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Héliopolis. Une idée visionnaire se transforme en réalité. Cette banlieue, riche de par son histoire et son architecture, fête aujourd’hui son centenaire. L’occasion de découvrir, en déambulant dans ses avenues, l’histoire de la création d’une ville.
Le rêve fou d’un baron belge

Amphitrion, rue des Pyramides à Roxy. C’est sur la terrasse de ce café, l’un des plus anciens, que l’on a décidé de se donner rendez-vous. Le but, une visite d’Héliopolis guidée par l’un des plus passionnés, mais aussi et surtout des plus connaisseurs de cette ville, celle du soleil, comme le suggère son nom en français.

Samir Raafat nous attend, sirotant son café qui lui est servi par un garçon aussi antique que les lieux. Amphitrion, à l’image de Groppi ou de Palmyra qui sont d’ailleurs à proximité, bien qu’ayant gardé leur prestige d’antan, tombe en désuétude, comme malheureusement beaucoup d’autres édifices du quartier, considérés pourtant comme étant un patrimoine important.

De là, nous partons, à pied, longeant le métro en direction de la Basilique. Héliopolis est en train de vivre un moment exceptionnel, à savoir son premier centenaire. Ainsi, on la pomponne. Tout au long de la promenade, on remarquera des hommes perchés sur leurs échafaudages en train de repeindre les façades des immeubles. 77 d’entre eux ont déjà été recouverts de cette couleur blanc cassé.

Samir Raafat ne se lasse jamais de déambuler dans les rues de cette ville qu’il aime tant, car pour lui c’est une manière de se remémorer les années de gloire d’une Egypte qui le fascine, celle de ses parents, celle du début du XXe siècle.

D’ailleurs, « fasciner » était le but de ces entrepreneurs qui ont voulu créer une ville singulière de par sa situation géographique, son idée, sa fonction et son architecture. Héliopolis était tellement singulière dans sa conception que Samir Raafat se rappelle que lors de sa première visite à Disney Land en 1967, il s’est exclamé : « C’est aussi fou qu’Héliopolis ».

Située à 10 km au nord-est du centre du Caire, il fallait traverser « le désert » pour rejoindre cette nouvelle ville, mythique, le fruit d’un rêve, celui d’un grand industriel belge, le baron Edouard Empain. Ce dernier fit construire en 1905 une ville de toutes pièces. L’idée était de créer une oasis, qui bénéficierait d’air pur et sec échappant à l’humidité du fleuve, et profitant d’un maximum de soleil. Ce sera une « station d’hiver » vaste de 25 km2. Ce terrain avait d’ailleurs été acheté à bas prix à l’Etat égyptien grâce aux entrées à la cour khédiviale de Boghos Noubar, fils du ministre de Noubar pacha, et associé d’Edouard Empain.

« L’éloignement du Caire est considéré non comme un inconvénient mais comme un avantage. L’homme d’affaires belge, qui a obtenu la concession du tramway du Caire en 1894, fait immédiatement aménager deux lignes de tramway et une de métro. Ces liens rapides à la métropole comptent parmi les atouts commerciaux de l’entreprise Heliopolis Oasis Company fondée en 1906 », explique Mercédès Volait, architecte et historienne, chercheur au CNRS.

Dès 1912, les traits caractéristiques de la ville avaient déjà pris forme, car la majorité des édifices étaient construits. On pouvait déjà fréquenter le Heliopolis Palace Hotel, doté de 300 chambres et construit sur quelque 6 500 m2, qui était d’ailleurs le lieu de rencontre de l’élite de la ville nouvelle, ou faire 18 trous sur sable au Heliopolis Sporting Club. « Journellement, à l’heure du thé, le rendez-vous du monde du Caire. Rien d’aussi agréable, après avoir respiré dans la ville nouvelle un air pur et vivifiant qu’un repos de quelques instants dans le superbe hall du Palace Hotel », rapporte Pascal Garret, architecte et doctorant en sciences sociales à l’EHESS (Paris) ... Avec des terrains de polo, de cricket, de tennis ainsi que deux piscines, les amateurs de golf trouveront les links de l’Heliopolis Sporting Club en parfait état et un professeur de golf sera mis à leur disposition. Quant aux joueurs de tennis, ils retrouveront les cours au milieu des délicieux jardins que l’on sait ...

Et quant à ceux qui préféreront goûter sur place au charme du séjour, ils auront pour reposer leurs yeux des jardins verdoyants, semés de buissons fleuris comme on n’en voit qu’à Monte Carlo.

