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Dans ces nouvelles extraites de son recueil Al-Azab wal samt (La Torture et le silence, 2004), l’écrivaine égyptienne Lucy Yaacoub aborde différentes facettes du thème de la maternité : la toute-puissante jalousie d’une mère qui empêche son fils d’aimer, dans l’une, et dans la seconde, le sacrifice d’une mère pour épargner à son enfant la mendicité.

La Torture et le silence

L’amour, parfois, tue

Il hurlait. Soudain, il se leva au milieu de son délire de fièvre et repoussa de ses mains quelque chose d’effrayant qui l’étouffait. La pieuvre !!! La pieuvre !!!!

Il s’abattit dans son lit de grand malade, exténué. Les médecins étaient perplexes quant à son étrange maladie. Il ne souffrait d’aucune maladie. Ses intestins étaient en bon état, son cœur également, ainsi que tout son corps. Mais il était pâle et chétif, son regard était marqué par la peur et la terreur … et rendait perplexes et stupéfaits les médecins. Nabil fut transporté dans un cabinet pour maladie psychologique, pour profiter de soins directs, permanents et afin que l’évolution de son état soit suivie minute par minute.

Dans le calme de la nuit, après que le médecin lui eut donné une décoction calmante relaxant les nerfs et le rendant plus docile aux gouttes de tendresse sincère, et à l’appareil qui enregistrait chacun de ses chuchotements et chacune de ses expressions de ce qui l’étouffait et asphyxiait ses sentiments. Ce qu’il appelait dans ses sursauts de terreur inconscients. La pieuvre … Je lui mens … Je lui mens … Ce mensonge me brise le cœur … me fait mal. J’invente ce que je peux pour la voir, pour obtenir un rendez-vous avec elle, pour voir Safaa. Safaa, est-ce que j’ai commis un crime ? Quelle honte y a-t-il à voir mon amoureuse ? Je suis pris dans un tourbillon. Je les aime toutes les deux ; toutes les deux. Je ne peux en choisir une plutôt que l’autre. Mais que puis-je faire tant que je suis impuissant à avouer mon amour pour l’autre ? Pour celle-là qui monopolise mon souffle, comptabilise mes bouffées d’air, épie mes pas. Celle qui s’imagine que parce qu’elle m’a enfanté, elle possède mon âme, mes sentiments, mes sensations. Elle n’était pas comme ça, avant la mort de mon père. L’amour possessif a-t-il fait d’elle un despote, l’a poussée à étouffer mon cœur asséché et dépéri ? Mon amour … mes espoirs … mes rêves … ma vie. Ah ! Ah … J’étouffe … j’étouffe … j’étouffe. Ouvrez les fenêtres. Je veux de l’air, je veux respirer, je veux Safaa, mon pauvre amour !! Il eut à nouveau ce même geste inconscient, étendant les bras pour repousser un danger rampant qui l’étouffait. Quelque chose qu’il voyait l’entourer et l’étouffer complètement ! Il s’effondra, défaillant et affaibli ; des larmes coulaient en abondance sur son visage. Le médecin ouvrit les fenêtres et l’étendit sur son lit. Il éteignit la lumière, se retira calmement en emmenant le magnétoscope. Il avait un sourire sur les lèvres … Il n’attendit pas jusqu’au matin, mais sortit immédiatement sa voiture du garage et se dirigea vers la maison de la mère du malade. Quand elle ouvrit la porte et vit le médecin, elle s’écria, désagréablement surprise :

— Mon fils … Nabil … Lui est-il arrivé quelque chose ?

Il entra calmement, s’installa sur la première chaise à sa portée. Il la regarda et dit posément :

— Madame, vous avez tué votre fils.

— Moi !

— Vous avez tué votre fils. Il vous appelle « la pieuvre », bien sûr seulement dans son inconscient. C’est ce qui le ronge et le consume.

— Que veut dire ce mot, « pieuvre » ?

