L’amour, parfois,
tue
Il hurlait.
Soudain, il se leva au milieu de son délire de fièvre et
repoussa de ses mains quelque chose d’effrayant qui l’étouffait.
La pieuvre !!! La pieuvre !!!!
Il s’abattit
dans son lit de grand malade, exténué. Les médecins étaient
perplexes quant à son étrange maladie. Il ne souffrait d’aucune
maladie. Ses intestins étaient en bon état, son cœur également,
ainsi que tout son corps. Mais il était pâle et chétif,
son regard était marqué par la peur et la terreur … et rendait
perplexes et stupéfaits les médecins. Nabil fut transporté
dans un cabinet pour maladie psychologique, pour profiter
de soins directs, permanents et afin que l’évolution de
son état soit suivie minute par minute.
Dans le calme
de la nuit, après que le médecin lui eut donné une décoction
calmante relaxant les nerfs et le rendant plus docile aux
gouttes de tendresse sincère, et à l’appareil qui enregistrait
chacun de ses chuchotements et chacune de ses expressions
de ce qui l’étouffait et asphyxiait ses sentiments. Ce qu’il
appelait dans ses sursauts de terreur inconscients. La pieuvre
… Je lui mens … Je lui mens … Ce mensonge me brise le cœur
… me fait mal. J’invente ce que je peux pour la voir, pour
obtenir un rendez-vous avec elle, pour voir Safaa. Safaa,
est-ce que j’ai commis un crime ? Quelle honte y a-t-il
à voir mon amoureuse ? Je suis pris dans un tourbillon.
Je les aime toutes les deux ; toutes les deux. Je ne peux
en choisir une plutôt que l’autre. Mais que puis-je faire
tant que je suis impuissant à avouer mon amour pour l’autre
? Pour celle-là qui monopolise mon souffle, comptabilise
mes bouffées d’air, épie mes pas. Celle qui s’imagine que
parce qu’elle m’a enfanté, elle possède mon âme, mes sentiments,
mes sensations. Elle n’était pas comme ça, avant la mort
de mon père. L’amour possessif a-t-il fait d’elle un despote,
l’a poussée à étouffer mon cœur asséché et dépéri ? Mon
amour … mes espoirs … mes rêves … ma vie. Ah ! Ah … J’étouffe
… j’étouffe … j’étouffe. Ouvrez les fenêtres. Je veux de
l’air, je veux respirer, je veux Safaa, mon pauvre amour
!! Il eut à nouveau ce même geste inconscient, étendant
les bras pour repousser un danger rampant qui l’étouffait.
Quelque chose qu’il voyait l’entourer et l’étouffer complètement
! Il s’effondra, défaillant et affaibli ; des larmes coulaient
en abondance sur son visage. Le médecin ouvrit les fenêtres
et l’étendit sur son lit. Il éteignit la lumière, se retira
calmement en emmenant le magnétoscope. Il avait un sourire
sur les lèvres … Il n’attendit pas jusqu’au matin, mais
sortit immédiatement sa voiture du garage et se dirigea
vers la maison de la mère du malade. Quand elle ouvrit la
porte et vit le médecin, elle s’écria, désagréablement surprise
:
— Mon fils
… Nabil … Lui est-il arrivé quelque chose ?
Il entra calmement,
s’installa sur la première chaise à sa portée. Il la regarda
et dit posément :
— Madame, vous
avez tué votre fils.
— Moi !
— Vous avez
tué votre fils. Il vous appelle « la pieuvre », bien sûr
seulement dans son inconscient. C’est ce qui le ronge et
le consume.
— Que veut
dire ce mot, « pieuvre » ?
— La pieuvre
est une chaîne étouffante. C’est quelque chose d’empoisonnant,
de mauvais, dangereux, dur, horrible, impressionnant, qui
dégage un amour empoisonné et détruit tous ceux qu’elle
aime, les détruit jusqu’à l’anéantissement total. Madame,
je n’ai qu’une seule chose à vous dire, je n’en rajouterai
pas plus. Laissez votre fils en paix, laissez-le se calmer,
débarrassez-le de cet étouffement maladif.
— Je suis sa
mère ! Je n’ai personne d’autre au monde que lui !
— C’est pour
cette raison même que vous avez empoisonné l’existence de
votre fils. Vous l’avez privé de soleil, de lumière, de
sérénité, de la vie même et enfin de l’amour ! Vous l’avez
forcé à se réduire à vous-même, à vos maladies feintes,
à vos évanouissements successifs pour l’obliger à rester
près de vous. Il est jeune, il veut vivre. Ayez pitié de
lui, Madame, ayez pitié de lui ! Faites attention à Dieu
en votre fils unique !
Oum Nabil baissa
le regard, silencieusement humiliée, coupable, s’avouant
— mais à elle-même seulement : tout ce que disait le Dr
Mokhtar était vrai ! Elle était jalouse de tout ce qui touchait
à son fils. Elle était jalouse de son travail, de ses amis,
de ses idées, de ses lectures, de sa solitude, de lui-même,
de ses imaginations, de son amour !
