cet événement était la diversité,
il n’en demeure pas moins que chacun de ses volets était soigneusement
choisi de manière à avoir l’effet requis. Pour y parvenir,
un slogan unifié a été choisi pour toutes les activités «
Egypt’s Other Pasts » (L’Egypte et ses diverses civilisations).
Le slogan a voulu confirmer la richesse civilisationnelle
de l’Egypte qui ne se résume pas à l’histoire pharaonique,
mais qui s’étend à l’histoire islamique, copte, grecque et
romaine. Toutes ses composantes forment la réalité égyptienne
d’aujourd’hui.
Ce
choix a été judicieux dans la mesure où il a réussi à détourner
l’intérêt du public américain loin de l’image déformée qui
a imprégné le nom de l’Egypte en Amérique. Selon cette image,
l’Egypte se limite à ce passé pharaonique qui n’existe plus
ou bien elle représente un présent extrémiste qui n’encourage
quiconque à l’approcher ou à la visiter, au moment où la réalité
égyptienne se situe entre ces deux images fausses.
Pour ce qui est de la première image du passé
pharaonique, l’erreur réside dans le fait que nous croyons
que ce passé est totalement déconnecté du présent. Ce qui
n’est pas exact, car si nous voyons de plus près, nous verrons
que beaucoup de valeurs et de principes qui ont formé l’ancienne
civilisation égyptienne existent toujours dans notre présent.
Pour la seconde image relative à l’extrémisme, l’erreur réside
dans le fait que le peuple égyptien n’a pas de penchant pour
l’extrémisme, surtout que la religion musulmane est l’exemple
même de la tolérance et de la modération.
Les activités ont commencé par un dîner offert
par l’ambassadeur égyptien, Nabil Fahmi, auquel ont été invitées
quelque 500 personnalités des plus importantes de la société
américaine. Le lendemain, c’était au tour du centre Kennedy,
l’un des plus importants centres culturels au monde, d’ouvrir
ses portes aux activités égyptiennes. Alma Powell, adjointe
au président du conseil des curateurs, a alors prononcé une
allocution, suivie par le discours inaugural de l’ambassadeur
Nabil Fahmi, suivi par la conférence donnée par l’éminent
savant égyptien le Dr Farouq Al-Baz, intitulée « L’Egypte
au carrefour des continents, des cultures et des civilisations
». Ce fut ensuite le tour au Dr Zahi Hawas, secrétaire général
du Conseil suprême des antiquités, pour prononcer son allocution
sur « Le mystère des Pyramides et les découvertes récentes
» et ensuite à Moustapha Al-Abbadi qui a parlé de l’époque
gréco-romaine.
Certains chercheurs américains ont pris part
à cette journée, où Elizabeth Bolman, professeur d’art du
Moyen-Age, a parlé de l’ère copte, notamment les chefs-d’œuvre
peints sur les murs des églises égyptiennes, alors que Marvin
Meyer, chef du département des recherches religieuses à l’Université
Chapman, a évoqué les papyrus de Nagea Hammadi découverts
en 1945 et qui ont changé le regard du monde quant à la naissance
des religions chrétienne et juive. Ce fut ensuite le tour
de Mina Marbet, historienne de l’architecture, qui a donné
un discours sur l’Egypte islamique : « Le Caire, la ville
des mille minarets », puis l’ingénieur Mohamad Awad, qui a
disserté sur l’Alexandrie des XIXe et XXe siècles.
Toutes ces interventions de la première journée
étaient accompagnées de photos et de diapositives. Mais le
comble de merveille était le spectacle musical impressionnant
présenté pendant la soirée par l’ensemble de musique soufie
« Lanternes d’Egypte ».
La seconde journée a commencé par une conférence
donnée au centre Kennedy par le professeur d’égyptologie à
l’Université College à Londres, Fekri Hassan, sur l’aspect
intellectuel et philosophique de l’époque pharaonique. Une
dimension largement négligée de la civilisation pharaonique.
En parlant de l’Egypte ancienne, on évoque souvent l’architecture,
la religion, l’astronomie et les autres sciences et on néglige
la philosophie, alors qu’elle représentait le pilier des anciennes
philosophies grecques. Fayza Heykal, professeur d’égyptologie
à l’Université américaine, a ensuite parlé de l’égyptomanie
au fil des âges modernes. Son cours a été suivi de celui d’Abdel-Halim
Ibrahim, professeur d’architecture, qui a essayé de faire
le lien entre l’architecture ancienne et les styles modernes
de construction. Robert Cribbs, de l’Université de Sacramento,
a parlé quant à lui de l’influence de la musique de l’Egypte
ancienne sur la musique au fil des âges.
La seconde moitié de cette deuxième journée
a commencé par des musiques de mouled, suivies par plusieurs
conférences : sur les arts populaires par Chahira Mehrez,
historienne d’art islamique ; sur les arts plastiques modernes
et leur relation avec les arts anciens dans les différentes
époques, par l’artiste-peintre Nazli Madkour ; sur les moyens
technologiques de sauvegarder le patrimoine civilisationnel,
par Fathi Saleh, président du Centre égyptien de documentation
du patrimoine.
J’ai eu moi-même l’honneur de prononcer le
discours de clôture de ces deux journées au centre Kennedy,
où j’ai essayé de faire la synthèse de tout ce qui a été dit
pendant ces journées et de le lier au présent. Et ce, en focalisant
sur les principes fondateurs des anciennes civilisations égyptiennes
et en démontrant comment elles ont contribué à façonner la
personnalité égyptienne contemporaine.
David Welch, adjoint au secrétaire d’Etat
américain et ex-ambassadeur américain au Caire, a prononcé
le mot de la fin, en confirmant la nécessité de connaître
l’image réelle de l’Egypte à travers de telles activités qui
ont une influence importante sur le rapprochement entre peuples
égyptien et américain.
En dehors du centre Kennedy, la salle Lisner
était le théâtre d’un récital de la remarquable pianiste égyptienne
Mouchira Issa qui a été vivement applaudie, alors que l’Université
George Washington a accueilli un spectacle de danse de l’ensemble
« Lanternes d’Egypte ». A proximité de l’université, au siège
de la célèbre association National Geographic, Zahi Hawas
a parlé de l’exposition de Toutankhamon qui était sur le point
d’ouvrir ses portes à Los Angeles. Ensuite ce fut le tour
de Mounir Neamatallah d’évoquer l’oasis de Siwa.
Enfin, la cérémonie de clôture a eu lieu
au célèbre musée Corcoran qui a présenté le nouveau livre
du Nobel égyptien de littérature Naguib Mahfouz. C’est un
livre inédit fabriqué à la main. Il a été illustré par dix
tableaux de l’artiste Nazli Madkour. Il s’agit de la traduction
anglaise des Nuits des mille nuits. Une réception a été ensuite
organisée par l’ambassade égyptienne au musée pour clôturer
cet événement culturel égyptien « rare », pour reprendre le
terme des journaux américains.
On peut longuement parler de cet événement,
mais une seule remarque s’impose. Si un événement a attiré
toute cette attention de la communauté politique et culturelle
américaine, sans oublier le public, et si nous pouvons organiser
de telles manifestations dans les forums culturels et artistiques
les plus prestigieux de la capitale américaine, qui est donc
à blâmer si de tels événements ne se répètent pas ? Qui est
à blâmer si notre image continue à être déformée ? Est-ce
la faute de celui qui ne fournit pas l’effort nécessaire pour
se donner une boimage de lui, ou bien celle de son ennemi
qui profite de cette négligence pour déformer son image à
sa guise ? .