| Paris,
De notre correspondante —
Al-Ahram Hebdo : Quels
souvenirs gardez-vous de votre enfance en Egypte ?
Edouard
Jean Empain : Il faut savoir
que j’avais entre trois et six ans. C’est-à-dire que c’est essentiellement
des souvenirs faits d’images d’enfant. Des images dont il me
semble me souvenir vraiment et puis des photos. Alors quand
je me vois en bédouin dans le jardin du palais, je ne sais pas
si je m’en souviens parce que j’ai vu les photos ou si je m’en
souviens réellement. C’est un mélange. Ce sont des impressions
et ce sont presque toujours des mémoires du palais hindou vu
de l’extérieur, le jardin qui était magnifique à l’époque. Je
n’ai aucune mémoire de l’intérieur. Je ne me souviens pas où
je dormais, de la cuisine ou du salon.
— Vous êtes
donc parti d’Egypte très jeune ?
— Mon père passait
tous les ans quatre mois en Egypte, surtout dans les années
1930. Après, il y a eu la guerre et on ne pouvait plus se rendre
en Egypte. Il n’y avait plus de bateaux, plus rien. Donc il
y a une grande période de creux. Je ne suis retourné en Egypte
que bien plus tard. Nous y avions encore beaucoup d’affaires
dont il fallait s’occuper : Héliopolis, la vente de terrains,
la construction de bâtiments ainsi que le chemin de fer, le
tramway. Tout cela appartenait à la famille. Cela demandait
beaucoup de travail et moi, petit à petit, j’ai souhaité me
mettre au courant de tout cela pour pouvoir continuer. Parce
que c’est incontestablement une histoire d’amour entre ce pays
et ma famille. C’est une vieille histoire d’amour avec tout
ce que cela implique, c’est-à-dire des périodes très heureuses,
des disputes comme lors de la période de Nasser.
— Vous n’avez
pas connu votre grand-père ?
— Non, il est mort
en 1929, avant que je ne sois né. Ce que je connais de lui ce
sont toutes les histoires, toutes les légendes. Parce qu’il
y a beaucoup de légendes sur lui, sur l’Egypte, sur le palais.
Il est hanté, il a une tour qui tourne, etc. Je ne démens jamais,
parce que c’est trop joli. Même si ce n’est pas vrai, je les
garde vivantes pour leur beauté.
— Qu’aviez-vous
pensé à l’époque quand on vous a confisqué vos biens ?
— Moi, cela m’avait
fait beaucoup de mal à l’époque parce que cela me coupait de
la possibilité de pouvoir retourner dans ce pays, essentiellement.
Bon, bien sûr, cela avait des conséquences financières qui étaient
désagréables mais ce n’était pas le principal. Je ne pouvais
plus y aller. Mon père et mon grand-père sont enterrés dans
la Basilique d’Héliopolis. On se demandait vraiment pourquoi
on nous faisait cela. On n’avait rien apporté de mauvais au
pays. La famille n’avait apporté que du bon. Donc, il y avait
un côté injuste. Je pense que maintenant les autorités égyptiennes
essayent, non pas de compenser, mais de faire oublier cette
période.
— Que ressentez-vous
à l’idée de retourner en Egypte pour les célébrations du centenaire
d’Héliopolis, ville fondée par votre grand-père ?
— C’est l’occasion
de se réconcilier, à la limite de me justifier si on me pose
des questions sur cette période difficile. J’aimerais bien qu’on
me dise ce qu’on me reproche. Je ne pense pas qu’on ait des
réponses à cela. Je voudrais savoir ce qu’on a fait de mal.
Et si nous n’avons rien fait de mal, alors embrassons-nous.
Parce que moi dans mon testament, et cela ma femme et mes enfants
le savent, j’ai dit que je voulais être enterré en Egypte, dans
la crypte de la Basilique, aux côtés de mon père et de mon grand-père.
Bien sûr, j’y serais enterré quoi qu’il se passe, mais je trouve
que c’est mieux si mes relations avec les autorités égyptiennes
étaient au beau fixe. Et je pense qu’elles vont le devenir.
Je l’espère.
— Vous savez
que le palais de votre grand-père a été repris par le gouvernement
égyptien. Qu’en pensez-vous ?
— Cela me paraît
être une bonne chose parce que les propriétaires précédents
l’ont laissé à l’abandon, l’ont laissé en ruine. Et c’est quelque
chose qui me faisait beaucoup de mal parce que quand les gens
allaient en Egypte, en descendant de l’aéroport, en allant vers
Le Caire, on passait devant et on se disait : ça, c’est le palais
du baron Empain. Et c’est un mensonge. C’était le palais du
baron Empain qui avait été vendu il y a quarante ans. Si c’était
vraiment resté une propriété de la famille Empain, jamais elle
ne serait dans cet état d’abandon bien entendu. A partir du
moment que le gouvernement le rachète, je suppose que c’est
pour en faire quelque chose. Et puis, et j’en reviens à mon
début d’interview, j’aimerais bien revoir les beaux jardins
autour. Le désert avait repris le dessus.
— Ce qui ressort
de la mémoire des familles héliopolitaines, c’est énormément
d’affection pour le lieu en soi mais aussi pour le baron. Qu’en
pensez-vous ?
— Le baron Empain,
ce n’est pas moi. En fait, c’est une suite de barons Empain,
de générations différentes et les gens n’arrivent pas à mettre
un visage dessus. Le baron Empain c’est une espèce de mythe
qui n’a pas de visage. Il est blond, il est brun, il est petit,
il est grand, on ne sait pas. Au cours de mes visites en Egypte,
quand je disais qui j’étais, on me disait toujours : c’est marrant
je ne vous voyais pas comme ça . |