Elle cherchait
à en faire sa propriété privée. Elle n’avait plus que lui
au monde après la mort de son mari. Elle voyait en lui tous
les rêves et les espoirs de l’homme, du mari, de l’amant,
du fils. Elle l’étouffa, étouffa ses sentiments, faisant
pression sur chaque battement de son cœur, son cœur si bon
! Elle eut vent de son amour pour Safaa et sa jalousie s’enflamma
de plus belle et l’entoura de cette façon étouffante jusqu’à
ce qu’elle le vît en fin de compte s’éloigner d’elle, la
craignant, fuyant ses sentiments maladifs de tyran, tellement
égoïstes, possessifs et autocentrés. Elle le vit dépérir,
se contracter. Mais elle n’avait pas pitié pour autant,
exécrablement égoïste au nom de l’amour. Elle sentit que
son fils lui échappait petit à petit. Jusqu’à ce qu’elle
tombe malade, s’évanouisse pour lui faire peur. Nabil vit
la mort s’approcher de sa porte, comme il l’avait vue s’approcher
de son père. Le pauvre eut peur. Elle l’obligea ainsi à
rester près d’elle et l’écrasa en elle, dévorait ses sentiments
jeunes, ses sentiments florissants pour assouvir son esprit
affamé en manque de satiété et de sentiments ! Effectivement.
C’était vrai. Elle leva son regard, coupable, et avoua.
Le médecin vit dans le regard de la mère un éclair de vie,
un éveil de la conscience, le sacrifice d’une mère. Confiant,
il lui serra la main en lui disant :
— Laissez-le
vivre, aimer, épouser la personne qu’il aime.
Il la quitta
avec un sourire satisfait aux lèvres. Il avait un espoir
au cœur.
Une affaire
de dignité
Métoualli tirait
sur sa chicha, le regard perdu dans les nuages de fumée
qu’il exhalait, puis s’arrêta un moment.
Qu’était-il
arrivé à Sayeda ? L’argent qu’elle lui amenait diminuait
de jour en jour. Aujourd’hui, elle ne lui avait donné qu’une
Livre. Que se passait-il ? La moyenne de son revenu quotidien
était de cinq Livres. Aujourd’hui, elle ne lui donnait qu’une
livre. Il resta patient, mais la Livre était devenue le
taux moyen de Sayeda.
— ça ne marche
pas bien Métoualli.
Elle baissait
le regard et disparaissait rapidement. Il y avait sûrement
un secret. Cet argent ne suffirait pas pour son mazag, son
plaisir de fumer. Quatre femmes chez lui. Tous les jours,
il les lâchait à l’aube ; chacune d’entre elles portait
un enfant et lui ramenait son argent. Elles erraient dans
les ruelles, tendaient la main dans un geste misérable et
humilié, et revenaient à la fin de la nuit avec son mazag
pour la journée suivante. C’était ainsi, c’était une profession.
Une profession juteuse, exactement comme si elles étaient
ouvrières dans une usine, ou employées dans une entreprise.
Elles allaient au travail avec les files de laborieux et
de laborieuses. Et gare à celle qui, au retour de son travail
quotidien lui tendait moins que cinq Livres. C’était le
minimum que chacune de ses femmes se devait de gagner dans
sa journée. Affaire de dignité. Mais qu’était-il arrivé
à Sayeda ?
Un jour, il
la suivit sans qu’elle ne s’en rende compte. Il la vit entrer
dans une petite usine de textile, dans une ruelle étroite.
Elle déposa son fils chez une femme qui était responsable
de la crèche pour les enfants des travailleuses, entra précipitamment
et s’installa derrière une vieille machine de textile, au
milieu d’autres ouvrières misérables. Les machines tournaient,
tournaient, et elle, Sayeda, travaillait de tout son être.
Métoualli entra à son tour. Il ne s’imaginait pas qu’une
femme puisse travai, et en plus, sa propre femme. Pourquoi
travaillait-elle, alors qu’elle avait une profession qui
gagnait bien ? Il lui suffisait de traîner son fils, de
tendre la main et de revenir avec cinq Livres. Quelle imbécile
! Qu’est-ce qui pouvait bien la pousser à gâcher sa vie
et sa jeunesse ainsi, devant une machine ? Pourquoi ? Pourquoi
? Peut-être qu’elle gagnait dix Livres ? C’était peut-être
pour ça qu’elle supportait toutes ces difficultés, elle
ne lui donnait qu’une seule Livre. Une seule Livre ?
Il se rendit
auprès du fonctionnaire en charge et lui demanda combien
gagnait Sayeda. Il lui répondit qu’elle touchait deux Livres
à la fin de chaque journée de travail dont elle laissait
une Livre par jour pour couvrir les dépenses de la crèche.
Il baissa la
tête, gêné.
Cette misérable
… Il avait pensé du mal d’elle alors qu’elle lui donnait
la somme tout entière qu’elle gagnait par sa sueur, sa faim,
sa douleur. Elle voulait épargner à son enfant l’amertume
de la mendicité. Elle lui donnait son revenu tout entier,
et se laissait crever de faim. Elle était dégoûtée de la
mendicité mais elle avait peur de rentrer le soir les mains
vides. Elle lui avait donné une leçon qu’il n’oublierait
pas, jamais il ne l’oublierait. Aucune de ses femmes ne
sortit après ce jour, y compris Sayeda. Il était devenu
Métoualli le mari, Métoualli le père qui rentrait tous les
soirs avec la paie gagnée honorablement. Affaire de dignité
.