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Prison.
Tous les jours, les détenus de Bab Al-Khalq reçoivent
des visites. Un phénomène qui a bouleversé la vie quotidienne
du quartier. Reportage.
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Les
cris de la rue Darb Saada |
« Mohamad,
Mohamad », répète plusieurs fois une jeune femme vêtue
de noir, un sac en plastique à la main. Devant le grand
mur de la prison qui regroupe les prisonniers en instance
d’appel, située dans le quartier de Bab Al-Khalq, elle
attend que son mari lui réponde. Une voix venant du
bâtiment lui demande : « Mohamad comment ? », « Mohamad
Bakr », répond la jeune femme qui, depuis huit mois,
répète le même scénario.
Dix
minutes plus tard, son mari se manifeste enfin. « Comment
vont les enfants, comment va ma mère ? Quelles sont
les nouvelles de mon procès ? », demande Mohamad. Samia,
son interlocutrice, lui pose à son tour des questions,
sur ses conditions de détention et sur sa santé.
Cette étrange
conversation n’est pas unique en son genre, Samia est
entourée d’autres personnes qui hurlent et tentent de
communiquer avec les détenus.
Un grand
mur de quatre mètres de haut, gardé par des soldats
qui semblent ne pas se soucier de ce qui se passe, sépare
les visiteurs des prisonniers. Les cellules sont au
troisième étage d’un bâtiment imposant, et leurs fenêtres
sont barricadées. Sans se voir, les prisonniers et leur
famille se parlent, de 8h du matin à minuit. Mères,
femmes, enfants et amis se succèdent. Ils se placent
devant le mur de la prison et viennent aux nouvelles
de leurs proches.
L’effervescence
de la rue Darb Saada ne perturbe pas leur quotidien.
Dans ce brouhaha, toutes les personnes appellent leurs
proches par des noms qui se ressemblent, et les signaux
sont parfois plus efficaces que les cris. C’est pourquoi
Ibrahim a recours aux sifflements pour repérer ses amis.
Ce dernier s’inquiète pour son père absent, mais il
est aussitôt rassuré. Le groupe de jeunes lui explique
l’objet de sa visite et lui fait parvenir de la nourriture
par l’intermédiaire d’un soldat qui, en contrepartie,
recevra une cartouche de cigarettes.
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Les vendeurs en profitent
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De temps
à autre, un marchand ambulant se fraie un chemin, portant
un plateau rempli de briquets, de sandwichs, d’eau gazeuse
et de bien d’autres choses utiles pour les visiteurs dans
la rue.
Les vendeurs
à la sauvette en profitent souvent pour augmenter les
prix. Oum Mahmoud, qui a oublié cette fois-ci d’apporter
les réserves de pain nécessaires à son fils, est obligée
d’en acheter dans la rue, deux fois plus cher qu’ailleurs.
« C’est vrai, je vends la galette à 30 piastres au lieu
de 15. C’est une manière de gagner plus d’argent, mais
les gens ont besoin de trouver ce dont ils ont besoin
», explique Abdou qui vend du pain le matin et des briquets
ou des friandises pour les enfants l’après-midi.
Au
coin de la rue, juste en face de l’entrée de la prison
se trouve un grand café, centre névralgique du quartier.
Il y a quelques années, c’était un café comme les autres.
Mais aujourd’hui, c’est devenu un point de rencontre pour
les marchands ambulants et pour les familles des détenus.
Les habitants du quartier, eux, ne s’y rendent plus.
Le patron,
profitant de la situation, a disposé beaucoup de chaises
et de tables sur le trottoir. Pour servir une clientèle
sans cesse renouvelée, il a recruté de nombreux serveurs.
Les plus jeunes d’entre eux ne sont pas toujours très
aimables avec les familles. Ils les considèrent comme
des criminels puisque leurs proches sont derrière les
barreaux. « J’ai fait de mon mieux pour que mes employés
soient plus gentils, surtout avec les femmes et les personnes
âgées. Mais ces gens qui sont pour la plupart assez pauvres
ne laissent jamais de pourboire. Mes employés en ont marre
de cette situation », explique le propriétaire du café.
En observant
la salle, on ne peut pas distinguer qui est avec qui.
Certains ont rendez-vous avec des avocats. Des femmes
qui ne se connaissaient pas, discutent et échangent leurs
expériences. Et tous les enfants jouent ensemble.
D’un simple
coup d’œil sur la rue, on remarque que tous les trottoirs
sont occupés par des gens qui attendent l’heure des visites.
