Le
samedi 30 avril, jeunes garçons et filles libanais
campant par milliers sur la place des martyrs,
à quelques mètres du mausolée du premier ministre
défunt Rafiq Hariri, ont retiré leurs tentes.
Ces jeunes qui ont déclenché le mouvement d’opposition
et les manifestations qui ont ouvert une ère
nouvelle au Liban étaient au comble de leur
joie. Ils ont quitté le camp qu’ils ont baptisé
Camp de liberté après avoir réalisé presque
tous leurs objectifs.
Le
gouvernement qui conduisait le pays au moment
de l’assassinat de Hariri a été contraint de
démissionner. Un nouveau cabinet, présidé par
Najib Miqati — choisi essentiellement par l’opposition
— a été formé. Les dirigeants des services de
sécurité dont la démission a été fortement réclamée
par les jeunes manifestants ont été démis de
leurs fonctions. Quant à la commission internationale
d’enquête, elle s’apprêtait à commencer son
travail pour faire la lumière au sujet de la
mort de Hariri. Plus important encore, les troupes
syriennes (dont personne au Liban n’envisageait
qu’elles pourraient un jour quitter le pays)
s’étaient retirées.
Ces
jeunes qui ont fait preuve d’un engagement extraordinaire
sont donc en droit de se réjouir en quittant
la place à partir de laquelle ils ont lancé
le plus grand mouvement de protestation populaire
que le monde arabe n’ait jamais connu depuis
son indépendance.
Le
pays du Cèdre reprend enfin sa liberté et son
indépendance : aucun soldat étranger ne se trouve
dorénavant sur son sol. Mais est-ce que ceci
veut dire qu’un nouveau Liban vraiment indépendant
est en train de naître ? Ou bien cette naissance
va-t-elle être difficile et des divergences
inter-libanaises sur la nouvelle image du pays
vont peut-être surgir pour ouvrir la voie encore
une fois à une nouvelle ingérence étrangère
? Comment ces jeunes peuvent-ils être aussi
satisfaits dans ce climat de divisions ? Ce,
sans compter les appels de certaines superpuissances
internationales à une mise en application complète
de la résolution 1559 du Conseil de sécurité,
notamment en ce qui concerne le désarmement
du Hezbollah et des camps des réfugiés palestiniens.
Le
Liban a pu, il est vrai, sortir de la crise
de la présence syrienne, mais d’autres dangers
et d’autres défis l’attendent toujours.
Pourtant,
l’optimisme des jeunes du Camp de la liberté
n’est pas sans fondement. Ces jeunes se félicitent
de leur union et du dialogue fructueux qu’ils
ont pu engager entre eux. Ceci les a rendus
plus déterminés à résister à toutes les tentatives
visant à déclencher des heurts ou une guerre
civile. Les voilà qui répètent sans cesse :
nous n’accepterons jamais que notre pays s’enfonce
à nouveau dans une autre guerre civile, même
si c’est la volonté de certaines parties politiques.
Nous imposerons le langage du dialogue pacifique
à toutes les forces politiques et nous sommes
prêts à redescendre dans les rues si le Liban
se trouve menacé à nouveau. Nous n’accepterons
pas non plus une nouvelle intervention étrangère.
Mais
ces bonnes intentions suffisent-elles pour faire
face aux dangers internes ou extérieurs qui
menacent le Liban ? Personne ne peut l’affirmer.
Ni ceux qui pensent que le Liban sortira de
la crise ni ceux qui pensent que le danger est
si grand qu’ils ne peuvent pas y échapper.
Au
niveau interne, le Liban connaîtra trois semaines
décisives en attendant la tenue des élections
législatives. Ensuite, six ou sept autres semaines
jusqu’à ce que l’on puisse connaître les résultats.
La période de transition sera donc très courte,
mais elle est suffisante pour montrer si les
Libanais sont capables ou pas de gérer leur
divergence pacifiquement et de tourner la page
du passé.
Le
danger qui menace le plus le Liban est le désir
de vengeance. Ce, si les anciens opposants décident
de régler leurs comptes. A la tête de ces opposants
figurent Michel Aoune qui se trouve à l’étranger
et Samir Jâaja actuellement en prison et tous
ceux qui ont été marginalisés ou exclus.
Ces
opposants qui ont connu des périodes difficiles
doivent être conscients du danger qu’ils peuvent
soulever. En effet, la démocratie leur offre
une chance idéale pour un règlement de compte
via les urnes. D’autre part, il n’est pas dans
leur intérêt de recourir à des forces étrangères
pour les soutenir. Ils ont bien vu que compter
sur ces forces étrangères, même s’il s’agissait
de superpuissance, n’est pas le bon choix. Leurs
adversaires ont compté sur la Syrie pendant
plus de 15 ans après l’accord de Taëf. Mais
aujourd’hui, ils se trouvent à découvert après
le retrait de celle-ci. D’autre part, ceux qui
pourraient être tentés par le recours aux Etats-Unis
ou à la France ont été eux-mêmes témoins de
l’échec d’une tentative semblable il y a 20
ans, lorsque certaines parties ont tablé sur
les Américains et les Israéliens.
Il
se peut que les forces pro-syriennes tentent
de pousser Damas à intervenir une fois de plus
pour les soutenir et pour empêcher leur chute.
Mais ce serait un jeu dangereux qui ouvrirait
à nouveau les portes de l’enfer et favoriserait
l’intervention étrangère et peut-être israélienne.
En
raison de tout cela, les quelques semaines à
venir vont s’avérer cruciales. Les élections
ne mettront pas un terme aux divisions, mais
il est probable qu’elles conduisent à un Conseil
législatif divisé en deux, notamment si elles
s’effectuent conformément à la loi de l’an 2000.
Aucune partie n’aura donc la majorité. Ceci
signifie que toutes les forces politiques doivent
s’engager dans un dialogue portant sur les questions
libanaises essentielles, à savoir les relations
avec la Syrie ou la position du Hezbollah sur
l’échiquier libanais, outre les questions de
développement économique et social .