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Centenaire
d’Héliopolis.
Loin des mythes qui ont entouré sa création, plusieurs
raisons et enjeux ont fait de la ville du soleil Rê une
expérience à part, un cas unique en son genre. Ville utopique,
conçue comme un tout.
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Mémoires
de la cité du soleil
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| Une
banlieue du Grand-Caire, mais non pas comme les autres.
Plantée au début au milieu du sable, Héliopolis n’a pourtant
rien à voir avec ces villes satellites situées au fin
fond du désert. Un siècle après sa fondation, cette ville
du soleil Rê est considérée comme un exemple à suivre.
Il est vrai qu’elle est le fruit d’un
rêve d’un grand industriel belge, le baron Edouard Empain,
qui décide en 1905 de bâtir une ville de toutes pièces.
Mais l’histoire va beaucoup plus loin qu’un simple rêve.
Depuis la première pierre, rien n’a été laissé au hasard.
Du choix des compétences auxquelles il a fait appel, les
architectes les plus doués du monde tels que Ernest Jaspar
et Alexandre Marcel, à la répartition des responsabilités,
tout était bien réfléchi. L’architecture qu’il compte
donner à la ville doit se soumettre à des contraintes
et lois spécifiques. Même la fondation de l’entreprise
qui gérera la nouvelle cité, Heliopolis Oasis Company,
est selon Pascal Garret, architecte, « bien plus qu’une
simple opération de lotissement, une viabilisation de
parcelles en vue de les vendre avec plus-value à des particuliers,
car il s’agit d’un projet global de création ex nihilo
d’une ville ».
Le choix de sa situation géographique,
à une vingtaine de kilomètres au nord-est du Caire, trouve
aussi ses raisons. « S’éloigner de la vallée du Nil et
relier la nouvelle banlieue à la capitale par un moyen
de transport rapide, une ligne de métro qu’il possédait.
Donc faire d’une pierre deux coups », explique l’urbaniste
et historien Milad Hanna. Celui-ci considère l’urbanisme
en Egypte tout au long de l’Histoire comme un simple miroir
qui ne fait que refléter ses époques de gloire ou de décadence.
Il voit dans Héliopolis « la véritable incarnation d’une
période très riche et d’une vision capable de prévoir
les siècles à venir de cette ville ».
Ville dotée d’une certaine indépendance
par rapport à la capitale, c’est ainsi qu’Héliopolis a
été conçue. Une autonomie qui n’oblige pas les Héliopolitains
à faire la navette tous les jours avec Le Caire. Et la
planification de la ville était en tant que telle une
nouveauté. Pour la première fois dans l’histoire urbaine
de l’Egypte, une ville est divisée en quartiers selon
la classe sociale de ses habitants. Et si le monde élégant
constituait la cible principale d’Héliopolis, cela n’a
pas empêché les populations à faibles revenus d’y trouver
un logement. Mais, chaque classe avait ses propres rues,
services, logements et lieux de divertissement. « La rue
Al-Orouba comprenait les palais, et juste à côté, dans
la rue Bagdad, se trouvaient les villas et les maisons
à arcades destinées aux hauts fonctionnaires ; le quartier
d’Al-Ezba, près de Midane Al-Gamie (la place de la mosquée),
abritait les ouvriers et petits employés, des populations
modestes qui devaient assurer le service et le confort
des résidents aisés habitant les quartiers chic de la
ville », explique Chérif Kamel, urbaniste ayant travaillé
sur Héliopolis.
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Stratification
sociale
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Du
plus pauvre au plus riche, chacun pouvait y trouver asile,
le domicile de ses rêves, le luxe et le confort. De la
demeure spacieuse à la villa architecturale avec jardin,
différentes catégories sociales pouvaient cohabiter dans
le même endroit. Mais cette coexistence est bien mesurée
et soumise à un contrôle de l’espace. D’après Hoda Edward,
présidente du département de la planification à l’Institut
de planification urbaine du ministère de l’Habitat, les
distinctions sociales à Héliopolis respectent une certaine
échelle urbaine et un ordre architectural. « Les logements
sociaux ne risquent pas de ternir la vue des classes aisées
et les quartiers des pauvres sont bien dissimulés », explique-t-elle.
