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Presse. Un jugement condamnant trois journalistes à des peines de prison pour diffamation est venu jeter un froid sur l’enthousiasme suscité par une promesse du président de supprimer cette peine. Une loi dans ce sens tarde à voir le jour.
Une liberté en suspens

C’était lors de l’assemblée générale du Syndicat des journalistes. Le tout nouveau président du syndicat annonce la nouvelle. Le chef de l’Etat vient de l’appeler et promet d’annuler la peine d’emprisonnement pour délit de presse. Explosion de joie dans la salle. Des applaudissements nourris. Quatorze mois après, la promesse n’est toujours qu’une promesse. Cette peine continue à planer sur le monde des journalistes. Preuve en est que la semaine dernière, trois journalistes du quotidien indépendant Al-Masri Al-Yom ont été condamnés chacun à un an de prison et à 10 000 L.E. d’amende pour « diffamation à l’encontre du ministre de l’Habitat, Ibrahim Soliman », surnommé « ministre de l’emprisonnement des journalistes ». N’a-t-il pas porté plainte contre une dizaine de membres de la profession ? Cependant et même s’il enregistre le plus grand nombre de plaintes, il n’est pas pour autant le seul. Selon le syndicat, environ 150 procès sont actuellement intentés contre ses membres. Au-delà des chiffres, aussi révélateurs soient-ils, la question qui se pose est de savoir pourquoi l’annulation des peines de prison n’est pas encore intervenue ? Qui a intérêt à maintenir l’épée de Damoclès suspendue ? Théoriquement, depuis l’an dernier, un comité formé de représentants du ministère de la Justice, du Conseil suprême de la presse et du Syndicat des journalistes est en train d’examiner un projet de loi qui devrait remplacer l’actuelle législation. Elle devra mettre un terme à la détention et à la peine de prison et se contenter d’amender le journaliste une fois jugé coupable. Une loi qui engloberait tous les articles sur la presse, comme le souhaitent les journalistes. Parce que, en effet, ceux-ci peuvent être incriminés en fonction d’un bon nombre de législations (lire encadré). Le nouveau texte a été en principe présenté par le syndicat depuis plusieurs années, et les journalistes souhaitent qu’il soit présenté au Parlement durant cette session. Mais, pour les observateurs, il faudrait qu’ils tempèrent cependant leur optimisme car les députés sont occupés par l’amendement de l’article 76 de la Constitution. Tout porte ainsi à croire que la nouvelle loi sera reportée à la prochaine session parlementaire qui débute en septembre. Un ajournement qui plairait certes au gouvernement. Journalistes et observateurs estiment que certains au sein du Parti national démocrate, au pouvoir, ne veulent pas que ce texte voie le jour. « La loi actuelle sert leurs intérêts », affirme le journaliste Magdi Mehanna. Une aile au sein du pouvoir exagère son durcissement à l’égard de la liberté de la presse pour maintenir les sièges et les postes qu’elle occupe. Elle avance pour ce faire la thèse « d’une presse à sensation », oubliant qu’il n’existe plus maintenant des barrières face à la liberté d’informer.


Entre presse et corruption

Le foisonnement de lois actuelles permet de maintenir les journalistes sous pression. Beaucoup hésiteront avant de dévoiler des affaires de corruption de hauts responsables de crainte de se retrouver derrière les barreaux. Salaheddine Hafez, secrétaire général de l’Union des journalistes arabes, assure que « l’annulation de la peine de prison est un combat entre la presse et la corruption et tant que ce châtiment se poursuit, cela veut dire que la corruption gouverne le pays ». Ce piétinement dans l’abolition de la peine de prison, en dépit de la promesse du président Moubarak, laisse croire que le régime est assez confus. C’est encore un symbole des contradictions qui secouent le pays. Sinon comment expliquer que le régime parle de réforme politique et de plus de démocratie et entrave en même temps la liberté d’expression ? « La liberté de la presse est le premier pas sur ce long chemin de réforme politique », estime le romancier Ibrahim Abdel-Méguid ajoutant que « la politique consistant à bâillonner la presse ne permettra à aucune réforme ou développement d’intervenir ».

Tout porte à croire qu’il y a un décalage entre la classe dirigeante et l’ensemble de la population. Dans la première, les contradictions ne manquent pas non plus. De même, les liens paraissent distendus entre la presse et l’ensemble de l’opinion. Gamal Fahmi, membre du conseil du Syndicat des journalistes, estime que pour cette dernière « l’emprisonnement des journalistes reste un problème qui concerne l’élite. La population ne se sent pas concernée par l’affaire même si elle subit, sans s’en rendre compte, les conséquences ». Quant au hiatus au sein du pouvoir, il se situe entre le président et une grande partie des hommes du régime. La promesse d’un chef de l’Etat devrait devenir officieusement un décret présidentiel. Mais ceux qu’on surnomme désormais « les tailleurs des lois », parce qu’ils veulent fabriquer celles-ci sur mesure, peuvent contourner le sens voulu d’une telle déclaration et élaborer un nouveau texte parfois plus dur. Tout en laissant traîner les choses en longueur.

