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était une fois Héliopolis. Celle du baron Empain ? Bien
sûr, cette dernière mérite d’être contée, ce que l’on
a fait dans les articles pages 3 et 4 et dans la rubrique
Voyages du numéro 555. Mais il y a aussi l’Héliopolis
antique, celle des pharaons. Le rapport entre les deux
n’est pas une simple question de nom, mais sans doute
de conception. Une cité utopique à surgir dans le désert
pour réaliser un dessein. Les utopies ne sont pas du seul
ressort des civilisations occidentales comme on le dit
volontiers. D’ailleurs, elles obéissent à un aspect tout
à fait différent, fait d’éthique et d’un esprit communautaire.
Chez un Thomas More, humaniste et homme politique, il
y a 54 villes édifiées à partir d’un même plan et réparties
sur l’île d’Utopie qui ne figure sur aucune carte. Un
rêve somme toute modeste, qui ressemble à celui d’un fonctionnaire
à la retraite : des petites maisons avec un jardin. On
a la paix plus ou moins. Mais le décor répétitif avec
son cadre de vie ne pousse-t-il pas à l’ennui ? More imagine
que tous les dix ans, les locataires changent de domicile.
Mais elles sont bien les mêmes, ces maisons. En fait pour
lui, il s’agit aussi d’un aspect politique et éthique
: ne pas avoir le sentiment de propriété. Un socialiste
avant la page.
Charles Fourier
et les « socialistes utopistes » du XIXe siècle inventent
le phalanstère. Là où les ouvriers vivent et travaillent
côte à côte en communauté. La liste est longue de ces
communautés idéales. L’urbanisme est le principal champ
des utopies sociales. Sans doute parce que l’homme et
son idéologie se définissent par l’habitat, surtout la
ville. Celle-ci fait partie des symboles importants s’agissant,
comme le souligne le Dictionnaire des symboles (éditions
Robert Laffont) du « signe de sédentarisation des peuples
nomades (...). Les villes sont traditionnellement carrées,
symbole de stabilité, tandis que les tentes ou les camps
nomades sont le plus souvent ronds, symbole du mouvement
».
De
plus, les villes, celles d’Orient surtout, sont les images
de centres spirituels à l’exemple de l’Héliopolis primordiale,
de Jérusalem, ville du soleil. C’est l’ancienne Ioun,
« cité du pilier » dite On dans la Bible. Le soleil Rê
était le dieu tutélaire de la cité. C’est en l’honneur
de Rê héliopolitain que les rois de la Ve dynastie construisirent
leurs temples solaires. Cette conception solaire serait
à l’origine d’une ville tout aussi idéaliste ou même utopique,
Tell Al-Amarna ou Akhetaton, l’horizon d’Aton. C’est la
ville qui devait être la capitale de l’Egypte pendant
une quinzaine d’années. Un rêve d’Akhenaton (1379-1362).
Une ville de palais, de jardins, y compris un parc zoologique,
avec un grand temple et trois autres sanctuaires dédiés
à Aton. Ville éphémère comme le règne de son roi, elle
est connue aussi pour avoir abrité des artistes, les créateurs
d’un art nouveau fait de réalisme. Lorsqu’Akhetaton a
été abandonnée, il n’en resta rien de sa splendeur.
L’Egypte
connut par la suite des villes fruits de rêve comme Alexandrie.
La cité d’Alexandre le Grand eut pour architecte le Grec
Dinocratès. Son musée et sa bibliothèque constituèrent
son véritable sens, en plus de la légende qui l’entoura.
La renaissance actuelle de la ville ne s’explique-t-elle
pas par la résurgence de la Bibliothèque ? Une autre forme
d’utopie moderne si l’on songe à l’heure où la culture
et la liberté de pensée sont sous pressions diverses.
Le Caire
aussi a sa légende. Un hasard a voulu qu’elle porte ce
nom, Al-Qahira (Mars). C’est au passage de la planète
Vénus qu’une cloche devait sonner pour commencer les travaux
et baptiser la ville Al-Zahraa ou Vénus. Un corbeau s’étant
posé sur la corde au moment du passage de Mars, elle reçut
ce nom martial qui lui convient si peu d’ailleurs. Changement
de destin ?
Quoi qu’il
en soit, il semble qu’il faudrait toujours un visionnaire
pour créer une ville. Pour notre Héliopolis actuelle,
ce fut le baron Empain. Elle est un peu le fruit d’un
fantasme bien réglementé. Elle a échappé, souhaitons que
ce soit pour toujours, à la dérive de l’informel et aussi
de cet informel de luxe. Avec l’obélisque, le seul ayant
subsisté de la ville antique et érigé par Sésostris Ier
à l’occasion d’une hebsed fête du jubilé, transporté dans
une place près de l’aéroport dans la ville d’aujourd’hui,
Héliopolis n’est pas sans rapport avec son passé . |