Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Nulle part ailleurs

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Arts
Société
Sport
Environnement
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine

Charlatanisme . Le petit village de Mahallet Bichr, à Béheira, est connu pour ses cheikhs qui conjurent le mauvais sort. Les clients y affluent de tous les coins d'Egypte et même des pays du Golfe. Certains cheikhs, au nombre de 80, ont réussi à faire fortune. L’Hebdo a tenté l'expérience auprès de l'un d'eux.

La vocation de Mahallet Bichr

« Vous désirez aller à Mahallet Bichr ? Avez-vous un problème ? », « Prenez garde, c'est le village des génies ». Des phrases que nous avons entendues à chaque fois que nous nous sommes adressés à quelqu'un pour demander la route et qui nous ont déconcertés. A peine arrivés dans le petit bourg, situé dans le gouvernorat de Béheira, nous avons été assaillis par un groupe de gens. Ils ne se passeront pas aussi de faire leurs commentaires : « Quelle pitié, vous avez sûrement un gros problème », « Lequel d’entre vous est souffrant ? ». Il semble que c'est la façon qu'utilisent les habitants de Mahallet Bichr pour aborder les étrangers. Le but étant clair, entamer la discussion pour servir d'intermédiaire. Sobhi sera plus rapide et ne laissera aucune chance aux autres d'intervenir. « Je peux vous aider et vous conduire tout de suite chez un bon spécialiste. Quelle est votre fourchette de prix ? ».

Une question à laquelle il nous faut répondre comme de véritables clients, puisque nous nous sommes présentés sous une fausse identité. La moindre gaffe pouvait compromettre notre mission de journaliste ou nous faire encourir des risques dans ce village qui compte plus de 80 charlatans. Des personnes qui, en général, se méfient de la presse et de la police. Sobhi insiste encore. Nous lui répondons que nous connaissons quelqu'un de bien et qui ne prend pas excessivement cher. L'homme semble avoir compris. « Alors, c'est inutile de vous rendre chez le cheikh Mohamad Al-Saghir, il prend trop cher », dit-il en tournant le dos à une grande maison, la propriété de cheikh Saghir. Aussitôt, nous nous dirigeons vers le modeste logis de cheikh Mohamad Al-Borollossi. Pas d’atmosphère insolite ni d'odeur d'encens. Rien ne révèle que cet homme possède ce don de conjurer le mauvais sort. Assis à une table, un livre ouvert devant lui, le cheikh nous accueille vêtu d'une chemise et d'un pantalon. Il ne porte pas de barbe et n'est pas entouré de toutes les pacotilles décrites dans les récits traditionnels.

La séance charlatanesque commence par quelques formules abracadabrantes à peine audibles et dans une atmosphère assez tendue. Puis, le cheikh nous dévisage du regard et nous demande : « Lequel d’entre vous a un problème ? », en fixant ses yeux sur moi, comme si mes deux collègues mâles, un journaliste et un photographe, ne pouvaient être concernés. Je lui fais signe en levant timidement la main. Il poursuit son questionnaire, me demandant mon nom, celui de ma mère, ma date de naissance, puis me prie de lui remettre un « atar », un petit quelque chose à moi, comme par exemple un vêtement ou une photo. Redoutant qu'il découvre notre véritable identité, je m'empresse de retirer une photo de mon sac et la lui remet. La saisissant d'une main, il commence à murmurer des mots cabalistiques, et de l'autre main, il ouvre un livre insolite. Quelques minutes s'écoulent, avant que le cheikh ne prenne un ton grave et me lance : « On vous a jeté un mauvais sort, qui n’est pas spirituel. Il gêne toute relation avec l’autre sexe, bloque toute chance de mariage, perturbe votre existence et provoque des souffrances physiques. Deux personnes de sexe féminin en sont responsables ». Selon ses propos, seules les femmes sont capables de jeter un sort pareil. Un mauvais sort spirituel peut être conjuré par la lecture du Coran. Mais un mauvais sort d’ici-bas est le fruit de la magie noire. Surprise, je lui demande ce que je dois faire, et si en récitant des versets de Coran, je parviendrai à exorciser le mal. Il répond : « Le Coran n'est qu'une solution temporaire. Il faut réciter sept fois les deux sourates l'Aurore (Al-Falaq) et les Hommes (Al-Nas), en tenant un verre plein d’eau entre les mains. Et même en buvant la moitié et en versant le reste à l'entrée de votre immeuble, vous ne vous en débarrasserez pas facilement. Ce sort se manifestera de nouveau au début de chaque mois de l’Hégire ». Nous répliquons ensemble : « Nous n'avons donc pas de choix, il faut trouver une solution à ce problème ». Il répond que pour exorciser le mal, il doit passer par plusieurs étapes et que nous devons lui verser 350 L.E. Et avant même d'avoir notre approbation, il nous conseille de prendre du temps pour réfléchir en insistant sur le fait que c'est la seule solution pour s'en défaire. Nous quittons la demeure de cheikh Mohamad Al-Borollossi, pour demander à Sobhi de nous conduire vers quelqu'un d'autre. En bon connaisseur, il nous emmène chez Badr, un homme qui selon lui est plus chevronné et aussi honnête. « C'est un homme loyal, très pieux, qui a hérité ce métier de son maître Al-Sayed Bassiouni Abou-Aïcha. Il est le fils du premier guérisseur dans ce village, et très réputé pour ses dons remarquables », nous dit Sobhi avec beaucoup d'assurance.

