Plus
de sécurité, plus d’indépendance vis-à-vis de l’Etat et
la promulgation d’une nouvelle loi régissant l’exercice
de leur métier. Telles sont les revendications des juges
au lendemain de leur assemblée générale tenue dans leur
club (organe faisant office de syndicat), cette semaine
à Alexandrie « Nous travaillons dans des conditions extrêmement
difficiles. Nous voulons des garanties pour l’exercice
de notre métier », déclare le juge Adel Charabache. L’assemblée
générale, qui a réuni 1 200 juges, a examiné les entraves
à l’exercice de ce métier. Problème numéro un : la sécurité.
« Les tribunaux sont le théâtre d’incidents répétés au
cours desquels nos droits sont bafoués. Les juges sont
intimidés et parfois menacés dans la pratique de leur
métier », ajoute Adel Charabache. Le dernier incident
en date a eu lieu au mois de mars dernier au tribunal
de Sidi Gaber, à Alexandrie. Au cours d’une banale affaire
de chèque sans provision, le juge a été séquestré et menacé
par un groupe d’avocats qui voulaient l’obliger à acquitter
leur client. Cet incident, peu coutumier, a été la goutte
d’eau qui a fait déborder le vase. Selon les juges, les
tribunaux ont besoin d’un plus grand nombre de policiers.
Ibrahim Adli Amir, juge au tribunal de Sidi Gaber, affirme
qu’il n’y avait pas un seul policier pour intervenir lorsqu’il
a été intimidé par les avocats. « Il n’y a au tribunal
que deux policiers non qualifiés et un officier, alors
que des dizaines de personnes et des avocats sont présents
chaque jour dans les tribunaux ; comment un ou deux policiers
peuvent-ils protéger les juges ? ».
Mais la sécurité n’est pas l’unique préoccupation
des juges. Ils réclament avant tout un statut indépendant
de l’Etat. « C’est l’exécutif qui décide de la carrière
d’un magistrat. Un juge est donc à la merci de l’humeur
de l’autorité exécutive », affirme Adel Charabache. Et
de poursuivre : « L’Etat peut punir les juges dont les
verdicts ne sont pas conformes à sa volonté ». L’une des
punitions consiste à mandater les juges pour accomplir
des tâches qui ne relèvent pas de leurs fonctions.
Pour être plus indépendants, les juges
exigent que leur statut et leur avancement soient déterminés
par le Conseil supérieur de la magistrature et non par
le ministère de la Justice. Ils revendiquent à cet effet
un statut proche de celui des journalistes qui dépendent
du Conseil supérieur de la presse.
Ce n’est pas la première fois que les
juges sont mobilisés pour réclamer leurs droits. Sous
l’ancien président Anouar Al-Sadate, ils s’étaient élevés
pour exprimer les mêmes revendications. La présente mobilisation
intervient à un moment critique de la vie politique égyptienne.
Les juges ont voulu faire entendre leurs voix alors qu’il
est question de réformes et de changements dans le pays.
Pour eux, seule la promulgation d’une nouvelle loi est
à même de remédier à leurs maux. Un projet de loi en préparation
depuis 1990 existe pourtant, mais il n’a jamais vu le
jour. « Ce texte représente un remède à tous les maux
dont souffrent les magistrats », estime un magistrat.
Il propose qu’un budget indépendant soit consacré à la
justice par le Conseil supérieur de la magistrature. Ce
budget proviendrait des frais judiciaires. Le texte donne
au Conseil supérieur de la magistrature la responsabilité
de superviser le travail des juges. « Les juges peaufinent
ce projet depuis longtemps, raconte le doyen des juges,
Yéhia Al-Réfaï. Mais les gouvernements ont toujours refusé
de l’adopter et l’ont fait capoter. Il est resté dans
les tiroirs. Les juges en ont assez », martèle-t-il. Ahmad
Mekki, vice-président de la Cour de cassation, propose
de donner plus de compétences à l’assemblée générale du
Club des juges. « Les juges doivent diriger leurs affaires
eux-mêmes, sans que l’autorité exécutive n’intervienne
», affirme le conseiller.
Pour faire pression sur le gouvernement,
les juges menacent de ne pas superviser les prochaines
élections législatives et présidentielles si leurs revendications
ne sont pas prises en considération. Selon eux, les liens
étroits entre l’exécutif et l’appareil judiciaire les
empêchent de superviser les élections de manière indépendante.
En février dernier, le président Moubarak a demandé au
Parlement de modifier l’article 76 de la Constitution
pour permettre l’élection du chef de l’Etat au suffrage
universel direct. Les autorités ont annoncé leur intention
de confier la supervision des prochains scrutins à des
magistrats égyptiens, récusant la présence d’observateurs
internationaux réclamée par l’opposition. Le gouvernement
envisage en outre de former un comité électoral pour organiser
à l’avenir toutes les élections, mais son insistance à
y inclure des personnalités publiques a irrité de nombreux
juges. Pour ces derniers, les membres d’un tel comité
doivent être des juges élus par des collègues. Ils ne
doivent pas être désignés par le ministre de la Justice.
« Les juges ne sont pas des instruments que le pouvoir
exécutif peut utiliser pour servir de décor aux élections
», affirment les magistrats.
La menace des juges de ne pas superviser
les élections risque de perturber les scrutins présidentiel
et législatif prévus fin 2005.
« Ce que nous réclamons n’est pas en
contradiction avec les intérêts du pays », indique-t-il.
« Nos revendications rejoignent les voix qui appellent
à une réforme globale du pays ».
Face aux revendications des juges, les
responsables au ministère de la Justice se contentent
d’affirmer qu’une commission a été formée pour examiner
le projet de loi sur la magistrature. « Le ministre a
décidé de former une commission pour examiner ce projet
», assure un responsable au ministère de la Justice ayant
requis l’anonymat. L’Etat cherchera sans doute à faire
durer les discussions sur les revendications des juges,
au moins jusqu’à la tenue des élections