La jeune femme
avait vingt-trois ans ; de père inconnu, elle était sans
famille, sans acte de naissance ni pièce d’identité dûment
tamponnée. C’était son premier roman. Elle l’écrivait sans
être écrivaine ; elle n’avait pas lu les histoires des prophètes,
ni les poètes, ni les écrivains. Elle n’était pas reconnue
comme écrivaine. De stature élancée et dotée d’une solide
colonne vertébrale à force de marcher pour s’assurer son
gagne-pain quotidien, elle avait les traits marqués à force
de maigreur, sculptés dans des os aussi durs que de la roche.
La période des élections approchait, précédée par les scandales
sur les affaires de sexe et la corruption des candidats
et des candidates ; scandales dans lesquels les femmes,
bien sûr, avaient droit à la plus belle part. C’était une
assemblée de vieillards qu’ils appelaient le Sénat, qui
rassemblait les sages parmi les vieux hommes et les sages
parmi les vieilles femmes. Le héros du roman est membre
de l’Assemblée. Il a cinquante-quatre ans et il est le plus
jeune sénateur. Il a l’allure d’un sportif ; il joue au
golf tous les jours, est bien bronzé et ses yeux sont brillants.
Il porte un costume élégant et une cravate aux couleurs
vives. Il est rasé de près, sans moustache ni barbe et dégage
une odeur d’after-shave à la lavande. Il a les pas larges
et rapides et travaille dans un journal important. Il a
déjà publié huit romans et est en train d’en écrire un neuvième.
Il s’appelle Rostom.
****
Les nuits tièdes
éclairées par la lune, Rostom se baladait sur la corniche.
Il s’arrêtait devant le kiosque au carrefour, qu’ils appelaient
« boutique ». Son propriétaire était un fils de martyr.
Il portait une djellaba blanche et avait une longue barbe
noire. Dans la vitrine de la « boutique », pendaient des
chapelets, des Corans aux couvertures dorées, des encensoirs,
des calendriers pour le Ramadan et des voiles pour femmes.
Comme d’habitude quand il voyait arriver Rostom, le visage
du jeune homme s’éclaira :
— Bonjour,
ya bacha !
Le jeune lui
tendit le petit bout qui se place dans le narguilé ou sous
la langue et le roman enveloppé dans une épaisse couche
de papier qui ne laissait pas apparaître le titre, ainsi
qu’un calendrier pour le jeûne. Le mois de Ramadan approchait,
et avec lui la bataille pour les élections.
— Quelles nouvelles,
Mohamad ?
Rostom avait
la voix rauque, pleine de cette virilité due à l’épaisse
fumée, qui attirait les jeunes filles, les lectrices de
ses romans à la mode.
— Le dollar
monte, ya bacha et la livre chute.
Rostom lui
tendit une enveloppe marron bordée de la tête de l’aigle,
fermée avec une bande de scotch. Le jeune s’en saisit de
ses deux mains avec le plus grand soin, comme s’il s’agissait
d’un oiseau qui craindrait d’étendre ses ailes et de voler.
Puis il disparut derrière un renfoncement en bois à l’intérieur
de la boutique et en ressortit après quelques minutes, un
sac en plastique noir à la main.
— Recompte,
ya bacha.
— Compter derrière
toi, Mohamad ?
— Combien de
calendriers voulez-vous, ya bacha ?
— C’est selon
le nombre d’électeurs. Deux mille, trois mille, quatre mille.
— Les gens
sont tous avec toi et Dieu aussi.
— Dieu est
au-dessus de tous.
****
La nuit, avant
de dormir, Rostom retira l’épaisse couche de papier qui
recouvrait le roman, comme s’il déshabillait une femme.
Il aimait lire en fumant et en buvant. Son désir pour les
interdits se réveillait, comme tous et toutes les autres.
L’interdit rendait les choses plus désirables, comme ils
disaient. Sur la couverture, il y avait une photo de la
jeune auteure, une petite photo carrée. Son regard s’arrêta
sur les traits de son visage, ces traits de pierre ; les
yeux étaient fixés sur les siens, pénétrants et coupants
comme la lame d’un couteau. Vingt-trois ans. Elle était
plus jeune que lui de 31 ans. Elle était née au printemps
1981, l’année où était paru son huitième roman, celui pour
lequel il avait obtenu le premier prix que le président
lui-même lui avait remis lors d’une grande cérémonie, cinq
mois avant son assassinat. L’image de la jeune fille lui
apparut en rêve.