En effet, les deux grandes familles Al-Saghir et Abou-Aïcha sont les plus connues. Le premier à avoir commencé à conjurer le mauvais sort, c’est Bassiouni Abou-Aïcha. Il a découvert par hasard un livre de magie noire dans un mausolée et c'est ainsi qu'il s'est lancé dans le domaine du charlatanisme. Depuis, ce cheikh s'est fait connaître par son habileté et ses clients affluent des quatre coins de l’Egypte et même des pays arabes et du Golfe. Des gens qui n'hésitent pas à claquer des milliers de L.E. Constatant qu'il a fait fortune, d’autres habitants suivront son exemple, comme la famille Al-Saghir qui possède aujourd’hui 40 feddans et gagne sa vie de cette manière.

Sobhi, fonctionnaire au ministère de la Santé, qui sert d'intermédiaire, est fidèle à certains cheikhs. Très persuasif, il ne laissera aucune chance pour nous emmener ailleurs. « Le cheikh Badr, c'est du garanti, les autres ne sont que des charlatans qui utilisent des moyens spirituels qui ne conviennent pas avec ce genre de magie noire, difficile à exorciser », assure-t-il.

Et devant son insistance, nous le suivons chez ce cheikh, un jeune homme portant une galabiya, qui vient tout juste de sortir de la mosquée. Il posera les mêmes questions et donnera le même diagnostic que le cheikh précédent. Encore une fois, nous avons du mal à se fier à lui. « Comment peut-il conjurer un sort dans une pièce aussi étroite et sans les pacotilles nécessaires ? ». Et comme s'il avait deviné nos pensées, il lâche avec fermeté : « Si vous voulez vous protéger contre ces influences malfaisantes, il faut payer 250 L.E. ». Tout en s'obstinant à répéter que d'autres cheikhs dans le village demandent carrément 500 L.E. pour ce genre de cas. Nous resterons cinq minutes à négocier et nous parviendrons à baisser le prix de 50 L.E. Puis, la séance commence. Saisissant un stylo à encre rouge, il le plonge dans un mélange d'ambre et de musc et commence par dessiner des calligraphies étranges sur du papier blanc, tout en se référant à un livre. Il l'exhibe et nous fait savoir qu’il est prêt à défier quiconque qui prétend posséder un livre semblable. Il nous raconte aussi que des gens de la haute société viennent spécialement pour le consulter.

Entre-temps, il me demande si je souhaite me marier avec une personne précise. Et quand j’ai répondu non, mon collègue me chuchote à l'oreille une drôlerie : « Tu aurais pu dire que tu voulais te marier avec le beau comédien Ahmad Ezz. Mais comment je lui emmènerais une chose qui lui appartient ? ».

Trêve de plaisanterie, il ne faut pas oublier que nous nous faisons passer pour des clients, et que nous devons lui montrer que nous sommes étonnés et que nous lui faisons confiance. Après avoir terminé, le cheikh Badr me remet un bout de papier. Il m'ordonne, une fois à la maison, de le tremper dans de l’huile d’olive. « Tu t'enduiras les cheveux chaque jour de quelques gouttes du liquide », dit-il. Autre fait, il me demande de tenir le bout d'une nappe tout en récitant des paroles mystérieuses et en répétant parfois mon nom et parfois celui de mamère, puis me prie de faire le tour de la pièce en répétant : « Nous implorons Dieu contre le grand Satan » et de mettre la nappe par terre. Entre-temps, il est parti chercher une bassine vide, l'a recouverte de la nappe et m'a demandé de l'enjamber tout en continuant à prononcer des paroles abracadabrantes. Une fois la séance terminée, il me demande de jeter un coup d'œil à l'intérieur de la petite bassine. A ma grande surprise, elle était souillée d'une substance noire. Et c'est le moment que choisit le cheikh pour m'annoncer que le sort a été conjuré et qu'il faut diluer cette substance noire dans de l’eau et du sel et la balancer dans le Nil. « Mais comment êtes-vous parvenu à conjurer ce mauvais sort », lui dis-je. Il ne répondra pas à ma question, car il est occupé à rédiger un bout de papier qu'il prendra soin de plier de manière à lui donner la forme d'un talisman. Il me le remet en me demandant de le porter sur moi jusqu’au jour où je trouverai l'âme sœur. Puis me prie de lui téléphoner dans 90 jours si la chance me sourit. « Il faut compter entre 80 et 90 jours pour avoir le bonheur que vous recherchez », dit-il avec assurance. Une chose affirmée par Sobhi qui persiste à dire que le remède de Badr est garanti. Avant de quitter le cheikh, mon collègue lui expose son problème en lui promettant de revenir un autre jour Badr, lui, s'empresse pour lui répondre qu'il souffre d’impuissance et qu'il ne pourra se marier s'il ne lui prescrit pas quelque chose. « Je me suis marié à deux reprises et je n’ai aucun problème de ce côté-là, mais il semble que c'est mon âge qui l'a inspiré », réplique le chauffeur de 60 ans en rigolant. Une chose qui m’a fait penser à mon âge et que je ne porte pas une bague de mariage. Quoi qu'il en soit, ce cheikh a empoché les 200 L.E., sûr de son pouvoir et de sa réputation.

Doaa Khalifa
(avec Khaled Mahrous)

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631