— La pieuvre est une chaîne étouffante. C’est quelque chose d’empoisonnant, de mauvais, dangereux, dur, horrible, impressionnant, qui dégage un amour empoisonné et détruit tous ceux qu’elle aime, les détruit jusqu’à l’anéantissement total. Madame, je n’ai qu’une seule chose à vous dire, je n’en rajouterai pas plus. Laissez votre fils en paix, laissez-le se calmer, débarrassez-le de cet étouffement maladif.

— Je suis sa mère ! Je n’ai personne d’autre au monde que lui !

— C’est pour cette raison même que vous avez empoisonné l’existence de votre fils. Vous l’avez privé de soleil, de lumière, de sérénité, de la vie même et enfin de l’amour ! Vous l’avez forcé à se réduire à vous-même, à vos maladies feintes, à vos évanouissements successifs pour l’obliger à rester près de vous. Il est jeune, il veut vivre. Ayez pitié de lui, Madame, ayez pitié de lui ! Faites attention à Dieu en votre fils unique !

Oum Nabil baissa le regard, silencieusement humiliée, coupable, s’avouant — mais à elle-même seulement : tout ce que disait le Dr Mokhtar était vrai ! Elle était jalouse de tout ce qui touchait à son fils. Elle était jalouse de son travail, de ses amis, de ses idées, de ses lectures, de sa solitude, de lui-même, de ses imaginations, de son amour !

Elle cherchait à en faire sa propriété privée. Elle n’avait plus que lui au monde après la mort de son mari. Elle voyait en lui tous les rêves et les espoirs de l’homme, du mari, de l’amant, du fils. Elle l’étouffa, étouffa ses sentiments, faisant pression sur chaque battement de son cœur, son cœur si bon ! Elle eut vent de son amour pour Safaa et sa jalousie s’enflamma de plus belle et l’entoura de cette façon étouffante jusqu’à ce qu’elle le vît en fin de compte s’éloigner d’elle, la craignant, fuyant ses sentiments maladifs de tyran, tellement égoïstes, possessifs et autocentrés. Elle le vit dépérir, se contracter. Mais elle n’avait pas pitié pour autant, exécrablement égoïste au nom de l’amour. Elle sentit que son fils lui échappait petit à petit. Jusqu’à ce qu’elle tombe malade, s’évanouisse pour lui faire peur. Nabil vit la mort s’approcher de sa porte, comme il l’avait vue s’approcher de son père. Le pauvre eut peur. Elle l’obligea ainsi à rester près d’elle et l’écrasa en elle, dévorait ses sentiments jeunes, ses sentiments florissants pour assouvir son esprit affamé en manque de satiété et de sentiments ! Effectivement. C’était vrai. Elle leva son regard, coupable, et avoua. Le médecin vit dans le regard de la mère un éclair de vie, un éveil de la conscience, le sacrifice d’une mère. Confiant, il lui serra la main en lui disant :

— Laissez-le vivre, aimer, épouser la personne qu’il aime.

Il la quitta avec un sourire satisfait aux lèvres. Il avait un espoir au cœur.

Une affaire de dignité

Métoualli tirait sur sa chicha, le regard perdu dans les nuages de fumée qu’il exhalait, puis s’arrêta un moment.

Qu’était-il arrivé à Sayeda ? L’argent qu’elle lui amenait diminuait de jour en jour. Aujourd’hui, elle ne lui avait donné qu’une Livre. Que se passait-il ? La moyenne de son revenu quotidien était de cinq Livres. Aujourd’hui, elle ne lui donnait qu’une livre. Il resta patient, mais la Livre était devenue le taux moyen de Sayeda.

— ça ne marche pas bien Métoualli.

Elle baissait le regard et disparaissait rapidement. Il y avait sûrement un secret. Cet argent ne suffirait pas pour son mazag, son plaisir de fumer. Quatre femmes chez lui. Tous les jours, il les lâchait à l’aube ; chacune d’entre elles portait un enfant et lui ramenait son argent. Elles erraient dans les ruelles, tendaient la main dans un geste misérable et humilié, et revenaient à la fin de la nuit avec son mazag pour la journée suivante. C’était ainsi, c’était une profession. Une profession juteuse, exactement comme si elles étaient ouvrières dans une usine, ou employées dans une entreprise. Elles allaient au travail avec les files de laborieux et de laborieuses. Et gare à celle qui, au retour de son travail quotidien lui tendait moins que cinq Livres. C’était le minimum que chacune de ses femmes se devait de gagner dans sa journée. Affaire de dignité. Mais qu’était-il arrivé à Sayeda ?

