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En
2000, Jean-Jacques Luthi nous donnait une nouvelle édition de
son ouvrage fondamental intitulé La Littérature d’expression
française en Egypte avec le succès que l’on connaît. Deux ans
plus tard, il publiait une Anthologie de la poésie francophone
d’Egypte, une illustration, en quelque sorte, de sa précédente
étude. Aujourd’hui, il nous invite à découvrir l’instrument
qui a servi à produire cette immense littérature. En quête du
français d’Egypte, tel est le titre de son dernier livre. Certains
se diront qu’un traité de philologie doit être aride : qu’ils
se détrompent. L’auteur s’adresse à « l’honnête homme », comme
il aime à le répéter. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un roman
de gare, mais le chercheur a mis tout son talent à éviter les
termes techniques obscurs, les détours dans les hautes sphères
de la linguistique et surtout une phraséologie interminable.
Il reste un guide souriant, captivant. La multiplicité des exemples
dont Jean-Jacques Luthi parsème son livre sont tirés de la presse
locale (immense réceptacle de connaissances enfouies), de publications
locales aussi nombreuses que diverses : juridiques, médicales,
agricoles, pédagogiques, archéologiques, littéraires, historiques,
scientifiques … et enfin, de la littérature locale d’expression
française. Il va même plus loin quand il enregistre un nombre
important de personnes en Egypte parlant français pour faire
une analyse rapide de leur prononciation et de leurs tics de
langage.
Mais d’où
vient-il qu’en Egypte, pays arabe, l’on parle le français et
qu’on l’écrive ? A partir du premier quart du XIXe siècle, les
vice-rois d’Egypte firent appel aux étrangers pour moderniser
le pays dans les domaines de l’armée, de l’économie et de l’éducation
en particulier. Afin de former le personnel appelé à gérer et
à soutenir l’effort de rénovation, de nombreuses écoles françaises
(et d’autres aussi) religieuses et laïques s’ouvrirent sur les
rives du Nil, de 1844 à la seconde guerre mondiale. Avec la
réalisation du grandiose projet du Canal de Suez, l’ouverture
des Tribunaux mixtes et de l’Ecole française de droit du Caire,
la position du français s’affermit et l’occupation britannique
(1882) même ne put la déloger. Entre les deux guerres, dans
les quartiers modernes du Caire et d’Alexandrie, l’on entendait
parler français partout, des cercles nombreux regroupaient les
francophones et une presse abondante créait des liens entre
eux (économiques, littéraires, scientifiques …). Il a fallu
la malheureuse affaire de 1956 pour ruiner un édifice patiemment
érigé depuis l’époque de Mohamad Ali. Ces liens étaient cependant
trop résistants pour disparaître complètement. Une nouvelle
génération de francophones a repris aujourd’hui le flambeau.
Le français d’Egypte,
puisque nous en parlons, s’est développé dans un milieu arabophone.
Plusieurs langues entrent dans la composition de cet idiome
encore peu étudié. A part l’arabe, on relève de nombreux mots
turcs, sabirs, grecs, italiens, maltais, anglais, hébreux et
arméniens qui ont envahi le français au cours du XIXe siècle.
Jean-Jacques Luthi les répertorie au moyen d’exemples tirés
le plus souvent de la presse, ce qui signifie également qu’ils
étaient employés et compris par tous les francophones locaux
quelle que soit leur origine. On note que les plus anciens sont
les vocables sabirs et turcs. Le sabir, parce que c’était la
langue orale des échanges avec l’Europe dans la Méditerranée
orientale et méridionale. Le turc, parce que les sultans de
Constantinople ont été les suzerains de l’Egypte pendant plus
de quatre siècles. L’italien depuis le XVIe siècle était devenu
la langue diplomatique de la Sublime Porte avec les Etats européens.
L’anglais, lui, s’est répandu en Egypte sous la pression de
l’occupation britannique (1882-1952). Quant aux autres langues,
leur influence demeura faible. Nous avons donc beaucoup de mots
turcs, touchant l’administration et l’armée en particulier.
Les vocables italiens relèvent des techniques modernes et de
la vie quotidienne. Pour l’anglais, il s’agit de la terminologie
économique (banques, industries) dans un pays qui maîtrisait
encore mal les outils modernes de la finance …
Mais cela aurait
été peu de choses si la grammaire n’avait pas été malmenée.
En s’affranchissant des règles établies, une langue évolue librement,
sans contrainte, se créolise, comme le démontre si bien l’auteur
: réduction des temps des verbes, décumul des articles et des
pronoms, emplois nouveaux des mots de liaison (prépositions
et conjonctions), dérivations imprévues et inventions originales
… sous l’influence de l’arabe et des autres langues en présence.
Luthi multiplie les exemples, montrant par là les prémices d’une
langue nouvelle en formation . |