Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Le dossier

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Idées
Portrait
Littérature
Livres
Arts
Société
Sport
Environnement
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine

Frères Musulmans. L’Union européenne et les Etats-Unis ont exprimé le souhait d’établir un dialogue avec la confrérie. Une démarche qui soulève de profondes interrogations dans les milieux politiques.
Les nouvelles dispositions de l’Occident

Quelle relation existe-t-il entre la confrérie interdite mais tolérée des Frères musulmans et l’Occident ? La question est sur toutes les lèvres. Car depuis quelques semaines, les Etats-Unis et l’Union Européenne (UE) multiplient les initiatives à l’égard des Frères. La secrétaire d’Etat américain, Condoleezza Rice, a été la première à jeter le pavé dans la mare en affirmant il y a quelques semaines la disposition de son pays à « traiter avec n’importe quel régime élu en Egypte même s’il s’agit d’islamistes modérés ». Allusion claire aux Frères musulmans. La semaine dernière, ce fut au tour d’un responsable de l’Union européenne de déclarer que « l’UE est disposée à établir un dialogue avec les Frères musulmans ». Ces déclarations soulèvent bien évidemment un déluge d’interrogations. Les Frères sont-ils le nouvel interlocuteur de l’Occident ?

Les responsables de la confrérie affirment cependant qu’aucune proposition concrète de dialogue ne leur est parvenue. « Nous avons lu ces déclarations dans la presse comme tout le monde mais personne ne nous a contactés ni des Etats-Unis, ni de l’UE », affirme Mahdi Akef, le guide suprême des Frères musulmans. Et de poursuivre : « La confrérie refuse qu’on se serve d’elle comme moyen de pression sur le régime pour accélérer les réformes politiques. Notre attitude est claire. Nous refusons toute ingérence étrangère, notamment américaine, dans les affaires internes de l’Egypte non seulement parce que nous refusons le principe même du chantage, mais aussi parce que c’est notre conviction sur le plan doctrinal et religieux », indique Akef. Il affirme que si l’Occident veut établir un dialogue avec les Frères, cela doit se faire à travers les canaux officiels et en coordination avec le ministère des Affaires étrangères. Ces propos visent probablement à éviter toute escalade avec l’Etat. En réalité, les Frères chercheront par tous les moyens à mettre à profit la nouvelle attitude de l’Occident. « Les Frères sont conscients que cette attitude est en leur faveur. Ils s’en serviront pour faire pression sur l’Etat et tenter d’obtenir le maximum de gains », analyse Nabil Abdel-Fattah, du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Mais pourquoi ce changement dans l’attitude de l’Occident ?

« Ce changement n’est pas subit comme on le croit. A l’issue des événements du 11 septembre, les Américains ont étudié le phénomène du terrorisme et ses raisons. Ils ont conclu que le manque de démocratie était le principal problème », ajoute Abdel-Fattah. A son avis, l’Occident est convaincu qu’il y a une nouvelle génération d’islamistes cultivés et connaissant les langues étrangères et qu’il est possible de dialoguer avec eux. « Ils estiment que ces nouveaux islamistes modérés ne constituent pas un danger et peuvent contribuer à la réforme politique », poursuit Abdel-Fattah. Il estime toutefois qu’il s’agit d’un pas non étudié parce que les Etats-Unis ont sous les yeux l’exemple de la Turquie qu’ils veulent appliquer en Egypte sans tenir compte des différences politiques et sociales entre les deux cas.


Profil bas depuis 24 ans

Encouragés par les pressions américaines en faveur des réformes démocratiques, les Frères, qui font profil bas depuis 24 ans, sont descendus au cours des récentes semaines dans la rue pour la première fois afin de manifester contre le régime.

Réfaat Al-Saïd, président du parti du Rassemblement unioniste progressiste (UPR), gauche et auteur de plusieurs ouvrages sur les islamistes, exprime, lui, ses craintes. Selon lui, les Etats-Unis et l’Europe commettent une erreur évidente s’ils croient que les Frères sont des modérés. « Les islamistes modérés n’existent pas. Etre modéré, c’est accepter l’autre. Or, la pensée des Frères est basée sur l’expiation et le non respect des autres religions », déclare Al-Saïd, connu pour son hostilité aux islamistes. Le problème selon lui est que les Américains ne voient pas d’autre alternative en Egypte. Selon Al-Saïd, les Frères n’admettent pas le principe du pluralisme politique. « Ils sont contre l’idée de fonder un parti car cela s’oppose à leur doctrine qui consiste à créer un califat islamique ».