Une
philosophie que Milad Hanna appelle « zonning » et qui
consiste à diviser la ville en plusieurs zones tout en
donnant à chacune son propre style. Aujourd’hui, et à
l’occasion du centenaire d’Héliopolis, une étude a été
faite sur une dizaine de quartiers du Grand-Caire, dont
Héliopolis. Cette étude, effectuée par l’Institut de planification
urbaine, en coopération avec des urbanistes étrangers
ainsi que le Centre français de culture et de coopération,
vise à recenser le patrimoine architectural de ces quartiers
pour pouvoir le sauvegarder.
Dans le cas
d’Héliopolis, les chercheurs et consultants étrangers
ayant participé à l’étude ont souligné la nécessité du
lancement de toute une campagne visant à préserver la
particularité urbaine et architecturale de cette ville.
« En faisant notre étude, nous avons constaté que tous
les services nécessaires étaient à la disposition des
Héliopolitains, des écoles aux lieux de culte, en passant
par les endroits de divertissement tels que l’hippodrome,
le Lunapark, le Heliopolis Sporting Club ou le Palace
Hôtel, des endroits qui visaient à attirer toute une clientèle
égyptienne et étrangère », commente Edward. Des services
qui étaient bien vendus, grâce à un système de marketing
et de publicité très avancé.
Et ce n’est
pas tout. Une singularité remarquable de cette ville était
le cahier des charges auquel chacun doit se conformer.
« A travers ce cahier, Empain a réussi à contrôler les
moindres détails concernant l’image, la hauteur et le
style de chaque bâtiment. Ce document fixe les délais
pour la construction, impose des clauses techniques sur
les matériaux à utiliser, ainsi que les techniques et
les prescriptions déterminant l’allure générale et le
style architectural », explique Milad Hanna.
Ce cahier
des charges a donc été le garant d’une certaine cohérence
et homogénéité de toutes les bâtisses d’Héliopolis. Aujourd’hui,
un regard sur les archives de ces cahiers des charges
se trouvant au siège de la société surprend les chercheurs.
« En comparant les prescriptions mentionnées dans les
cahiers d’un bâtiment quelconque avec son état actuel,
on a trouvé que toutes les instructions ont été respectées
à la lettre, même celles relatives à l’ornementation et
aux décorations extérieures », indique Edward. |
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L’identité à travers l’architecture
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Une
précision qui a pu renforcer l’identité urbanistique et
architecturale de la ville et certes permis de sauvegarder
cette image d’une ville unifiée. Cela a, à son tour, permis
une certaine standardisation de plusieurs éléments. «
Le mélange d’éléments constructifs et décoratifs fait
que les immeubles d’Héliopolis sont reconnaissables au
premier coup d’œil », explique Chérif Kamel. La singularité
de la ville ne s’arrête pas là. La Société d’Héliopolis
jouissait d’une certaine autonomie, voire d’un certain
pouvoir, et a ainsi, dès sa fondation et jusqu’à ce jour,
imposé des restrictions qui étaient conçues en isolation
des lois appliquées par l’Etat dans les autres régions
de la capitale. « Le baron a imposé son propre goût et
ses lois à ceux qui voulaient construire à Héliopolis,
même si ces conditions ne sont pas appliquées ailleurs.
En mélangeant arts islamique, oriental, européen et moderne,
il a marqué la ville d’un style unique. Mais il a surtout
exigé que l’Etat n’intervienne en aucun cas dans la planification
ni le style », rappelle Milad Hanna.
Sur
le plan pratique, cela se faisait sur deux étapes. Toute
personne désirant construire à Héliopolis devait d’abord
obtenir une autorisation de la part de la Société d’Héliopolis,
où elle obtenait un cahier des charges avec les consignes.
Ensuite, elle passait par la municipalité qui lui donnait
un permis final de construction. Et même après la nationalisation
de la Société d’Héliopolis dans les années 1950, l’Etat
s’est rendu compte de la particularité du style de cette
ville et a donc décidé de maintenir le même système et
le respect des mêmes procédures. Aujourd’hui, il est vrai
que cette société est sous direction égyptienne, mais
il est toujours nécessaire d’obtenir le consensus de son
directeur sur toute demande de construction avant de passer
par la municipalité. Des règlements stricts oui, mais
qui ont de préserver plus ou moins la richesse de la ville.
Cela explique comment « les immeubles d’Héliopolis ont
pu résister à la négligence généralisée », explique Chérif
Kamel.
