«
Vous désirez aller à Mahallet Bichr ? Avez-vous un problème
? », « Prenez garde, c'est le village des génies ».
Des phrases que nous avons entendues à chaque fois que
nous nous sommes adressés à quelqu'un pour demander
la route et qui nous ont déconcertés. A peine arrivés
dans le petit bourg, situé dans le gouvernorat de Béheira,
nous avons été assaillis par un groupe de gens. Ils
ne se passeront pas aussi de faire leurs commentaires
: « Quelle pitié, vous avez sûrement un gros problème
», « Lequel d’entre vous est souffrant ? ». Il semble
que c'est la façon qu'utilisent les habitants de Mahallet
Bichr pour aborder les étrangers. Le but étant clair,
entamer la discussion pour servir d'intermédiaire. Sobhi
sera plus rapide et ne laissera aucune chance aux autres
d'intervenir. « Je peux vous aider et vous conduire
tout de suite chez un bon spécialiste. Quelle est votre
fourchette de prix ? ».
Une
question à laquelle il nous faut répondre comme de véritables
clients, puisque nous nous sommes présentés sous une
fausse identité. La moindre gaffe pouvait compromettre
notre mission de journaliste ou nous faire encourir
des risques dans ce village qui compte plus de 80 charlatans.
Des personnes qui, en général, se méfient de la presse
et de la police. Sobhi insiste encore. Nous lui répondons
que nous connaissons quelqu'un de bien et qui ne prend
pas excessivement cher. L'homme semble avoir compris.
« Alors, c'est inutile de vous rendre chez le cheikh
Mohamad Al-Saghir, il prend trop cher », dit-il en tournant
le dos à une grande maison, la propriété de cheikh Saghir.
Aussitôt, nous nous dirigeons vers le modeste logis
de cheikh Mohamad Al-Borollossi. Pas d’atmosphère insolite
ni d'odeur d'encens. Rien ne révèle que cet homme possède
ce don de conjurer le mauvais sort. Assis à une table,
un livre ouvert devant lui, le cheikh nous accueille
vêtu d'une chemise et d'un pantalon. Il ne porte pas
de barbe et n'est pas entouré de toutes les pacotilles
décrites dans les récits traditionnels.
La
séance charlatanesque commence par quelques formules
abracadabrantes à peine audibles et dans une atmosphère
assez tendue. Puis, le cheikh nous dévisage du regard
et nous demande : « Lequel d’entre vous a un problème
? », en fixant ses yeux sur moi, comme si mes deux collègues
mâles, un journaliste et un photographe, ne pouvaient
être concernés. Je lui fais signe en levant timidement
la main. Il poursuit son questionnaire, me demandant
mon nom, celui de ma mère, ma date de naissance, puis
me prie de lui remettre un « atar », un petit quelque
chose à moi, comme par exemple un vêtement ou une photo.
Redoutant qu'il découvre notre véritable identité, je
m'empresse de retirer une photo de mon sac et la lui
remet. La saisissant d'une main, il commence à murmurer
des mots cabalistiques, et de l'autre main, il ouvre
un livre insolite. Quelques minutes s'écoulent, avant
que le cheikh ne prenne un ton grave et me lance : «
On vous a jeté un mauvais sort, qui n’est pas spirituel.
Il gêne toute relation avec l’autre sexe, bloque toute
chance de mariage, perturbe votre existence et provoque
des souffrances physiques. Deux personnes de sexe féminin
en sont responsables ». Selon ses propos, seules les
femmes sont capables de jeter un sort pareil. Un mauvais
sort spirituel peut être conjuré par la lecture du Coran.
Mais un mauvais sort d’ici-bas est le fruit de la magie
noire. Surprise, je lui demande ce que je dois faire,
et si en récitant des versets de Coran, je parviendrai
à exorciser le mal. Il répond : « Le Coran n'est qu'une
solution temporaire. Il faut réciter sept fois les deux
sourates l'Aurore (Al-Falaq) et les Hommes (Al-Nas),
en tenant un verre plein d’eau entre les mains. Et même
en buvant la moitié et en versant le reste à l'entrée
de votre immeuble, vous ne vous en débarrasserez pas
facilement. Ce sort se manifestera de nouveau au début
de chaque mois de l’Hégire ». Nous répliquons ensemble
: « Nous n'avons donc pas de choix, il faut trouver
une solution à ce problème ». Il répond que pour exorciser
le mal, il doit passer par plusieurs étapes et que nous
devons lui verser 350 L.E. Et avant même d'avoir notre
approbation, il nous conseille de prendre du temps pour
réfléchir en insistant sur le fait que c'est la seule
solution pour s'en défaire. Nous quittons la demeure
de cheikh Mohamad Al-Borollossi, pour demander à Sobhi
de nous conduire vers quelqu'un d'autre. En bon connaisseur,
il nous emmène chez Badr, un homme qui selon lui est
plus chevronné et aussi honnête. « C'est un homme loyal,
très pieux, qui a hérité ce métier de son maître Al-Sayed
Bassiouni Abou-Aïcha. Il est le fils du premier guérisseur
dans ce village, et très réputé pour ses dons remarquables
», nous dit Sobhi avec beaucoup d'assurance.
En
effet, les deux grandes familles Al-Saghir et Abou-Aïcha
sont les plus connues. Le premier à avoir commencé à
conjurer le mauvais sort, c’est Bassiouni Abou-Aïcha.
