Al-Ahram
Hebdo : Le cas du Brésil est particulier. Vous participez
en effet à la réforme d’un Etat dont le président d’origine
ouvrière est à la tête d’une coalition de gauche gouvernant
le plus grand pays d’Amérique latine …
Evelina
Dagnino : Le président Lula ne gouverne pas seulement
au nom des travailleurs, mais aussi au nom du peuple.
Il ne faut pas oublier que la coalition au pouvoir inclut
le Parti libéral. Le Parti des travailleurs lui-même
est constitué de plusieurs ailes dont des mouvements
sociaux et l’Eglise progressiste.
— Etes-vous
satisfaite des réformes entreprises par Lula dans les
institutions publiques ?
— Non.
Ses réalisations sont maigres. Une de ses priorités
est l’imposition d’un respect international quant à
sa présidence. Il la place souvent avant les objectifs
mêmes de sa coalition.
— C’est-à-dire
...
— Il cherche
à remplir parfaitement les engagements extérieurs du
Brésil, comme le remboursement de la dette étrangère.
— Mais
des contraintes internationales ne l’empêchent-elles
pas d’adopter des politiques plus radicales ?
— Je suis
consciente de ces contraintes, mais il faut agir plus
agressivement pour lutter contre elles.
— Votre
déception face aux réalisations de Lula vous pousse-t-elle
à penser qu’il n’existe pas de différence entre lui
et son prédécesseur Cardoso ?
— Non,
il y a certainement une grande différence. Le président
Cardoso a disqualifié les mouvements sociaux et la gauche
comme interlocuteurs du gouvernement. Il qualifiait
les gens de gauche d’« anachroniques et (de) dinosaures
». Imaginez-vous qu’il a accusé le mouvement Paysans
sans terre de s’impliquer dans la politique ? Il voulait
limiter la politique aux enjeux parlementaires. Il a
même envoyé les chars pour réprimer les syndicats. Lula,
au contraire, a mis fin au mépris et à la répression
des mouvements sociaux.
— Quelle
leçon tirez-vous de votre expérience au sein du Parti
des travailleurs ?
— Je pense
que la création d’un parti des travailleurs est urgente
pour les peuples du tiers-monde. Ce que l’expérience
brésilienne m’a appris, par contre, est que ce genre
de parti n’est pas une garantie pour les ouvriers et
les pauvres. Car un parti vise forcément à devenir Etat.
Et la logique de l’Etat est différente de celle des
masses populaires. Les travailleurs et les mouvements
sociaux doivent donc surtout agir au sein de ce parti,
ainsi qu’à l’extérieur