| Il
a le sens du spectacle. En tunique africaine, un keffieh
aux couleurs de la Palestine — noir, vert, rouge — ceint
sur la tête à la manière des Indiens d’Amérique — il monte
sur scène : Salam alaykoum. La soirée est entamée par
une chanson de cheikh Imam, Dour ala kayfak dour. Mieux
que quarante discours, cette introduction résume le principal.
Comme le cheikh aveugle des années soixante-dix, il est
du côté de « ceux d’en bas », du côté des sans-emploi
et des sans-papiers, des sans voix et surtout des sans-patrie,
les Palestiniens et autres Indiens de ce siècle, privés
du premier des droits, celui à la terre. Depuis toujours,
il chante la Palestine. « L’Intifada appelle le monde/mais
ça sonne occupé/ses enfants ne connaissent de la paix/que
vos traités maltraités ». La douleur de l’Algérie. « Assez
de ruines, de têtes/tranchées/assez d’affronts ». L’horreur
de l’embargo contre l’Iraq. « Dehors l’Amérique frappe/l’embargo
sur Bagdad nous traque ». Mais parce qu’il est le fils
de son père, Amazigh dit aussi : « Merde dans son propre
camp ». « L’important est de garder l’objectivité dans
notre camp à nous. Je crois que c’est ce qui nous fait
défaut aujourd’hui. Par exemple, je pense à certaines
manières de défendre Al-Oumma al-arabiya, Al-Oumma al-islamiya,
qui sont complètement à côté de la plaque. Je pense que
les fondamentalistes musulmans font du mal à l’islam.
Ce n’est pas comme ça qu’il faut défendre l’islam, c’est
pas en foutant des bombes et en tuant des innocents qu’on
fait la promotion d’une religion ou d’une idée ».
Kateb Yacine
avait l’habitude de déranger ; il n’aimait pas se couler
dans les moules. « Mon père était metteur en scène et
écrivain et comme il était opposant au pouvoir et qu’il
gênait pas mal sur Alger, ils ont essayé de le mettre
à l’écart en l’envoyant à la campagne, à 500 km d’Alger,
à Sidi Bel-Abbès ». C’est là que grandit Amazigh. Il fait
l’école algérienne, à l’époque du début de l’arabisation.
C’est avec son père qu’il entre dans le monde du théâtre
et de la musique. A 11 ans, il participe à La Voix des
femmes, une pièce dont les textes ont été republiés il
n’y a pas longtemps. Avec son père encore qu’il entre
en désobéissance. « Il y a une insoumission volontaire
et quasi systématique à tout ce qui essaye de tordre,
de déformer, de dénaturer l’individu et de le rendre servile
à un quelconque pouvoir ». Avec lui aussi il quitte l’Algérie
et part pour la France. C’est là, après la mort de Kateb
Yacine en 1989, qu’il fonde le groupe Gnawa Diffusion
(Gnawa Intichar) en arabe, comme il l’a présenté au Caire.
Gnawa, c’est
la tradition des gnawi, esclaves noirs déportés du Soudan
vers le Maghreb et qui ont conservé leur musique et leurs
instruments originels, dont le guembri, instrument à cordes,
et les karkabous, castagnettes. Ils ont des rythmes lents
et puissants, qui petit à petit mènent à la transe. «
Pour moi, la musique c’est fait pour danser, pour être
joyeux, d’abord, c’est fait pour transpirer. Le son c’est
de l’air, c’est du vent, c’est quelque chose qu’on respire
».
Sur scène,
il réussit à créer un vrai dialogue. Quelque chose passe.
Un vrai concert. Appelant à danser, à sauter sur le visage
de Bush. « De Bush à Bush, il n’y a qu’une guerre/Même
scénario, même cinéma ». La politique, ce n’est pas seulement
contre Bush et la guerre en Iraq et contre Sharon et l’occupation
en Palestine, mais aussi, et surtout l’Algérie, le pays
où il est né mais où il n’a vécu que jusqu’à 17 ans. Il
dénonce les généraux, ces « gens du trône » mais aussi
les barbus, les « gens du Livre », prend fait et cause
pour les jeunes : « Qui dicte les règles et/Cause mon
insomnie/Qui dicte cette vengeance sur le dos de l’innocence
? ». Il chante toujours les jeunes qu’il n’a pas tellement
connus — il était déjà parti lorsque éclatent « les événements
», les émeutes d’octobre 1988 contre l’augmentation du
prix du pain, n’est pas sur place lors du dernier soulèvement
en Kabylie. Se reconnaît une vision peut-être un peu romantique,
lui qui n’a pas vécu « les années noires, les années de
couvre-feu, d’état de siège » : « Je crois que c’est ça
quelque part qui a sauvegardé en moi l’idée de l’Algérie
peut-être moins abîmée que ceux qui l’ont senti passer
tous les jours au quotidien. C’est pas pareil. Il y a
un recul peut-être qui me donne un peu d’inconscience
ou un peu trop d’espoir par rapport à ceux qui vraiment
ont vécu les années noires ».