Un jour, il la suivit sans qu’elle ne s’en rende compte. Il la vit entrer dans une petite usine de textile, dans une ruelle étroite. Elle déposa son fils chez une femme qui était responsable de la crèche pour les enfants des travailleuses, entra précipitamment et s’installa derrière une vieille machine de textile, au milieu d’autres ouvrières misérables. Les machines tournaient, tournaient, et elle, Sayeda, travaillait de tout son être. Métoualli entra à son tour. Il ne s’imaginait pas qu’une femme puisse travai, et en plus, sa propre femme. Pourquoi travaillait-elle, alors qu’elle avait une profession qui gagnait bien ? Il lui suffisait de traîner son fils, de tendre la main et de revenir avec cinq Livres. Quelle imbécile ! Qu’est-ce qui pouvait bien la pousser à gâcher sa vie et sa jeunesse ainsi, devant une machine ? Pourquoi ? Pourquoi ? Peut-être qu’elle gagnait dix Livres ? C’était peut-être pour ça qu’elle supportait toutes ces difficultés, elle ne lui donnait qu’une seule Livre. Une seule Livre ?

Il se rendit auprès du fonctionnaire en charge et lui demanda combien gagnait Sayeda. Il lui répondit qu’elle touchait deux Livres à la fin de chaque journée de travail dont elle laissait une Livre par jour pour couvrir les dépenses de la crèche.

Il baissa la tête, gêné.

Cette misérable … Il avait pensé du mal d’elle alors qu’elle lui donnait la somme tout entière qu’elle gagnait par sa sueur, sa faim, sa douleur. Elle voulait épargner à son enfant l’amertume de la mendicité. Elle lui donnait son revenu tout entier, et se laissait crever de faim. Elle était dégoûtée de la mendicité mais elle avait peur de rentrer le soir les mains vides. Elle lui avait donné une leçon qu’il n’oublierait pas, jamais il ne l’oublierait. Aucune de ses femmes ne sortit après ce jour, y compris Sayeda. Il était devenu Métoualli le mari, Métoualli le père qui rentrait tous les soirs avec la paie gagnée honorablement. Affaire de dignité .

Traduction de Dina Yousry

Lucy Yaacoub

Elle est née à Alexandrie. Elle appartient à la génération intermédiaire des écrivaines. Elle s’est consacrée depuis son plus jeune âge à l’écriture, créant une série de 110 ouvrages variant entre roman, théâtre, poésie, nouvelles, études critiques et littérature pour enfants. Les Presses de l’Université américaine du Caire (AUC Press) a consacré un ouvrage sur son itinéraire littéraire en 1997 portant le titre de Lucie Yaacob, la religieuse consacrée à l’art. Ses activités culturelles s’étendent à de nombreuses associations telles que l’Union des écrivains égyptiens, l’Association des hommes de lettres, le Club de la nouvelle, l’Union de la femme arabe. Parmi ses nombreux recueils de nouvelles, Azraa Sina (La vierge du Sinaï) pour laquelle elle a été couronnée en 1974 par le Haut Conseil des arts et des lettres. Elle est la seule femme à avoir accompagné la deuxième armée de campagne lors de la guerre d’octobre 1973 qu’elle a relatée dans son ouvrage Le retour au Sinaï. Parmi ses romans, Hakaza al-régal (Tels sont les hommes), Awtar al-chagane (Les Cordes de la mélancolie), Bohayrat al-chak (Les Lacs du doute) aux éditions GEBO (Organisme égyptien du livre). Et une série d’ouvrages pour enfants tels que Des pièces pour mon enfant, Des feuilletons pour mon enfants, etc.

 

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