Une opinion
soutenue par Pascal Garret, pour qui la restauration des
anciens édifices de la ville posera peu de problèmes puisque
l’essentiel est là. « Lorsqu’un bâtiment est en ruine,
il suffit pour le restituer de s’inspirer de son homologue
situé un peu plus loin et qui se trouve en bon état ».
Si l’aventure d’Héliopolis peut paraître pour certains
comme un pari où les échecs peuvent être plus nombreux
que les réussites, la réalité a prouvé le contraire. Le
projet a non seulement tenu compte des études de marché
et des données économiques, mais a surtout réussi à donner
à la ville un certain aspect culturel, voire une identité,
un esprit. Aujourd’hui, si l’on se promène dans les méandres
de cette ville, on ne peut que remarquer qu’il existe
quelque chose d’exceptionnel. « Une véritable entité urbaine
qui a pu s’inscrire dans l’histoire », comme la qualifie
Hanna, même si comme d’autres quartiers du Caire, Héliopolis
n’a pas pu échapper aux immeubles gigantesques aux dizaines
d’étages, aux embouteillages et aux façades de magasins
qui ne font aucun cas de l’esthétique. On affiche pourtant
l’optimisme, comme Anne Van Loo, architecte et urbaniste.
Simplement parce que pour elle, « avec ce recul dans le
temps, Héliopolis a pu résister aux épreuves du siècle.
Et aujourd’hui encore, en dépit de ses malheurs, le nouveau
Caire (Misr Al-Guédida) est toujours un des plus beaux
et des plus aérés quartiers de la capitale » . |
| Amira
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Parole d’Héliopolitain |
Abdallah
Bilal est un Héliopolitain pur et dur. Ses 67 ans, il
les a tous vécus dans la ville du soleil. Et il est fier
d’être le témoin de plus des deux tiers de ce centenaire.
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Il
est né à Héliopolis et continue de vivre là-bas. Il y
a passé son enfance, ses souvenirs d’adolescence, de jeunesse,
y a fondé son nid conjugal, et est devenu père puis grand-père.
Juste comme sa ville, il a dû subir les traces des années
et les rides qui ont envahi son visage brun ont aussi
marqué le visage de sa bien-aimée Héliopolis. Une histoire
d’amour lie Abdallah Bilal à Héliopolis, la ville dont
les rues et ruelles ont vécu ses sorties, ses aventures
amoureuses, ses moments de joie, de chagrin et de folie.
La ferveur l’obsède lorsqu’il commence à parler de sa
ville. Il passe d’une histoire à l’autre, d’un coin à
l’autre et d’une date à l’autre en toute aisance. On se
demande comment il a pu enregistrer tout cet amas d’informations
et de détails qu’il narre sans aucune hésitation. « Ici,
j’ai inauguré en 1964 avec le premier ministre égyptien
de la Jeunesse, Talaat Khaïri, le premier club pour les
jeunes Héliopolitains », commence-t-il l’une de ses histoires
préférées en nous montrant une photo en noir et blanc
de lui accompagné des ministres de la Jeunesse et des
Transports. « Il n’y avait à Héliopolis que deux sortes
de clubs, une pour l’élite tels les clubs Héliopolis et
Héliolido et une autre pour les communautés étrangères.
Les jeunes issus de familles égyptiennes modestes, comme
moi, n’avaient droit à aucun terrain de jeu, à part le
terrain de la princesse Férial, une sorte de jardin public
situé rue Al-Riyad. Nous avons transformé cet espace près
de la place d’Al-Mahkama (le tribunal), qui était auparavant
destiné aux cimetières, en un club sportif. Un club accessible
à tous, et qui a donné naissance aux plus grands noms
d’athlètes, de nageurs, de joueurs de football et de boxeurs
». Il cite des noms comme Abdo Kabrit, le champion de
boxe, et de Mohamad Gueissa, le champion d’athlétisme.
Bilal était le moteur du projet et a ensuite occupé le
poste de directeur du club. Diplômé de la faculté d’information,
il est aussi journaliste au magazine littéraire Ichraqat.