L’Etat a répliqué aux initiatives de l’Occident par une série d’arrestations contre la confrérie. Les forces de l’ordre ont interpellé ainsi vingt-huit membres des Frères lors d’opérations menées samedi à l’aube dans le Delta. Les Frères ont dénoncé dans un communiqué « la répression » du gouvernement qui « s’oppose par la violence et saute au visage de ceux qui appellent à des réformes ». Les Frères font porter aux appareils de sécurité l’entière responsabilité de ces actes. Ces arrestations ne sont en fait qu’un message dirigé vers l’Occident pour lui faire comprendre que la politique gouvernementale à l’égard des Frères ne changera pas et que c’est l’Etat qui détient toujours les ficelles. Face à cette campagne, les Frères vont probablement chercher un compromis avec le gouvernement. L’une des possibilités pour les Frères serait de conclure un marché avec l’Etat conformément auquel la confrérie déclare en public son refus de toute ingérence étrangère. En échange, l’Etat allégera les contraintes sécuritaires imposées sur les Frères .

May Al-Maghrabi
 

Limiter les risques du dialogue euro-islamiste

Les islamistes arabes, et à leur tête les Frères musulmans, ont atteint un objectif extraordinaire ces dernières semaines : des hauts responsables des Etats-Unis et de l’Union européenne ont en effet ouvertement annoncé qu’ils n’exprimaient pas de réticence quant à leur arrivée au pouvoir. Le message est clair pour les islamistes, et il est le suivant : si vous avez la capacité de prendre la place des régimes en place, faites-le. Nous n’avons aucun problème tant que cela se fait par la voie pacifique et démocratique.

« L’Europe n’achètera plus le discours de l’Etat égyptien sur les islamistes. Nos sources égyptiennes indépendantes nous ont dit que les Frères musulmans sont une force modérée avec laquelle on peut discuter ». C’est ainsi que s’est exprimé un Européen lors de la conférence Transition économique euro-Méditerranée à Bruxelles la semaine dernière. Par cela il voulait dire : on a accepté de soutenir les régimes arabes autoritaires parce qu’on nous a dit que les islamistes dominaient la rue arabe. Mais maintenant on a découvert que cela n’est pas vrai.

Quand il dit « sources indépendantes », il parle des intellectuels libéraux comme Saadeddine Ibrahim. Celui-ci a passé deux années en prison durant lesquelles il a tissé des rapports avec les Frères musulmans. Ensuite, il a organisé des dialogues entre ceux-ci et les Européens. Ainsi, ce sont des éléments du courant libéral qui ont facilité la rencontre entre les islamistes, d’une part, et les Américains et les Européens, d’autre part. Et ainsi, ils ont offert aux islamistes le plus beau cadeau du monde, celui de se faire accepter par les puissants du système international. En effet, aucune force politique ne peut gouverner un pays sans un minimum d’acceptation par la communauté internationale.

Saadeddine Ibrahim a insisté sur le fait que les islamistes n’ont que le soutien du quart de la population. Il a appuyé sa thèse par un sondage effectué par le Centre Ibn Khaldoun qu’il dirige. Selon Ibrahim, le courant libéral qui a une longue histoire dans la région depuis le XIXe siècle a maintenant plus de chance que jamais de revenir sur le devant de la scène, cette scène dominée par les courants radicaux, islamistes et nationalistes depuis 1952.

Les Américains et les Européens qui veulent retirer leur soutien aux régimes arabes ont accepté cette théorie et les médias européens et américains commencent à trouver des traces d’aspirations démocratiques dans les villes arabes, de Beyrouth à Casablanca, en passant par Le Caire. On pense que des élections libres pourraient amener au pouvoir des Libéraux comme Aymane Nour ou, au pire, des islamistes modérés comme en Turquie.

Face à ce genre de discours, les régimes en place insistent sur le fait que la rue est toujours dominée par les islamistes et que la libéralisation politique apportera au pouvoir des extrémistes xénophobes et anti-occidentaux. Et pour apporter des preuves, ils font apparaître des sentiments xénophobes primitifs au sein de la population.

Bref, les islamistes sont l’arme « chimique » que les régimes arabes utilisent contre toute pression interne ou externe. Les Américains et les Européens ont fini par désarmer les régimes en place en déclarant qu’il n’ont plus peur de cette arme « chimique ».

Mais pour que cette arme n’explose pas dans les mains des Européens et des Américains, il faut faire en sorte que les islamistes ne se radicalisent pas à leur arrivée au pouvoir. Cela ne peut pas se réaliser seulement avec des pressions externes. Il faut des forces internes capables de contrebalancer les islamistes. Ce genre de courants existent bien entendu, avec les Libéraux et les gauchistes, mais ils sont affaiblis par leurs conflits internes et par leur isolement. Et certainement, le contexte régional moyenâgeux exprimé en termes d’antagonisme entre musulmans et juifs et également entre musulmans et « croisés » ne facilite pas leur tâche. Limiter les risques représentés par l’arrivée des islamistes au pouvoir nécessiterait deux choses : que l’Europe travaille sur le dossier régional pour en finir avec le conflit moyenâgeux musulman/juif et que les courants laïques arabes s’organisent. La minorité organisée peut conduire à de bons résultats. Les islamistes en sont eux-mêmes la preuve .

Samer Soliman
 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631