****
Première
partie
La jeune fille
s’enfuit dans un endroit lointain pour écrire le roman.
Elle n’emmena avec elle qu’un sac avec ses vêtements, ses
papiers et le fœtus qu’elle portait dans ses entrailles.
Elle partit pour une plage lointaine pour s’approcher le
plus possible de la mer ouverte. Elle fuyait l’obscurité
des murs, la décision d’arrestation et la peine de mort.
Elle voulait donner la vie à son enfant, le fruit de l’amour
sacré, semence divine dans l’utérus de la vierge. La nuit,
quand le vent se calmait et que les eaux de la mer s’endormaient,
l’enfant pas encore née s’étendait dans ses profondeurs.
Elle ne savait pas d’où elle venait, comme son premier roman,
dont elle ne savait pas encore le titre. Les gens vivaient
dans la terreur ; c’était l’inconnu qui les terrorisait
le plus, et les choses sans noms. Car même le diable, ils
connaissaient son nom : Iblis. La jeune fille appuya sur
l’interrupteur à côté de son lit, repartit avec sa mémoire
vers sa ville. Elle avait traversé la mer du sud vers le
nord pour s’en éloigner. La vision nécessitait une distance
plus grande, loin du tumulte et des voix qui criaient, loin
de la poussière des impasses et de la canicule de l’été.
Elle dégrafa les voiles enroulés autour de sa tête, contempla
son visage découvert sous la lumière du soleil. Son corps
nageait dans la mer comme un poisson argenté. Ses yeux étaient
ouverts sur un horizon sans plafond. Elle gardait dans les
oreilles un bourdonnement qui lui rappelait les mouches
d’Al-Sayeda Zeinab ou les sonneries du vieux réveil à côté
de son matelas, ainsi que les prières des mendiants et des
mendiantes qui, devant la porte de la mosquée, demandaient
justice et miséricorde au ciel. En vain. Le ciel restait
étendu au-dessus de leurs têtes, muré dans son silence éternel,
sauf à quelques rares moments en hiver lorsqu’il tonnait
et que tombait une légère pluie chuintante, qui ne tardait
d’ailleurs pas à s’assécher. Ils étaient installés dans
le petit café tout près de la place Tahrir, à siroter du
vin. Après le premier verre, elle était toujours prise d’un
plaisir triste. Samih était assis à côté d’elle dans un
costume gris sans cravate ; il avait le visage pâle et maigre,
les yeux verts. Devant elle, Carmen, dans un habit coloré
; elle avait d’épais cheveux marron qui frémissaient à chaque
hochement de tête et chaque éclat de rire. A côté d’elle,
Rostom et son visage bronzé dans un costume couleur ciel,
une cravate rouge marquée de cercles bleus. Il avait les
yeux évasifs. Il remplissait les verres vides, lui tendait
le sien ; leurs regards se rencontrèrent, brièvement, puis
il redevint pensif. Ses yeux à elle restaient fixés dans
les siens même s’ils étaient absents, fixes, pénétrants
et coupants comme la lame d’un couteau. Deux grandes prunelles
dont le bleu était aussi noir que les profondeurs de l’océan,
là où se fondaient les couleurs, et lui donnaient une attirance
particulière, quelque chose de plus fort que le sexe. La
nuit, la ville du Caire se conjuguait au féminin. Dans la
journée, sa raison apparente croyait à l’équivalent masculin.
Dans sa raison profonde, elle vivait au féminin. Elle parcourait
les rues de la ville à pied ou dans la Mercedes de la même
couleur que le costume, que conduisait Rostom. C’était la
première fois qu’il l’invitait seule. Carmen était à New
York ; elle participait à une conférence sur le roman «
post moderne » et Samih était à Assiout où il donnait un
cours à l’université sur la « biologie de la culture ».
Rue des Pyramides, son regard s’arrêta aux sommets des pyramides.
Elle apercevait le visage de Rostom de côté ; son nez élevé
dans lequel il y avade l’orgueil ; ses grosses lèvres qui
ressemblaient à des lèvres africaines, ses grandes mains
recouvertes de poils blondis par le soleil qui se déplaçaient
sur le volant fermement et avec confiance. C’était la première
fois qu’il l’invitait seule. Ils avaient pris l’habitude
d’être ensemble, à quatre. Quelque chose se passait entre
eux, un vague courant de sentiments inquiétants .