L’hippodrome, le casino et le Luna Park divertissaient les résidents ou les visiteurs de la ville. Un stade et un aérodrome complétaient le panorama de la ville-satellite et autonome d’Héliopolis. D’ailleurs selon Samir Raafat, « c’est en 1910 que s’est tenu le premier concours d’aviation ».

Ainsi Héliopolis attire de par les divertissements qu’elle offre, raison pour laquelle d’ailleurs sa ligne de métro se prénomme Al-Nozha, à savoir la promenade. En effet, c’était une promenade, pour tous ceux qui, comme Samir Raafat, n’habitaient pas Héliopolis mais qui y venaient pour assister à des carnavals de chevaux dans cette destination soleil. Une série d’activités et de carnavals qui avaient pour but d’attirer l’aristocratie pour y passer ses vacances.


A chaque communauté son architecture

Une aristocratie qui constitue la cible démographique de cette ville nouvelle. Ainsi, le quartier de Korba avait été conçu pour attirer une population bourgeoise et cosmopolite avec comme les décrit Mercédès Volait ses opulents immeubles de rapport et d’élégantes villas. Elle explique aussi que, de l’autre côté, au nord-ouest, la cité indigène fut construite pour loger la population autochtone, travaillant à la construction et à l’entretien de la ville ou au service domestique de la bourgeoisie.

Après avoir longé la rue des Pyramides (Al-Ahram), nommée ainsi car l’on pouvait apercevoir à l’horizon les trois pyramides de Guiza, on se dirige vers la rue Nazih Khalifa. Cette dernière s’appelait d’ailleurs la rue du baron, car elle menait de la basilique au palais du baron Empain. Les nostalgiques d’Héliopolis souhaitent d’ailleurs que cette avenue reprenne son nom d’origine. Elle compte 13 bâtisses, 4 petites maisons de deux étages et 9 villas. « Chaque édifice semble s’élever pour représenter un style particulier ... Une villa du pur style classique se trouve en face d’un édifice au style islamique qui rappelle les créneaux de l’enceinte d’Ibn Touloun ... Le goût néoclassique ou colonial voisine avec l’arabesque ... En dépit de la diversité des styles et des ornementations, mon œil, à force de sonder, réussit à discerner, à saisir l’élément architectural qui donne à cette suite de bâtiments leur unité : la tourelle », rapporte Hana Farid, professeur au département de français spécialisé à la Mission française. « Je me rappelle, lorsque j’étais jeune et que je venais à Héliopolis, toutes ces tourelles me donnaient le sentiment que j’étais dans un décor des Mille et une nuits, j’étais fasciné », ajoute Samir Raafat.

Dans la rue Nazih Khalifa, on remarquera que plusieurs bâtisses portent toujours le nom du même architecte, qui n’est autre que Charles Ayrout. Ce dernier fait partie de ces talentueux architectes du mouvement moderne. La célèbre villa de la famille Chammas trône également dans cette avenue à quelques mètres du palais Empain. C’est ici, raconte Samir Raafat, que le roi Farouq est venu demander la main de la reine Farida. Pour l’occasion, la famille de cette dernière avait loué l’édifice. Un honneur attribué à la famille Chammas. Que ce soit dans la rue Nazih Khalifa, la rue Bagdad ou encore la rue Ibrahim Al-Laqqani, l’architecture s’impose de par sa diversité et son originalité.

« Les architectures mauresques d’Ernest Jaspar et d’Alexandre Marcel sont un heureux mélange des multiples ères ou périodes de l’architecture du monde musulman : fatimide, mamelouke mais aussi andalouse, ottomane, voire moghole ou persane », explique Mercédès Volait. Cette architecture, initiale, mauresque se marie ainsi avec l’art déco du milieu des années 1920, suivi du mouvement moderne à partir des années 1930.


Des histoires de lieux de culte

Dans une ville comme Héliopolis, rien n’est laissé au hasard. La distribution des lieux de culte ainsi que leur nombre donne une image de la structure confessionnelle d’origine des habitants d’Héliopolis. Une forte présence chrétienne, ée de Syro-libanais, de Grecs-catholiques, d’Arméniens-orthodoxes et d’Egyptiens coptes explique le nombre d’églises dans la ville. En 1940, on comptait 14 églises pour 4 mosquées et une synagogue. « Edouard Empain étant lui-même catholique, on ne s’étonnera pas de la position centrale de la basilique d’Héliopolis, en plein cœur de la partie noble de la ville, et au centre d’une gigantesque place ... La basilique étant la plus grande et la plus dégagée, les églises, temples et synagogues, plus modestes, tandis que le minaret de la mosquée dépasse à peine les petits immeubles qui l’entourent », souligne Pascal Garret. La basilique, œuvre d’Alexandre Marcel, est certainement sa réalisation la plus emblématique à Héliopolis.

