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| Euthanasie.
Une fatwa du mufti de la République,
Ali Gomaa, légalise le débranchement des appareils des patients
en état de mort clinique. Cette décision est controversée et
suscite une vive polémique où se mêlent chagrin,
pitié et intérêts. |
Droit
de vie et de mort |
| Les
yeux ouverts, le regard vide, elle semble consciente. Pourtant,
rien ne se passe quand on lui parle. Pas de réaction, pas de
mouvement. Etendue sur le lit, Siham ne dort pas. Même si elle
reste allongée toute la journée.
C’est sa vie : à 25 ans, Siham est dans le coma depuis un an,
suite à un accident de la route. Elle a eu une hémorragie cérébrale
qui l’a rendue incapable de bouger. Elle ne peut même pas ouvrir
la bouche. Un tuyau lui sort du nez pour l’alimenter, un autre
passe par la bouche pour la faire respirer et la maintenir en
vie. Siham est transformée en véritable machine humaine. Son
père et sa mère veillent sur elle chaque jour, espérant l’amélioration
de son état. « Il y a un an que ma fille est à l’hôpital, aux
soins intensifs. Nous payons 500 L.E. par jour pour que les
médecins fassent tout pour la soigner, mais en vain », explique
le père de Siham, très pessimiste. Il ne sait pas si elle va
se réveiller un jour. Son cas s’aggrave, elle respire de moins
en moins bien. Toujours branchée sur les appareils, elle survit
artificiellement. Son cerveau ne répond plus. Pour les médecins,
elle est en état de mort clinique, elle est sans espoir. Mais
l’hôpital touchant de l’argent des parents de Siham n’y voit
pas d’inconvénient. D’ailleurs les parents, eux, refusent de
la débrancher. Ils sont convaincus qu’elle est toujours vivante,
même si son cerveau est mort.
Le cas de Siham
n’est pas unique. Les hôpitaux semblent remplis de malades entre
la vie et la mort, mais personne, que ce soit la famille ou
les médecins, n’ose prendre la décision de débrancher un patient
en fin de vie. Personne n’en parle franchement, même si l’affaire
se passe en cachette. « Pourquoi imposer inutilement à un malade
condamné des traitements, des examens et des hospitalisations,
ainsi que des souffrances ? », explique le Dr Fadel, médecin
au service des soins intensifs dans un hôpital privé. Fadel
et ses collègues neurologues accueillent avec soulagement la
récente fatwa émise par Ali Gomaa, le mufti de la République.
Ce dernier a légalisé le débranchement des appareils qui maintiennent
en vie des malades incurables en fin de vie, c’est-à-dire sans
aucun espoir de guérison, en cas de mort clinique seulement,
et si les médecins l’ont qualifiée ainsi. On parle de mort clinique
quand toutes les fonctions du cerveau sont arrêtées. En revanche,
le mufti a considéré comme un péché impardonnable de répondre
aux appels du patient ou de ses parents de débrancher les appareils
ou d’administrer une dose létale pour mettre fin à sa souffrance,
si ces appareils sont utilisés dans le but de le guérir et si
une amélioration de son état est possible. C’est ce qui se rapproche
de l’euthanasie passive. Ce serait alors pratiquer l’euthanasie,
puisque dans ce cas-là le patient n’est pas considéré comme
mort cliniquement, ce qui est formellement interdit. |
Allégement des souffrances
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Comme
Fadel et ses collègues, la majorité des médecins est satisfaite
par cette décision qui officialise ces pratiques et allège
les souffrances du malade. « Il est rare de voir des patients
incurables, qui ont plongé dans la mort clinique, revenir
à la vie. Je n’ai aucun exemple en tête, notamment en Egypte
», déclare Saïd Fayed, médecin aux soins intensifs. Fayed
cite le cas de Terri Schiavo, une Américaine de 41 ans, qui
a relancé le débat sur l’euthanasie, aux Etats-Unis comme
dans le monde entier. Elle était dans un état végétatif depuis
quinze ans à la suite d’une attaque vasculaire cérébrale.
Son mari affirmait que sa femme, avant de tomber dans le coma,
lui avait demandé de ne pas la maintenir artificiellement
en vie. Il a obtenu de la justice de l’Etat de Floride que
son cathéter d’alimentation soit débranché. « Ce n’est pas
une vie pour ces malades, torturés pour rien, sans aucun bénéfice
de survie, alors autant leur donner une mort digne », ajoute
Fayed.
Dans un hôpital
public du gouvernorat de Ménoufiya, le Dr Ossama évoque le
cas de Sayeda, atteinte d’un cancer au dernier stade et à
qui les médecins ne donnaient pas plus de six mois à vivre.
« Elle était morte cliniquement après être entrée dans un
coma complet pendant trois jours, sans perspective d’amélioration.