Il a découvert par hasard un livre de magie noire dans
un mausolée et c'est ainsi qu'il s'est lancé dans le
domaine du charlatanisme. Depuis, ce cheikh s'est fait
connaître par son habileté et ses clients affluent des
quatre coins de l’Egypte et même des pays arabes et
du Golfe. Des gens qui n'hésitent pas à claquer des
milliers de L.E. Constatant qu'il a fait fortune, d’autres
habitants suivront son exemple, comme la famille Al-Saghir
qui possède aujourd’hui 40 feddans et gagne sa vie de
cette manière.
Sobhi,
fonctionnaire au ministère de la Santé, qui sert d'intermédiaire,
est fidèle à certains cheikhs. Très persuasif, il ne
laissera aucune chance pour nous emmener ailleurs. «
Le cheikh Badr, c'est du garanti, les autres ne sont
que des charlatans qui utilisent des moyens spirituels
qui ne conviennent pas avec ce genre de magie noire,
difficile à exorciser », assure-t-il.
Et
devant son insistance, nous le suivons chez ce cheikh,
un jeune homme portant une galabiya, qui vient tout
juste de sortir de la mosquée. Il posera les mêmes questions
et donnera le même diagnostic que le cheikh précédent.
Encore une fois, nous avons du mal à se fier à lui.
« Comment peut-il conjurer un sort dans une pièce aussi
étroite et sans les pacotilles nécessaires ? ». Et comme
s'il avait deviné nos pensées, il lâche avec fermeté
: « Si vous voulez vous protéger contre ces influences
malfaisantes, il faut payer 250 L.E. ». Tout en s'obstinant
à répéter que d'autres cheikhs dans le village demandent
carrément 500 L.E. pour ce genre de cas. Nous resterons
cinq minutes à négocier et nous parviendrons à baisser
le prix de 50 L.E. Puis, la séance commence. Saisissant
un stylo à encre rouge, il le plonge dans un mélange
d'ambre et de musc et commence par dessiner des calligraphies
étranges sur du papier blanc, tout en se référant à
un livre. Il l'exhibe et nous fait savoir qu’il est
prêt à défier quiconque qui prétend posséder un livre
semblable. Il nous raconte aussi que des gens de la
haute société viennent spécialement pour le consulter.
Entre-temps,
il me demande si je souhaite me marier avec une personne
précise. Et quand j’ai répondu non, mon collègue me
chuchote à l'oreille une drôlerie : « Tu aurais pu dire
que tu voulais te marier avec le beau comédien Ahmad
Ezz. Mais comment je lui emmènerais une chose qui lui
appartient ? ».
Trêve
de plaisanterie, il ne faut pas oublier que nous nous
faisons passer pour des clients, et que nous devons
lui montrer que nous sommes étonnés et que nous lui
faisons confiance. Après avoir terminé, le cheikh Badr
me remet un bout de papier. Il m'ordonne, une fois à
la maison, de le tremper dans de l’huile d’olive. «
Tu t'enduiras les cheveux chaque jour de quelques gouttes
du liquide », dit-il. Autre fait, il me demande de tenir
le bout d'une nappe tout en récitant des paroles mystérieuses
et en répétant parfois mon nom et parfois celui de mamère,
puis me prie de faire le tour de la pièce en répétant
: « Nous implorons Dieu contre le grand Satan » et de
mettre la nappe par terre. Entre-temps, il est parti
chercher une bassine vide, l'a recouverte de la nappe
et m'a demandé de l'enjamber tout en continuant à prononcer
des paroles abracadabrantes. Une fois la séance terminée,
il me demande de jeter un coup d'œil à l'intérieur de
la petite bassine. A ma grande surprise, elle était
souillée d'une substance noire. Et c'est le moment que
choisit le cheikh pour m'annoncer que le sort a été
conjuré et qu'il faut diluer cette substance noire dans
de l’eau et du sel et la balancer dans le Nil. « Mais
comment êtes-vous parvenu à conjurer ce mauvais sort
», lui dis-je. Il ne répondra pas à ma question, car
il est occupé à rédiger un bout de papier qu'il prendra
soin de plier de manière à lui donner la forme d'un
talisman. Il me le remet en me demandant de le porter
sur moi jusqu’au jour où je trouverai l'âme sœur. Puis
me prie de lui téléphoner dans 90 jours si la chance
me sourit. « Il faut compter entre 80 et 90 jours pour
avoir le bonheur que vous recherchez », dit-il avec
assurance. Une chose affirmée par Sobhi qui persiste
à dire que le remède de Badr est garanti. Avant de quitter
le cheikh, mon collègue lui expose son problème en lui
promettant de revenir un autre jour Badr, lui, s'empresse
pour lui répondre qu'il souffre d’impuissance et qu'il
ne pourra se marier s'il ne lui prescrit pas quelque
chose. « Je me suis marié à deux reprises et je n’ai
aucun problème de ce côté-là, mais il semble que c'est
mon âge qui l'a inspiré », réplique le chauffeur de
60 ans en rigolant. Une chose qui m’a fait penser à
mon âge et que je ne porte pas une bague de mariage.
Quoi qu'il en soit, ce cheikh a empoché les 200 L.E.,
sûr de son pouvoir et de sa réputation.