|
Insister sur l’appellation
de matières « nobles » en sculpture est avant tout un signe
de fidélité à la critique Fatma Ismaïl, disparue il y a quelques
mois, qui avait conçu l’idée d’un premier salon de sculpture
il y a deux ans. Son idée de la noblesse de la matière n’est
pas synonyme du luxueux, du raffiné, régi par un simple esprit
élitiste, mais plutôt un retour aux matières naturelles, authentiques
comme le granit, le bronze, le marbre, le fer, le basalte, le
bois. Ce retour aux sources, cette exploration des supports
du sculpteur répondent également à un nouveau penchant du secteur
des arts plastiques à consacrer des expositions génériques,
projetant la lumière sur un volet artistique en particulier.
«
Au salon des jeunes qui s’ouvre aux différents genres des arts
plastiques, nous nous heurtons de plus en plus à des participations
faibles dans le domaine de la sculpture, à une certaine facilité
dans le travail de la matière », avance Ihab Al-Labbane, sculpteur
et commissaire exécutif du salon. C’est ce qui explique l’importance
d’un salon spécifique à la sculpture.
La question qui
se pose cependant est de savoir si le retour à l’authentique
équivaut au dédain de toute matière fabriquée, un rejet du métissé
et de l’hybride qui pourraient avoir eux aussi leur valeur.
Les organisateurs expliquent plutôt qu’il s’agit d’une pause
pour faire une sorte de bilan de la sculpture. D’autant plus
que les dix dernières années ont témoigné d’une évolution indéniable
qui s’explique en grande partie par le Symposium de sculpture
d’Assouan, et à l’autre manifestation au titre suggestif de
« Rencontre des pierres » tenue au musée Mahmoud Mokhtar depuis
deux ans.
Loin
du tralala du secteur des arts plastiques qui nous a habitués
à des manifestations à aspect compétitif, avec des prix, des
thèmes contraignants, et par conséquent des phénomènes de modes
qui consacrent un modèle unique à suivre, à savoir l’installation
ou l’art vidéo etc., l’objectif du salon s’avère louable. Il
va à la recherche dépouillée de la matière et des efforts déployés
jusque-là dans l’art sculptural. Point de hiérarchie artistique
qui oriente la sélection ou la disposition des sculptures dans
l’espace des galeries. Hormis celui justement consacré aux pièces
d’Adam Hénein, l’invité d’honneur du salon, les œuvres des jeunes
sculpteurs côtoient tout simplement celles des grands, défiant
une fois de plus l’esprit officieux qui avait toujours existé.
Ainsi, nous retrouvons un lien, un dialogue et une continuité
entre les différentes pièces : l’œuvre d’Abdel-Badie Abdel-Hay
(1916-2004), parmi les cinq honorés du salon, qui s’insère dans
la même voie que celle du grand Mahmoud Mokhtar en défiant la
pierre têtue par des lignes courbes, tendres et élancées, se
trouve côte à côte avec la toute récente du jeune Armen Agop.
Celui-ci traite le granit noir, qu’il avait déjà magnifiquement
dompté à Assouan lors du symposium, avec une malléabilité remarquable.
Les deux pièces d’Armen Agop ondulent comme un voile qui a été
fixé par un pouvoir magique. Elles nous font oublier momentanément
qu’il s’agit d’une matière orgueilleuse. Mais toute l’énergie
semble se concentrer sur un point. Que ce soit chez des jeunes
comme Armen Agop, ou Chérif Abdel-Badie, ou chez un ancien,
Esmat Dawestachi (peut-on dire le groupe d’Assouan ?), les sculpteurs
d’aujourd’hui sont nourris d’une expérience unique, celle de
s’exposer au granit d’Assouan, de s’aventurer dans des œuvres
qui se placent non loin des monuments pharaoniques. Tous tendent
à réaliser de petits morceaux dans lesquels ils étalent leur
rapport intime avec la matière. Une fois de plus, nous pourrons
admirer l’évolution des générations en portant un regard croisé
sur les œuvres d’un génie, Gamal Al-Séguini (1917-1977) dont
les lignes sont marquées par la force et la fougue propres à
l’époque du réalisme social, et celles de Mohamad Radwane. A
la fois géométriques et élancées, les lignes de Radwane nous
surprennent par leurs traits abstraits, modernes, qui ne nous
bloquent pas pour autant et ne nous transportent pas dans une
ambiance de laboratoire parce qu’elles ont la richesse de suggérer
des interprétations qui vont à l’infini.
|