Correspondance
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Il
y a quelques années, l’écrivain égyptien Mohamed Salmawy
nous a surpris par une Salomé revenant à la vie et jugeant
le monde nouveau avec toutes les tyrannies et les injustices
des temps modernes. On sait que cette pièce a eu beaucoup
de succès en Egypte et à l’étranger, notamment à Carthage,
en Tunisie. Cette version égyptienne du mythe de Salomé
est à l’opposé de ce que l’Opéra de Saint-Etienne a
récemment produit en France. Le talentueux Jean-Louis
Pichon, directeur de l’Esplanade, Opéra de Saint-Etienne,
a osé une mise en scène très difficile de ce drame écrit
en français par Oscar Wilde et mis en musique par Richard
Strauss. Mais tout d’abord, et avant d’aller dans le
vif de cette Salomé française, arrêtons-nous quelques
instants devant le phénomène Jean-Louis Pichon.
Acteur
et metteur en scène, Jean-Louis Pichon accumule depuis
quelques années les succès puisqu’il signa des productions
difficiles telles que Le Cid, Andromaque, avant de prendre
l’héritage de Jules Massenet, qui est originaire de
Saint-Etienne, et lui donner une deuxième vie. C’est
par l’intermédiaire de Massenet que Jean-Louis Pichon
jeta ses premiers ponts avec l’Orient. La mise en scène
de Thaïs, chef-d’œuvre de Massenet, par Jean-Louis Pichon,
allait faire le tour de la France et de l’Europe, avant
d’atterrir à l’Opéra du Caire en décembre 1997. Viendront
ensuite, Cléopâtre, la Reine de Saba et tant d’autres.
Cet amoureux du lyrisme et chasseur de rêves donna naissance
à Salomé dans le temple sacré de Massenet qui est l’Esplanade.
Il y a bien évidemment la légitimité de l’orientalisme
liant l’œuvre de Massenet à celle de Strauss, mais il
y a aussi la recherche quasiment pathologique chez Jean-Louis
Pichon de secouer le monde bien pensant et la société
basée aujourd’hui sur l’unique tyrannie des jouissances.
Ainsi, la Salomé française de 2005 est complètement
différente de l’originale du 5 juillet 1905. En cent
ans, le monde a changé et Jean-Louis Pichon ne voulait
pas s’endormir dans les méandres oniriques de l’Orient
biblique d’Oscar Wilde. Il place ainsi sa Salomé au
cœur de l’ère postindustrielle dans laquelle nous vivons.
Le rideau s’ouvre sur une ancienne citerne entourée
d’un mur de bronze vert. Les personnages commencent
à dessiner les premiers traits de ce drame sur une plaque
ronde élevée sur la scène même mais très penchée, formant
ainsi une deuxième scène en pente, comme si les personnages
étaient déjà condamnés à glisser inexorablement dans
l’enfer de leur désir. Ainsi, Jean-Louis Pichon transforma
le palais du Tétrarque de Judée en une affreuse citerne
où l’on se sent dès les premières minutes de l’opéra
dans un cauchemar sans fin. Cependant, le directeur
de l’Esplanade n’a pas pu échapper à la sensualité du
personnage de Salomé joué avec brio par Barbara Ducret.
La danse de Salomé, subtilement dragéifiée par une délicieuse
mélopée de Strauss se termine par une presque nudité
de la cantatrice, déjà pressentie et attendue par le
public, de Barbara Ducret dont le physique renferme
bien les contours sensuels de la femme orientale. Jean-Louis
Pichon n’a pas pu échapper à la puissance orchestrale
de Richard Strauss, les dernières scènes de l’opéra
interprètent bien ce jeu dramatique entre Salomé et
l’orchestre jusqu’à un moment où l’on pense que la fusion
est totale entre l’orchestre et Salomé. Faut-il parler
des autres chanteurs et cantatrices de cet opéra, Christian
Jean dans le rôle de Hérode, Sylvie Brunet dans le rôle
de Hérodias mais surtout le magnifique Vincent Le Texier
dans le rôle de Iokanaan ? Tous ont excellé dans cette
mise en scène en un seul acte presque bu d’un trait
avant d’engager une longue réflexion sur le pouvoir
qu’exerce sur nous tout le désir sexuel, et son impact
sur les différents domaines de la vie politique et sociale.
On
ne sort pas indemne d’un tel spectacle dans lequel Jean-Louis
Pichon a été largement servi par les talents de Laurent
Campellone, directeur musical, Laurence Fanon, chorégraphe,
et Alexandre Heyraud, décorateur. Une réflexion s’engage
rapidement, après cette production osée mais très réfléchie
également sur le rôle révélateur et psychanalytique
de l’opéra dans notre vie.
Après
le spectacle, la discussion avec les artistes tournait
déjà autour du futur projet de Jean-Louis Pichon, Cléopâtre
de Massenet, en collaboration avec l’Egypte. D’une Salomé
à l’autre, Jean-Louis Pichon n’a pas décidément l’intention
de quitter l’Orient .