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Folklore . Les musiciens-pêcheurs des Baramkas préservent jalousement une tradition orale qu’ils colportent en dehors de leur ville de Matariya. Leurs concerts se multiplient à l’occasion de la fête printanière de Cham Al-Nessim.
L’ancestrale verve des Baramkas

Ils implorent le vent, réquisitionnent la mer. L’amoureux se mêle à Dieu dans leurs paroles et chants, ne sachant pas trop de quelle concoction humaine sont-ils issus. Cela fait des heures que ces pêcheurs-musiciens d’Al-Baramka sont en attente, au bord de leur lagune, craignant le pire. Vingt-deux embarcations, parties ce matin de la ville de Matariya ( sur le lac de Manzala) à l’ouest de Port-Saïd, ne sont toujours pas de retour, alors que l’orage menace. Le lac communique avec la Méditerranée et leur fratrie s’avère un véritable danger. Comme pour faire un mauvais tour au destin, le vieux Ahmad Montassir, la coqueluche de la ville, ne ronchonne pas ; il chante et danse ressemblant à une noix de cajou : « Demain c’est la tempête, patron. Accordez-nous la faveur d’accoster ».

Les membres de la famille Montassir, également connus sous le nom de leurs ancêtres les Baramkas, s’étaient donné rendez-vous la veille afin de préparer une de leurs fameuses dammas (cercle issu de plusieurs traditions musicales : rites soufis, chants des pêcheurs et des anciens peuples des rives sud de la Méditerranée). Mariages et fêtes printanières se succèdent durant la saison en cours, de quoi multiplier les rassemblements musicaux des Baramkas.

Ceux-ci vivent tous dans les alentours de la mosquée vétuste fondée par un aïeul. La pêche est leur gagne-pain qui ouvre la mer devant eux, et la musique, leur tradition orale qui fait d’eux une classe à part en ville. « Des artistes ». D’ailleurs, ils cherchent absolument à garder leur secret en famille. Ils acceptent rarement des étrangers parmi eux. Et n’aiment pas transcrire les paroles de leurs chansons, même si les jeunes sont tout à fait capables de le faire. Cela explique en effet la grande méfiance qu’affronte tout badaud cherchant à s’aventurer dans le champ exclusif des Baramkas. Car déjà ils avaient accueilli d’aucuns qui ont enregistré leurs chansons pour les interpréter différemment, ne respectant pas les règles de la rythmique barmakie. Ils en sont navrés. « Chez nous, l’accent rythmique est simple mais rapide. Nous faisons de la musique, rien qu’à travers les percussions : 2 tablas, 2 dohollas (genres de tambours) et 2 riqs (petit tambourin). Bref, des instruments qui étaient à l’origine fabriqués à partir des débris de poissons. On commence toujours sur un ton et demi, le rythme s’accélère et chute vers la fin », explique Mahmoud Montassir dit Abou-Héba, principal percussionniste de ce groupe familial itinérant, ajoutant : « Tout ce qui émane de la pêche est un art. Le bruit des cliquetis et des dégringolades sur le chantier est musical ».

Pour eux, vouloir intégrer leur musique à la semsémiya (lyre répandue dans les villes voisines de Port-Saïd et de Suez), n’est pas sans nuire à leur cadence. « C’est plus monotone », disent-ils unanimement. Les « butineurs » du folklore sont montrés du doigt comme des entrepreneurs au sens business. Tandis que les Baramkas se vantent à tout bout de champ d’être en premier lieu des « compagnons de veillée » qui jouent d’abord pour le plaisir et pourquoi pas pour la célébrité. Aveuglés par les feux de la scène, ils n’ont pas manqué un jour de rêver de faire pelote en France. « On nous a promis monts et merveilles, lorsqu’on s’est produit au Caire ». Puis, l’illusion fait rapidement place à des sujets plus terre à terre. Le lac Manzala est de moins en moins poissonneux en raison des toxiques industriels et certains hommes forts de la région les obligent à payer tribut pour traverser cette lagune salée. La chanson s’avère leur arme contre une telle imposture. C’est un peu leur manière de demander la grâce, commençant toujours leurs chansons par une supplice ou une louange du prophète, pour se tourner ensuite vers les charmes et l’opulence de la dulcinée. « Je commence par le nom d’Allah, avant d’être induit en erreur ou blâmé (…) Le dattier est le même, alors que ses fruits sont de diverses couleurs ». Ensuite, vient souvent une autre chanson d’ouverture : « J’ai consulté l’oracle des coquillages, la barque d’Abou-Ahmad arrivera en premier ». Cette chanson, relativement nouvelle, a été écrite par le père d’Abou-Héba pour taquiner leur cousin, Hamza, qui s’était procuré une embarcation plus rapide que les leurs, se mouvant à la force du bras, par rame ou coups de bambous dans le sol.