On se croirait dans une gare, les femmes sont chargées
de sacs de vêtements et de nourriture. Tous patientent
sans rien dire. Ils évitent de gaspiller leur argent au
café, ils ont tout apporté avec eux. Sous un arbre, Fatma
et sa mère attendent depuis très tôt le matin. La jeune
femme, mariée depuis seulement quelques mois, s’est retrouvée
toute seule du jour au lendemain. « Au lieu de profiter
de la vie avec mon mari, je dois venir ici tous les jours
pour entendre sa voix et parfois le voir pendant les visites
», se lamente Fatma, 22 ans. Elle devra attendre encore
2 ans avant de pouvoir retrouver son mari et poursuivre
sa vie conjugale. Fatma garde toujours sur elle la photo
de son mariage, et la contemple en pleurant. Une femme,
assise comme elle sur le trottoir d’en face, vient la
réconforter. Son fils purge une peine de 10 ans de prison,
et lui aussi est un jeune marié. Tous sont dans une situation
plus ou moins similaire : les plus courageux aident les
plus faibles.
La voix de
Ali retentit dans la rue. Il appelle son frère aîné. Sa
mère s’accroche à lui et pleure, complètement désespérée.
C’est leur première visite, ils n’ont pas encore l’habitude
de se retrouver dans cette ambiance, devant cette prison,
ne pouvant même pas apercevoir un visage. Ils n’ont pas
encore obtenu de droit de visite. Seule leur voix peut
leur permettre d’avoir des nouvelles. La mère devient
presque hystérique lorsqu’elle entend son fils. La vieille
femme pleure et lance : « Je t’avais dit de ne pas faire
ça, que vais-je devenir sans toi ? ». La voix de cette
mère entrecoupée de sanglots est couverte par les bruits
des soldats qui traversent la rue avec une dizaine de
prisonniers menottés. Ceux qui attendent depuis longtemps
en profitent pour apercevoir leur fils ou leur mari.
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Des commerçants victimes
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« J’en
ai marre de cette situation. On a perdu toute notre
clientèle à cause des familles qui campent devant nos
boutiques. La réputation du quartier aussi devient mauvaise
à cause de cette prison », dit Sayed Khalil, responsable
d’un atelier de fabrication de marbre.
En effet,
Bab Al-Khalq est à l’origine un quartier commerçant.
Aujourd’hui, beaucoup de magasins ont fermé, faute de
clients. Plus personne ne songe à venir dans ce quartier,
assimilé à la prison, au grand désespoir des commerçants.
Selon un propriétaire de plusieurs entrepôts de bois
rue Darb Saada, il est impossible de travailler dans
ces conditions. « Les visiteurs font beaucoup de bruit
et de problèmes. Je me retrouve malgré moi mêlé à leurs
histoires, j’entends tous leurs secrets », se lamente-t-il.
Bien que ce dernier se plaigne des disputes auxquelles
il participe quotidiennement, il a parfois pitié pour
ces gens. Parfois même, il leur vient en aide alors
qu’il ne les connaît pas.
Les commerçants
ne sont pas les seules victimes de cette situation.
En effet, les habitants du quartier ont eux aussi été
mêlés à ce qui se passe à Darb Saada. Ils ont alors
déménagé, laissant leurs appartements vides.
Avant,
quelques-uns louaient leurs balcons situés en face des
fenêtres des cellules aux familles des prisonniers,
afin qu’ils communiquent plus aisément. « Même si on
gagnait beaucoup d’argent grâce à ces visiteurs, on
s’est trouvé obligé de partir. Les immeubles sont trop
vétustes et risquent de s’effondrer », raconte Galal,
un ancien habitant.
Quant aux
propriétaires des bâtiments, ils n’ont jamais apprécié
de voir leurs locataires s’enrichir ainsi.
Vides,
délabrés et surtout situés devant la prison, les immeubles
sont désertés. Les grands perdants dans cette histoire
sont les prisonniers et leurs familles. En payant 5
livres égyptiennes, ils pouvaient communiquer entre
eux pendant un quart d’heure.
Ahmad,
marchand de bois en gros, comme la majorité des commerçants
du quartier, ne veut pas changer de métier malgré les
pertes. « C’est le quartier où j’ai passé toute ma vie.
Alors je ne peux pas le laisser aujourd’hui. On vit
avec l’espoir que cette prison change d’emplacement
comme on nous l’a promis ». Les habitants du quartier
attendent cette promesdepuis 50 ans, mais rien n’a changé
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Ola Hamdi
Lorraine Fournier
Hanaa Al-Mekkawi
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