Il s’agirait pour certains d’une question de culture. La liberté avec un grand L ne figure pas dans les esprits et encore moins chez les législateurs. Mohamad Nour Farahat, professeur de droit international, rappelle que « la démocratie n’est pas un simple changement de structure ou d’une série de lois, mais elle constitue une foi véritable en une presse libre ». Il ajoute qu’il ne s’agit pas d’une simple loi sur l’emprisonnement qu’on peut supprimer « parce que les textes prêtent à diverses interprétations et les sanctions sont présentes dans plusieurs lois. Ils peuvent être ainsi utilisés pour frapper n’importe quand ». C’est une particularité du pouvoir autoritaire qui considère les divergences de vues comme un crime, du moins une sorte de perturbation, une « sédition » qui serait une menace pour la stabilité.

Pour certains sociologues, l’Egypte et le monde arabe en général constituent une société paternaliste, où « le père de famille », titre que le président Sadate s’était donné pour en imposer à ses opposants, a tous les droits. Dans le contexte actuel, les dirigeants tentent de dompter les journalistes. La différence entre critique et diffamation reste ainsi floue. Dans le même ordre des choses, chercher l’information serait séditieux. C’est révéler des secrets et violer même les règles de la sûreté nationale.


La tentation du paternalisme

Ce paternalisme devient de plus en plus évident à l’heure où l’Egypte semble entrée dans une étape de transition avec l’annonce d’une nouvelle formule, non encore arrêtée, pour l’élection du président de la République au suffrage universel. La crainte de dérapage, les arguments sur la nécessité d’éviter l’instabilité et de refuser les pressions étrangères, américaines de surcroît, tout ceci rend problématique autant une extension des libertés que le contraire. Ainsi, de nombreuses catégories se mettent en ligne face au pouvoir, réclamant leur autonomie et liberté, à l’exemple des magistrats qui semblent dernièrement avoir volé la vedette aux journalistes. Gamal Fahmi relève : « Nous ne sommes pas moins que les magistrats qui luttent pour obtenir leurs droits. Nous lutterons comme eux ».

Les juges tout comme les journalistes, du moins ceux de la base, recherchent une indépendance réelle et non de pure forme. Sadate avait forgé le terme de « quatrième pouvoir » pour désigner la presse. Or, un tel statut en faisait plutôt une branche du pouvoir, s’associant à lui. Le rôle de la presse étant d’observer, d’enquêter et de critiquer, et non de se mettre dans les habits du paternalisme. Son rôle est de « dévoiler les secrets, jeter bas les masques et révéler les choses cachées », souligne à cet égard le journaliste Nabil Omar. Il faut mettre fin à la culture de « la tyrannie ». Il cite comme preuve de cette hostilité à l’égard des libertés une thèse de maîtrise d’un juge, qui ne doit pas faire partie du groupe réclamant ses libertés, intitulée La Protection de la vie privée contre la presse, où il aurait demandé que la magistrature ait le droit de suspendre la publication, de censurer, de modifier des articles. Lors des débats sur l’annulation de la peine d’emprisonnement, certains ont mis en garde contre une sorte de discrimination dont jouiraient les journalistes. « Si un homme insulte un autre dans la rue, il est passible d”emprisonnement. Pourquoi donc cette immunité pour les journalistes ? ». Une façon de brouiller les cartes et de fausser la réalité.

La liberté de la presse dont se vantent les responsables n’est pas garantie ni réglementée, puisqu’à n’importe quel moment, le gouvernement peut intervenir pour faire valoir ses intérêts, même si c’est contre la loi. Le journal Al-Chaab, suspendu, a obtenu gain de cause dans 14 procès pour revenir dans les kiosques, mais jusqu’à présent le gouvernement fait la sourde oreille. Même si la peine de prison est annulée et que la nouvelle loi est approuvée par le Parlement, les observateurs redoutent la poursuite de la mainmise du gouvernement.

Une liberté totale de la presse obligera à plus de transparence, et rien ne prouve que les responsables sont prêts à cette démarche actuellement .

Samar Al-Gamal
Ahmed Loutfi

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Blanchiment avec sursis
Les journalistes payent cher des campagnes de presse qui aboutissent parfois, des années après, à la condamnation de certains responsables accusés de corruption.

