Il était évident dès le début que l’interview
accordée par le président Moubarak, que tout le monde a suivie,
était plutôt un aperçu de son itinéraire qu’un programme électoral.
D’ailleurs, c’est ce que le président a confirmé à la fin
de l’entretien, en réponse à une question sur la possibilité
de présenter sa candidature aux prochaines élections présidentielles,
lorsqu’il a dit sans équivoque : « Quand je prendrai la décision
de me présenter, je l’annoncerai aux gens et je leur soumettrai
ma vision d’avenir ». Si nous voulons porter un jugement sur
cet entretien, il faut le faire à partir de la perspective
déterminée par le président Moubarak et non à travers les
feux d’artifice déclenchés par la campagne publicitaire qui
a précédé sa diffusion. En effet, les journaux nationaux sont
allés jusqu’à prévoir des surprises que le président annoncerait,
notamment la réponse à la question de savoir s’il allait se
présenter aux prochaines présidentielles. Un journal est allé
jusqu’à dire que juste 15 minutes après le début de l’entretien,
le président annoncerait une surprise. En réalité, le président
abordait à ce moment précis, à partir du quartier général
de l’armée de l’air, son itinéraire militaire et politique
depuis la fin de ses études à la faculté d’aviation. Que l’interview
soit menée à partir de la salle de commandement est certes
une chose inhabituelle mais pas surprenante au sens propre
du terme. Quand nous évoquons une surprise et disons aussitôt
que le président va répondre à la question préoccupant tout
le monde, les gens penseront immanquablement que le président
annoncera à ce moment-là sa décision de se présenter ou non
aux présidentielles. Or, il n’en a rien été.
A
mon avis, l’entretien a été précédé d’une longue période de
préparation et d’étude minutieuse. C’est précisément ce qui
a fait de lui un document historique important. Ce n’est pas
la première interview accordée par le président à la télévision
mais elle était incontestablement la plus exhaustive et celle
qui a couvert une large période de l’Histoire, s’étendant
sur plus d’un demi-siècle. Cependant, la campagne publicitaire
qui l’a accompagnée était inappropriée. Au moment où nous
avons un entretien qui dure plus de sept heures avec le président
de la République, nous n’avons pas besoin d’en faire une publicité
aussi médiocre, en avançant qu’il annoncerait des surprises
ou qu’il répondrait à certaines questions demeurées sans réponses.
Nous n’avions pas non plus besoin de jouer aux chiffres, en
disant que l’interview a comporté 199 questions ou qu’elle
a duré 420 minutes ... Dans tous les cas, les gens verront
l’entretien diffusé à la télévision, les rues seront sûrement
vides et la fréquentation des salles de cinéma baissera. Juste
pour la simple raison que la personne interviewée est le président.
En outre, l’entretien intervient à un moment important, à
la veille d’une élection présidentielle qui aura lieu selon
un nouveau système. Donc, nous devons juger l’entretien à
partir de son contenu et non suivant la publicité qui l’a
précédé. De cette manière, l’interview aurait trouvé sa place
dans l’Histoire, celle du président et de l’Egypte. Elle est
devenue une référence pour tout chercheur travaillant sur
les événements de cette époque de l’Histoire. La valeur réelle
de l’entretien ne provient pas d’une quelconque surprise qu’il
a révélée mais du fait qu’il a réussi avec brio à retracer
une importante phase de notre histoire moderne, racontée par
le président Moubarak, et enrichie de nombreux détails.
Emadeddine Adib est un journaliste d’une
grande valeur. Il appartient à une école de journalisme qui
accorde le maximum de soins au travail. Adib a pris huit mois
pour préparer cet entretien. Il a discuté avec des proches
du président, dont son conseiller pour les affaires politiques,
Ossama Al-Baz, en vue de parvenir à une idée complète de sa
personnalité et de sa vision. Il a alors réussi plus que tout
autre journaliste à s’approcher de certaines étapes marquantes
dans la vie du président, comme l’assassinat de l’ancien président
Anouar Al-Sadate. Bien que le cadre de référence de l’entretien
ne fût pas la prochaine campagne électorale, il n’en demeure
pas moins que le fait qu’il soit effectué à ce moment précis
le rend indissociable du climat des élections. De ce point
de vue, l’interview était celle qui s’est rapprochée le plus
de la personnalité du président. Et dans tout scrutin, la
personnalité du candidat est d’une importance qui dépasse
parfois celle de son programme électoral.
Un regard sur les élections présidentielles
aux Etats-Unis démontre cette réalité. C’est ainsi qu’un institut
de recherches avait prédit que le candidat Eisenhower allait
écraser son rival lors de l’élection présidentielle de 1952,
non pas en raison de ses positions sur les questions chaudes
du moment, la guerre de Corée et l’inflation, mais à cause
de la personnalité de cet héros militaire qui a gagné la seconde
guerre mondiale. Un professeur de théorie politique à l’Université
de Californie a effectué une fameuse étude sur les caractéristiques
du président idéal. Il a conclu que les positions glorieuses
ne suffisent pas à elles seules à mettre en relief la réussite
d’un président, qui devient dans notre imaginaire un grand
homme d’Etat en raison aussi de sa personnalité.
Aux élections de 1960, et après le duel télévisé
qui a opposé les deux candidats à la présidence, John Kennedy
et Richard Nixon, l’opinion publique américaine s’est divisée
en deux camps. Le camp qui a vu le duel a penché pour Kennedy
alors que celui qui a lu le texte a préféré Nixon. En d’autres
termes, le discours de Nixon était plus convaincant alors
que la personnalité de Kennedy était plus attirante, ce qui
lui a valu la victoire aux élections.
Dans son fameux livre La Fabrication du président,
T. White dit que le candidat à la présidence doit incarner
une vision propre du pays, de ses problèmes et de son évolution.
Une vision qui soit aussi portée vers l’avenir. En regardant
l’interview sous cet angle, nous constatons qu’elle a réussi
à nous rapprocher de la personnalité du président Moubarak.
Et c’est là le principal mérite de cette interview, qui nous
a présenté une personnalité courageuse et calme, inspirant
confiance, sûre d’elle-même et dont les priorités sont claires
et ne prêtent pas à équivoque. Une chose était également claire
: c’est l’attachement du président aux enfants de sa patrie,
surtout les gens les plus simples. De là émane la profondeur
de l’entretien. Voilà donc les traits de la personnalité de
Hosni Moubarak qui a dirigé le pays à une des étapes les plus
délicates de son histoire moderne. La connaissance de cette
personnalité dépasse en importance l’effet de toute surprise
qui aurait pu être faite lors de l’entretien. C’est pourquoi
ce dernier n’avait nullement besoin d’être précédé d’aucune
sorte de feux d’artifice