Vu que le nombre de lits est limité et que l’hôpital accueille
une centaine de cas urgents par jour, les médecins avaient
besoin du lit pour sauver une autre âme avec espoir de rémission
», raconte Ossama. Néanmoins, Ali, le mari, ne voulait pas
débrancher les appareils de sa femme. « C’est inhumain de
tuer ma femme. C’est haram, c’est un homicide ! Vous voulez
commettre ce crime sous prétexte qu’on ne paie pas les soins
dans un hôpital public », a argumenté Ali, suppliant les médecins
d’attendre quelques jours. Pour lui, sa femme pouvait se remettre
de la maladie et revenir s’occuper de leurs trois enfants,
comme avant. Ce genre de problèmes se rencontre assez souvent
dans les hôpitaux publics : par manque de moyens, les médecins
privilégient les patients qui ont plus d’espoir de guérir.
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Je ne suis pas maître
de ma mort
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Mais d’autres
médecins rejettent complètement la fatwa. Ils refusent de décider
de débrancher un malade, considérant que c’est un homicide.
Ils s’appuient sur l’opinion de plusieurs cheikhs qui estiment
que la mort, du point de vue religieux, ne dépend pas des hommes.
« La religion recommande d’une manière claire, indiscutée et
indiscutable : c’est Dieu qui donne la vie, c’est Dieu qui la
retire. Mettre un terme à une vie humaine est une interdiction
religieuse et un grand péché », explique cheikh Abdallah Al-Samawi,
membre d’Al-Azhar.
Le même avis est
partagé par cheikh Abdel-Metaal, imam d’une mosquée du quartier
de Haram. « Personne n’a le droit de disposer de son corps,
l’homme n’est pas maître de sa vie ni de sa mort », souligne-t-il.
Or, une question
se pose : peut-on revenir à la vie après être en état de mort
clinique ? 20 % des cas des soins intensifs plongent dans un
coma entre la vie et la mort. « Entre-temps, certains d’entre
eux meurent cliniquement et reviennent à la vie après quelques
jours, mais avec de lourdes séquelles. C’est pourquoi on ne
débranche pas les appareils dès le premier jour de la mort clinique
», révèle Ossama. Il raconte le cas de Nadia, une patiente atteinte
d’une hémorragie cérébrale, considérée comme morte cliniquement.
Deux jours après, elle a retrouvé la vie. « Les médecins s’étaient
trompés en la déclarant finie. Mais nous avions le sentiment
profond que Nadia n’était pas morte. C’est pourquoi nous n’avons
épargné aucune occasion de l’aider, même si nous avons raclé
les fonds de tiroirs », raconte sa mère. Aujourd’hui, Nadia
est guérie et vit normalement. « Ce genre d’histoires nous pousse
à ne pas être trop pessimistes. Il ne faut plus céder à une
telle obstination, sinon, certains progrès de la médecine n’auraient
jamais pu avoir lieu », assure Ossama.
Entre le pour et
le contre, Hossam Al-Chazli, médecin lui aussi, refuse de prendre
tout seul la décision de débrancher les appareils d’un patient
en état de mort clinique. « Pour ne pas assumer la responsabilité
d’un homicide, je propose la formation d’une commission composée
de trois neurologues qui ne suivent pas le patient. Les médecins
qui traitent toujours le même malade perdent au bout d’un moment
tout espoir d’amélioration de sa santé. Raison pour laquelle
il faut avoir recours à cette commission pour prendre une décision
», propose Al-Chazli.
Cela dit, d’autres
spécialistes ont pris la décision de débrancher des malades.
C’est le cas d’Amin, atteint d’hépatite virale, entré dans le
coma pendant un mois. Ses enfants ont demandé aux médecins de
le débrancher pour abréger ses souffrances et écourter son agonie
: « La souffrance de notre père nous était insupportable. Nous
avions de la peine à le voir ainsi, impuissants et incapables
de partager avec lui cette souffrance, ce qui aggravait notre
tristesse ». Ainsi, les médecins se sont décidéà mettre fin
à la vie d’Amin. |
Par pitié ou par intérêt
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Toutefois, pour
d’autres, la pitié et la compassion cachent d’autres sentiments.
Parfois, la compassion apparente des proches est une façade
et révèle des motifs d’intérêt ou d’inavouables turpitudes faisant
désirer la mort d’autrui. Farida et ses trois frères attendent
impatiemment le jour où le médecin décidera de débrancher les
appareils de leur père, atteint d’une maladie au cerveau et
plongé dans le coma depuis trois semaines. Ils supplient d’écourter
son agonie, sous prétexte de pitié, mais il semble surtout qu’ils
voudraient partager son héritage. « Depuis que notre père est
tombé malade, nous faisons le va-et-vient à l’hôpital et nous
avons dépensé des sommes exorbitantes. Il serait mieux d’épargner
cet argent et lui faire une sadaqa garia (aumône courante) »,
conclut Farida, qui commence déjà à préparer les funérailles
de son père, encore vivant.
Chaque histoire
est différente. La fatwa prononcée par Ali Gomaa pourra aider
les médecins et les familles à prendre une décision difficile,
en toute légalité . |
| Chahinaz Gheith
Lorraine Fournier
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