« J’étais en vacances et les services de sécurité m’ont informé du verdict par téléphone. Je suis rentré directement d’Alexandrie à la prison de Tora, avec ma valise de vacances qui est devenue du coup ma valise de prison », se souvient Magdi Hussein, rédacteur en chef du bihebdomadaire suspendu Al-Chaab. C’était en août 1999. Magdi Hussein et son confrère Salah Badawi ont été condamnés à deux ans de prison ferme et à verser 20 000 L.E. pour diffamation envers Youssef Wali, le ministre de l’Agriculture de l’époque. Sur les pages du journal islamiste Al-Chaab, Wali, qui était aussi vice-premier ministre, a été accusé de collaborer avec Israël et de porter atteinte à la sécurité du pays, ainsi qu’à l’agriculture en autorisant l’entrée de produits cancérigènes en Egypte. « Que se passe-t-il en Egypte ? On accuse le vice-premier ministre de haute trahison et le gouvernement garde le silence ! », titrait la Une d’Al-Chaab. « Ils ont laissé toutes les preuves que l’on a avancées et n’ont retenu que ce titre, jugé diffamatoire », raconte Hussein. Wali a alors porté plainte. Dans les attendus du verdict, le tribunal a estimé que Magdi Hussein et ses collègues avaient dépassé les limites de la critique raisonnable, en injuriant le ministre de l’Agriculture et en le qualifiant de « traître ».

Mais quelques années plus tard, et à la surprise de tous, Wali a été écarté du ministère de l’Agriculture lors du dernier remaniement ministériel. Il a également perdu son poste de secrétaire général du PND (Parti National Démocrate, au pouvoir). Depuis, les tabous sont tombés, les accusations se sont multipliées à son encontre mais aussi contre ses hommes. Son bras droit au ministère, Youssef Abdel-Rahmane, a ainsi été récemment condamné pour importation de produits cancérigènes. « Les années ont passé et voilà que le procureur général utilise le mot trahison contre Abdel-Rahmane, condamné à la prison à perpétuité avec travaux forcés, la même peine dont est passible la haute trahison », commente Magdi Hussein.

Y aurait-il un lien entre les accusations, rejetées naguère, contre Youssef Wali et sa mise à l’écart de l’appareil de l’Etat ? Pas du tout, du moins officiellement. Car si Hussein a été blanchi après avoir purgé deux ans de prison, l’ex-ministre de l’Agriculture bénéficie aujourd’hui encore de son immunité parlementaire. Ce qui pousse Hussein à croire que le régime n’est pas sérieux dans ses promesses en faveur de la liberté de la presse. « Le gouvernement veut maintenir les peines d’emprisonnement contre les journalistes pour que ces derniers continuent à écrire, mais d’une main tremblante », dit-il.

La mésaventure de Moustapha Bakri, rédacteur en chef du journal Al-Osboue, n’est pas moins déroutante. Nous sommes en octobre 1998, Bakri et son frère Mahmoud, journaliste dans le même hebdomadaire, viennent d’être condamnés à un an de prison pour délit d’opinion. Ils avaient publié un article critiquant Mohamad Abdel-Aal, l’ancien président du Parti de la justice sociale. L’hebdomadaire l’accusait d’exploiter le journal Al-Watan Al-Arabi, organe du parti, et de flatter les hommes d’affaires pour obtenir des pots-de-vin. « La police a débarqué chez nous à 5h30 et nous a arrêtés. Pas même question de préparer une valise », se souvient Bakri. Le 25 mai 2003, Abdel-Aal est condamné à dix ans de prison pour avoir accepté des pots-de-vin de chefs d’entreprises à qui il promettait de ne jamais critiquer dans son journal. Quelques jours plus tard, la Cour de cassation confirme la peine prononcée il y a trois ans à l’encontre de Moustapha, qui fut incarcéré à la prison de Tora. « La justice s’est trouvée face à un imbroglio. Celui qui a touché des pots-de-vin et ceux qui l’ont accusé de corruption sont tous jetés en prison », ridiculise Bakri, qui a été remis en liberté provisoire à la suite d’un recours devant la Cour pénale après 25 jours de détention. Il estime que leur relaxation, lui et son frère, s’est basée sur les preuves qu’ils avaient fournies contre Abdel-Aal, ainsi que sur la condamnation de celui-ci. Cependant, souligne-t-il, « l’affaire est toujours devant la justice et l’application de la peine prononcée contre nous peut survenir à tout moment », souligne le journaliste, qui fait l’objet de 28 procès intentés contre lui et qui affirme qu’il continuera à lutter avec le même zèle.

Chérif Albert
 

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