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Démocratie ou stabilité ?
Par Salama A. Salama

Dans son discours prononcé le 20 juin à l’Université américaine du Caire, la chef de la diplomatie américaine, Condoleezza Rice, a insisté sur le fait que la priorité au Moyen-Orient devait être donnée à la liberté et à la démocratie avant la stabilité (une déclaration digne d’être discutée). Elle a rappelé que durant 60 années, les Etats-Unis avaient recherché la stabilité aux dépens de la démocratie dans la région. Mais ni l’une ni l’autre n’ont été réalisées. Washington a donc décidé aujourd’hui de suivre une autre voie.

Rice s’est ensuite reprise en disant que d’aucuns pensent que la démocratie conduit à l’anarchie, aux conflits et au terrorisme alors que la réalité est tout à fait le contraire. Seules la liberté et la démocratie sont des concepts « suffisamment forts pour vaincre la haine, la division et la violence ».

Rice présente « la recherche de la stabilité » comme étant contradictoire à « la démocratie ». Une opinion contestable qui n’est pas partagée par tout le monde.

Abstraction faite des divergences sur ce sujet, de nombreuses questions s’imposent. Par exemple : la démocratie est-elle compatible avec une logique comparable à celle qui régit la prison de Guantanamo, où les détenus sont considérés comme une espèce d’êtres humains méchants qu’aucune loi ne doit défendre ? Une logique qui considère la torture comme inévitable à une époque où le terrorisme est devenu une arme invincible. Il s’agit d’une problématique insolvable.

Qu’en est-il de la prison d’Abou-Gharib, en Iraq, où l’on ne se contentait pas de torturer les prisonniers physiquement, mais moralement, par l’humiliation ?

L’Egypte n’a-t-elle pas connu une période au cours de laquelle « la loi était en vacances » d’après le slogan très en vogue alors ? Ce slogan n’est-il pas le même que celui qui régit le traitement des prisonniers de Guantanamo ?

Et que dire du peuple palestinien ? Ses droits et son humanité sont-ils protégés sous une forme ou une autre ? Quel est le sort du peuple iraqien et des autres peuples de la région ? Qu’en est-il des conflits intercommunautaires qui menacent de déclencher des heurts sans précédent ?

Dans son discours au Caire, Rice a rappelé que le conflit que connaît actuellement la région n’est pas contre le terrorisme, mais pour la démocratie. Il s’agit d’une déclaration qui vise à masquer la réalité et à l’embellir.

Le 11 septembre 2001, une nouvelle réalité a émergé. On a découvert que de grands attentats comme ceux qui ont ciblé à la fois les tours jumelles du World Trade Center à New York, ainsi que le Pentagone, n’étaient plus impossibles. Au contraire, ils pourraient se reproduire avec des conséquences plus graves encore. Il n’y a aucun moyen d’empêcher qu’ils se reproduisent. Et même si cela était possible techniquement, ils seraient inacceptables politiquement.

La nouveauté est qu’il s’agit dorénavant d’une réalité qu’on ne peut vaincre qu’en parvenant à satisfaire certaines demandes. Par exemple, on ne peut éliminer les armes de destruction massive qu’en créant un climat social et politique favorable à leur disparition. On ne peut mettre fin au terrorisme qu’en installant un ordre international où il serait dans l’intérêt de tous de ne pas recourir aux actes terroristes. Pour réaliser tout ceci, il faut installer un ordre international qualitativement différent de l’ordre actuel.

Donc, impossible d’éradiquer le terrorisme sans éliminer ses raisons d’être. Idem pour les armes de destruction massive. L’ordre international en place est-il en mesure de fournir à tous les habitants de la planète — sans exception — des conditions de vie qui les inciteraient à renoncer définitivement au terrorisme ?

Dans un passé récent, il était possible de ne voir dans le Moyen-Orient qu’une région qui fournit l’énergie au monde civilisé et sert ses intérêts pétroliers. Et ce, sans avoir besoin de se préoccuper des aspirations des peuples de cette région en une vie socialement et économiquement digne, et donc de chercher à les satisfaire. Il était possible aussi de laisser traîner des questions comme celle relative à la cause palestinienne sans devoir endurer des conséquences imprévisibles. Maintenant, tout ceci est révolu. A l’heure actuelle, des événements comme ceux du 11 septembre sont prévisibles. Nous sommes entrés dans l’ère de l’après-11 septembre. Une nouvelle époque historique où des éventualités jamais envisagées sont envisageables. Partant, il est inacceptable de considérer le Moyen-Orient comme étant uniquement la plus grande réserve de pétrole de la planète. C’est au contraire une région qui doit avoir sa part dans les transformations politiques, sociales, économiques, culturelles et civiles à même de lui permettre de faire face aux tempêtes qui menacent de déstabilisation le monde entier à l’ère de la mondialisation.

Pas question de mettre la stabilité de côté sous prétexte qu’elle n’a pas pu réaliser la démocratie. Il est très dangereux de prendre la démocratie comme prétexte pour justifier l’agressivité et l’agression en Iraq par exemple, ou encore en Iran s’il y a déclenchement d’une guerre contre ce pays. Nous avons vu comment les Etats européens s’étaient divisés lors de la guerre contre l’Iraq. Peut-on éviter qu’un pareil scénario ne se reproduise si une nouvelle guerre éclatait dans la région ?

L’ordre actuellement en place préfère liquider et même éliminer des tranches de la population du tiers-monde plutôt que d’assurer le bien-être de tous les humains. Ainsi, on peut dire que cet ordre ne s’oppose ni à la guerre, ni au racisme, ni à l’injustice. Il est pour le maintien des conflits car il justifie le maintien de la tension et des confrontations.

La conception de la démocratie de Rice sera donc cruciale dans la détermination du cours des événements du XXIe siècle. La communauté internationale dans son ensemble doit la prendre au sérieux et la discuter d’une manière approfondie.

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