C’est d’ailleurs à Héliopolis qu’il a découvert ses premiers
talents de journaliste. « Je jouais au détective privé,
à l’investigateur. J’adorais chercher les secrets de chaque
endroit, les anecdotes que peu de gens savaient, je me
lançais chaque jour dans une nouvelle découverte, j’enregistrais
tout dans ma mémoire ». Un hobby dont il a su profiter
en lançant un autre projet, un hebdomadaire fait par des
Héliopolitains pour les Héliopolitains, Sawt Misr Al-Guédida
(la voix d’Héliopolis), qui distribuait plus de 30 000
exemplaires. Toute l’équipe de la rédaction était constituée
d’habitants d’Héliopolis et certains sont devenus plus
tard de célèbres hommes de médias tels que Mohamad Gharib,
Hamdi Qandil, Zakariya Loutfi Gomaa, et des dessinateurs
tels que Nagui et Ibrahim Chaker. Le siège de ce journal
n’est autre que l’actuel centre commercial Al-Horriya
Mall, situé sur la rue Al-Ahram. |
Chronique d’une ville
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Dans ce journal,
Bilal était le responsable d’une rubrique qui faisait
découvrir aux lecteurs des endroits héliopolitains typiques.
Où boire un bon café et où voir le dernier film ? Grâce
à ce métier, il a pu raconter ses petites balades dans
ses articles. « Dans la rue Al-Riyad par exemple, habitaient
de grands chanteurs comme Mohamad Qandil, Karem Mahmoud
et Hassan Abdel-Wahab, l’oncle du célèbre musicien Mohamad
Abdel-Wahab. Dans la rue Yakoub Artin habitait l’acteur
Hassan Al-Fiqi, qui a joué le célèbre rôle d’Abou-Halmous.
Dans la rue Al-Sabaq (la course) habitait le musicien
Riyad Al-Sonbati. Et dans la rue Abdel-Moneim Riyad résidait
l’actrice Lebléba quand elle était encore mariée à Hassan
Youssef ». Bilal est capable aussi de se souvenir des
numéros des immeubles et des noms des rues qui ont changé
avec le temps. « Au rez-de-chaussée de l’immeuble numéro
13, rue Abbass Al-Aqqad devenue Morid Ghali, devant la
fontaine de Roxy, se trouve le café Al-Sohbaguiya où de
grands écrivains comme Yéhia Haqqi venaient pour écrire
leurs œuvres en s’inspirant des scènes de la vie quotidienne
d’Héliopolis ». Dans sa rue natale, Haroun Al-Rachid,
qui portait le nom d’Al-Ezba et qui abritait des familles
issues de couches populaires, Bilal est né en 1938. «
C’est la sage-femme Oum Georges qui m’a fait venir au
monde. Il n’y avait que deux sages-femmes à Héliopolis
à l’époque, elle et Oum Kawsar. On rigolait et disait
que la progéniture née par les mains d’Oum Georges était
beaucoup plus intelligente ». Fils d’un simple ouvrier,
il se rappelle que tous les mois il avait pour tâche d’aller
verser 2 L.E. au siège de la Société d’Héliopolis. Une
somme qui couvrait le loyer, les frais d’eau, d’électricité
et qui permettait aussi à Bilal de s’acheter une friandise
en rentrant. « Le salaire de mon père dans les années
1930 ne dépassait pas les 10 L.E. Les autres familles
plus aisées habitaient la place Ismaïliya ou les rues
Ibrahim Al-Laqqani, Mirghani ou encore Bagdad ».
Son école
publique, Misr Al-Guédida, située sur la rue Al-Orouba,
lui a fait connaître Zakariya Azmi, l’actuel chef du cabinet
de la présidence de la République, et Adel Imam, le plus
grand cardiologue égyptien. Ces deux n’étaient que ses
camarades de classe. Une école qui a vu grandir d’autres
noms tels Mahmoud Al-Gohari, l’ex-sélectionneur de l’équipe
égyptienne de football, ou l’ingénieur Hussein Sabbour,
le président du club Al-Seid. Et les week-ends, Bilal
ne ratait pas sa sortie préférée. « Je regardais les derniers
films projetés dans la salle de cinéma Riviera. Et ce,
de la terrasse d’un immeuble d’en face. Sans verser un
sou, j’avais droit à deux films d’affilée dans un même
programme ».
Ses histoires,
très personnelles et très subjectives, sont les souvenirs
les plus chers de ce vieux Héliopolitain, l’histoire de
toute sa vie. Comme d’autres habitants d’Héliopolis, c’est
l’ensemble de ces récits qui constitue à la fois l’histoire
de la ville, un voyage dans le temps et surtout une mémoire
des Héliopolitains . |
A. D. |
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