En habits de tous les jours, ils colportent leur art de ville en ville et de village en village. Ne nécessitant pas d’installations particulières comme la plupart des arts populaires typiques, ils jouent leur musique sur les places de marché ou n’importe quel terrain vague. L’essentiel c’est d’être assis à même le sol, comme le faisaient leurs ancêtres dans la grande maison d’Al-Hagga Zeinab. Celle-ci était la grand-mère de l’actuelle génération des Montassir. Au début du siècle dernier, raconte-t-on, elle rassemblait ses 9 garçons, dans sa demeure traditionnelle en brique rouge et bois, au bord du lac. Après le coucher du soleil, tous les membres de la famille se regroupaient jusqu’à minuit environ, pour rappeler leur patrimoine. « A chaque fois que quelqu’un se hâtait de commencer, on lui répétait : y a encore un oiseau qui manque », précise le vieux Ahmad Montassir qui connaît par cœur plus de 100 chansons, à lui seul. Malgré l’âge, il ne peut s’empêcher de se livrer à la danse ou d’improviser durant les dammas. Toutefois, il ne connaît pas grand-chose sur les origines plus lointaines de leur famille que les historiens font remonter à Djaffar Al-Barmaki, vizir du calife abbasside, Haroun Al-Rachid.

Ce dernier élimina vers l’an 187 de l’hégire les vizirs de la famille de Barmaki qui savaient résoudre habilement les problèmes soulevés par l’agitation chiite et accordaient un intérêt particulier aux arts, notamment la musique. La plupart d’entre eux fuirent alors Bagdad. Pourtant, nul ne peut assurer à quel groupe exactement appartiennent les Baramkas de Matariya, qui servent toujours le thé à l’iraqienne, en y ajoutant de la cardamome moulue, sans s’en rendre compte. « S’asseoir par terre relève d’une tradition arabe. On est proche du sol, près l’un de l’autre pour se taquiner en intimité », dit Abou-Basma dans son dialecte, mélangeant l’accent côtier à celui du Delta. Il est l’un des vingt Baramkis assis par terre en cercle, dont le plus jeune est âgé de 7 ans. La disposition de la damma peut revêtir la forme d’un cercle, d’une canne à pêche ou d’un carré incomplet. « Auparavant, elle pouvait rassembler une centaine d’hommes. Maintenant, on a du mal à se regrouper. Les gens trouvent que le jeu ne vaut plus la chandelle ». Les musiciens-pêcheurs refusent catégoriquement de s’organiser en dehors de leur cadre familial. Ceux qui l’ont fait, adhérant à l’organisme de la culture populaire ou autres, sont perçus comme des « fonctionnaires de l’Etat », et cela trahit leur tradition.

Dalia Chams

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3 QUESTIONS A

Mohamad Omrane, professeur de musique populaire à l’Académie des arts.

 

Al-Ahram Hebdo : Qu’est-ce qui fait que cette tradition orale a été maintenue ?

Mohamad Omrane : Les rives de cette lagune salée de la Méditerranée ne regroupaient qu’une ou deux familles jusqu’à l’agression tripartite en 1956. Matariya s’est ensuite développée avec l’exode ou l’émigration sous l’effet de la guerre. De plus, la région d’Al-Bolt qui s’étend à l’est de Damiette : Manzala, Matariya, Bahr Al-Baqar et Port-Saïd possède un héritage culturel assez marquant. Il est pris en charge grâce à la structuration que la société se donne, notamment à travers la distribution des espaces du cadre de vie. Et s’éclate en des genres spécifiques de traditions.

— Y a-t-il une tradition similaire dans le bassin méditerranéen ?

— Autrefois, en Turquie, Grèce et Chypre. Mais la mécanisation de la pêche, au lendemain de la première guerre mondiale, a tout changé.

— Et la survie de cette tradition ?

— Les mécanismes de la tradition orale populaire sont régis par la règle de « l’écartement et la substitution ». Le nouveau peut remplacer l’ancien tant que celui-ci n’a plus de rôle fonctionnel au sein du groupe. Jusqu’ici, il n’y a de nouvel art à même de répondre aux besoins des Baramkas, suivant un mode de vie toujours stable. Le mécanisme du chant varie en fonction du travail accompli.

D.Ch.

 

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