Lui, c’est
en France, à Grenoble, qu’il a galéré, de petit boulot
en petit boulot. « J’ai fait des marionnettes, j’ai fait
la vaisselle », comme tous les siens. Embauche au faciès,
racisme étouffant. « Il y a plein de problèmes dans l’immigration
qu’on vit tous mal. Par exemple, j’ai eu beaucoup de mal
à trouver du travail, j’ai tellement eu du mal que j’ai
monté un groupe de musique. C’est pas le cas de tout le
monde. Pas tout le monde a eu la chance de trouver des
gens avec qui jouer ». Gnawa Diffusion est un groupe qui
a été plusieurs fois recomposé ; qui rassemble des musiciens
d’horizons divers, de musique traditionnelle et de musiques
« occidentales ». Aujourd’hui, Gnawa Diffusion fait partie
de ces groupes qui ont gagné un public dans le domaine
de ce que certains appellent « musiques du monde ». Même
si le groupe, et en particulier Amazigh, auteur, compositeur
et chanteur, a fait l’objet d’attaques sur certains de
ses textes, en particulier sur la chanson Charlatown,
portant sur la Palestine, dans l’album Souk System, qui
lui a valu des accusations d’antisémitisme. « Dans Charlatown,
je parle surtout d’une colonisation, je parle d’un peuple
qui cherche son indépendance, qui cherche son autonomie
et d’un peuple qui est en train de crever la bouche ouverte,
d’un Etat qui élève des murs que le monde entier cautionne
et que personne n’ose remettre en question. D’un Etat
qui bafoue les résolutions de l’Onu régulièrement, d’un
Etat qui est un véritable Etat policier et militaire ».
Et d’ajouter : « J’ai une vision superobjective sur le
problème palestinien, et je ne me positionne pas en tant
qu’Arabe. Je dis ça parce que, souvent quand un Arabe
ouvre sa bouche sur la Palestine en Europe, c’est un antisémite.
Si quelqu’un dit ce que je dis dans la chanson, si ce
quelqu’un est juif, ça passe ; si c’est un bougnoule,
ça ne passe pas. Ce n’est pas parce que je suis pro-arabe
que je suis pro-palestinien. Je suis pro-palestinien parce
que je suis anticolonialiste et anti-impérialiste ». Anticolonialiste
et anti-impérialiste, Amazigh refuse de se dire « communiste
» pour autant. « Je suis sympathisant rouge, je suis plus
rouge qu’autre chose. Mais je ne crois pas que ça puisse
s’appeler comme ça. Je suis quelqu’un qui cherche aujourd’hui
une alternative différente. On est dans un monde tellement
foisonnant d’informations. On sort d’un siècle de discours
qui fait que les gens en ont marre du discours, de l’idéologie,
de la dialectique ». C’est sa boussole : dire des choses
sans tomber dans le discours, prendre position en tant
que musicien sans faire « de la musique pour le cerveau
».
Il garde
la même préoccupation que son père ; faire dépasser au
spectateur le stade de la passivité. Il sait comment pousser
à s’impliquer, sait entraîner sans forcer. Il a réussi
à gagner le public égyptien à une musique chantée en arabe
algérien, en français, en anglais. Au Caire, il était
là sur les traces de son père, qui raconte son voyage
en Egypte dans Minuit passé de douze heures (Le Seuil,
1999), un ouvrage qui rassemble des articles peu connus
de Kateb Yacine écrits entre 1947 et 1989. Avec Zebeïda
Chergui, il a également rassemblé les quatre pièces de
théâtre écrites par l’auteur acclamé de Nedjma sous le
titre La Boucherie de l’Espérance (Le Seuil, 1999).
Le théâtre
de Kateb Yacine, en plusieurs langues, a guidé Amazigh,
dans sa réflexion sur son rapport à la langue, arabe algérien
parlé, arabe classique, français, amazigh. Une question
sur laquelle il avait beaucoup de choses à dire, parfois
déra, souvent « désinhibantes » ; une manière à lui d’être
bien dans son algérianité. Amazigh a hérité cette capacité
à amadouer son côté africain, à revendiquer l’identité
kabyle de l’Algérie sans dénigrer son arabité, à assumer
sa francophonie sans en faire un choix politique. Parce
que se savoir pluriel et différent, se savoir un peu libanais
(par sa mère), très algérien et aussi francophone est
un apprentissage quotidien — la confrontation toujours
renouvelée à une identité jamais définitivement acquise.
Epuisant mais catalyseur d’énergie. En musique comme dans
la vie . |