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Spectacle . Deux opéras italiens sont transposés en Haute-Egypte par la réalisatrice Asmaa Al-Bakri : Cavalleria Rusticana et I Pagliacci.

Airs du Sud

Le sud de l’Italie et la Haute-Egypte ont beaucoup de points communs : régions traditionalistes et relativement sous-développées qui sont regardées parfois avec condescendance par les habitants du nord, et où règne le règlement des conflits par la violence (la vendetta en Italie et le tar en Egypte).

Depuis quelque temps, Hassan Kami, ténor réputé et actuel directeur de la troupe de l’Opéra du Caire, rêvait de « donner une personnalité égyptienne aux opéras occidentaux ». Quel choix pouvait-il être meilleur que celui de Cavalleria Rusticana de Mascagni, et de I Pagliacci de Leoncavallo, qui se passent respectivement en Sicile et en Calabre, et qui traitent tous deux d’une histoire de vengeance. Ces deux opéras sont même considérés comme des « jumeaux », surnommés affectueusement par les amateurs d’opéra « Cav et Pag ». Car ils sont tous deux en un seul acte, de longueur à peu près équivalente, et traditionnellement donnés dans la même représentation.

Pour réaliser ce projet, Hassan Kami a fait appel à Asmaa Al-Bakri, réalisatrice de films sortant des sentiers battus, et elle-même grand amateur d’opéra. Son film, Concerto dans la ruelle du bonheur (Concerto Darb Saada), se passe à l’Opéra du Caire et comporte des scènes de Tosca, de La Bohème et de Aïda (aux pyramides). Hassan Kami, qui tenait dans ce film le rôle du chef d’orchestre, suggéra à Asmaa Al-Bakri de mettre en scène des opéras. Elle accepta avec empressement, car cela lui permettait de réunir ses deux amours, l’opéra et la mise en scène, dans un même projet. Le choix se porta donc sans hésitation sur Cavalleria et I Pagliacci.

La transposition de l’Italie du sud à la Haute-Egypte posait le problème de la langue : fallait-il traduire le livret en arabe, ou devait-on laisser les paysans s’exprimer en italien ?

Asmaa Al-Bakri a choisi la seconde option, car elle est partisane du principe de représenter les opéras dans leur langue d’origine, quitte à ajouter des sous-titres en arabe pour faciliter la compréhension des dialogues. « Ce qui compte, dit-elle, c’est ce qu’ils disent et non pas dans quelle langue ils s’expriment. D’ailleurs, dans le film Kingdom of Heaven, Saladin parle anglais et cela ne choque personne ».

L’expérience comportait naturellement des risques, mais il en faut davantage pour faire reculer Asmaa Al-Bakri.

C’est donc avec curiosité mêlée d’une certaine appréhension que nous attendions la première représentation à l’Opéra du Caire, qui eut lieu mercredi dernier. Mais, dès le lever de rideau sur Cavalleria Rusticana, nos craintes se sont dissipées. Un excellent décor, signé Mohamad Al-Gharabawi, nous plonge dans l’ambiance d’un village égyptien à l’architecture typique, avec une église copte et un arrière-plan de palmiers. Les costumes des paysans et paysannes sont colorés à souhait, les mouvements de foule sont bien réglés et l’on s’habitue rapidement à les entendre chanter en italien.

Les solistes sont ceux de la troupe de l’Opéra du Caire, avec de bons chanteurs italiens invités, le baryton Alfio Grasso et le ténor Mario Leonardi. Etant donné que les chanteurs se produisent en alternance selon les dates des différentes représentations, nous ne pouvons mentionner que ceux de la première. Signalons la belle expressivité de la soprano Imane Moustapha et la jolie voix de la mezzo Jala Al-Hadidi. Les autres chanteurs fournissant généralement une bonne prestation avec un jeu théâtral qui parvient à émouvoir un public applaudissant avec enthousiasme à la fin de chaque air.

Nous devons cependant signaler une omission dans la représentation de Cavalleria : au milieu de l’opéra, l’orchestre joue un intermezzo, morceau extrêmement connu qui se joue traditionnellement avec une scène vide, c’est-à-dire que le rideau n’est pas baissé, et que l’on voit la place du village déserte. Or, à l’Opéra du Caire, ce rideau fut baissé durant l’intermezzo, ce qui fait que quelques spectateurs quittèrent la salle, croyant que c’était l’entracte ...

Quant à I Pagliacci, on ne peut s’empêcher de trouver la production moins réussie que celle de Cavalleria. Est-ce la similitude des sujets des deux opéras, accentuée par le fait que les paysans portent les mêmes costumes que dans Cavalleria ? Ou est-ce que I Pagliacci s’adapte moins bien à la Haute-Egypte, avec une « pièce dans la pièce » qui fait intervenir des personnages tels qu’Arlequin et Colombine, qui n’ont rien à voir avec le folklore égyptien ? Aurait-on pu trouver des personnages équivalents dans les légendes égyptiennes ? Toujours est-il que ce I Pagliacci nous a laissés quelque peu sur notre faim.

Il faut signaler l’excellente prestation de la chorale sous la direction d’Aldo Magnato, et de l’orchestre de l’Opéra du Caire sous la baguette précise de Nader Abbassi.

Malgré les réserves ci-dessus, nous ne pouvons que féliciter l’Opéra du Caire et Asmaa Al-Bakri pour avoir risqué cette entreprise « d’égyptianisation ». Mentionnons que la réalisatrice cherche des sponsors pour son projet de film tiré de l’opéra Aïda. A bon entendeur, salut ...

Sélim Sednaoui

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Cavalleria Rusticana et I Pagliacci, mise en scène d’Asmaa Al-Bakri, les 29 et 30 juin à 21h. Grande salle de l’Opéra du Caire. Terrain de l’Opéra, Guézira. Tél. : 739 81 44.

 

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