La mosquée, pour sa part, située à proximité de la basilique, à Midane Al-Gamie, qui porte son nom, était un lieu de culte pour les « indigènes » et les résidents du quartier arabe qui, selon Samir Raafat, était le plus dépourvu de services. Quant à la synagogue, édifiée en 1928, elle n’est autre que la maison de la famille Btesch, transformée en lieu de culte pour que les juifs d’Héliopolis ne soient pas obligés d’aller jusqu’au centre-ville pour prier.

Ainsi, le rêve du baron se transforme en une réalité de rêve, avec la naissance de l’oasis de son imagination. Il y a réalisé ses désirs les plus fous, une ville de soleil, où le baron trône du haut de son palais. « Un palais improbable et fulgurant caprice néo-khmer ou néo-hindou construit par Alexandre Marcel en 1907-1911 en béton armé d’après les brevets de l’entrepreneur français François Hennebique », décrit Volait. Le palais, comme la ville d’Héliopolis, a représenté pendant des années un mythe qui a animé l’imagination des Egyptiens.


Un palais symbole

Aujourd’hui, le gouvernement égyptien a acquis la villa Empain, et c’est aux chercheurs, experts, urbanistes et même aux habitants d’Héliopolis de suggérer des idées quant à son futur. Une occasion de plus pour faire travailler les esprits des nostalgiques de cette ville lumière. Une chose est sûre, il faut conserver ce magnifique édifice, plein d’histoire et symbole de grandeur. On parle même d’en faire un centre d’étude d’urbanisme contemporain. Parce qu’une chose est sûre, ce palais ne doit pas connaître le même sort que d’autres édifices importants comme le Heliopolis Palace Hotel transformé en siège de la présidence ou d’autres encore qui ont été détruits. L’architecte Anne Van Loo propose d’ailleurs que la restauration du temple hindou, de ses jardins et sculptures deviennent la pierre angulaire sur laquelle reposerait la renaissance d’Héliopolis.

Quoi qu’il en soit, « pleinement égyptienne aujourd’hui, même si ses habitants revendiquent une identité particulière, Héliopolis se souvient sans déplaisir, du fameux baron », conclut Volait. Ce baron belge qui leur a construit une ville soleil .

Nabila Massrali
Amira Doss

Carnet

Voici le programme de la célébration du centenaire d’Héliopolis.

Cultnat Journée inaugurale : Jeudi 5 mai 2005 :

Lieu : Maison des forces aériennes, Héliopolis.

10h00 : Inauguration de l’exposition « Mémoires d’Héliopolis ».

10h30 : Discours d’introduction

— M. Abdel-Azim Wazir, gouverneur du Caire.

— S.E. M. Guy Trouveroy, ambassadeur de Belgique.

— S.E. M. Jean-Claude Cousseran, ambassadeur de France.

— Dr Ibrahim Soliman, ministre de l’Habitat.

Allocution de Mme Suzanne Moubarak

11h00 : Documentaire audiovisuel sur l’histoire d’Héliopolis (GOPP) : Héliopolis 100 ans.

11h15 : Présentation d’experts sur le thème : Héliopolis hier, aujourd’hui et demain.

12h00 : Présentation multimédia (Cultnat et GOPP) : Héliopolis, un panorama sur la réussite d’une entreprise urbaine.

12h30 : Conclusions par M. Robert Solé, écrivain français et journaliste auprès du journal Le Monde.

13h30 : Table ronde sur l’Architecture du XXe siècle : Comment préserver le patrimoine architectural urbain ?

15h30 : Conclusions par M. Robert Solé, écrivain français et journaliste auprès du journal Le Monde.

19h : Réception à la présidence de la République.

Deuxième jour :

Vendredi 6 mai 2005 : Conférences, Tables rondes, 15 mn par intervenant, de 18h à 21h.

Lieu : CFCC à Héliopolis

Exposition : Photos de la collection Lehnert & Landrock.

Troisième jour :

Samedi 7 mai 2005

Lieu : Bibliothèque d’Héliopolis, de 18h à 21h.

Architecture des XIXe et XXe siècles en Egypte : du néo-mauresque à l’art Déco.

Exposition de peintures : Un message du baron.

Quatrième jour :

Dimanche 8 mai 2005, de 11h à 14h

Lieu : UFE, navettes au départ du CFCC Mounira et du CFCC Héliopolis réservation auparavant.

Exposition : Préservation du patrimoine architectural urbain du Grand-Caire, l’exemple d’Héliopolis, GOPP, URBAMA, CFCC .

 
 

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