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Nil.L’Egypte tente de réconcilier ses confrères du bassin du Nil alors que les craintes d’une pénurie probable de l’eau du fleuve se multiplient ... Visite aux sources du Nil, source de vie pour plus de 300 millions d’Africains.

Une histoire d’eau

Atour, Hapy, Khnoum ou Al-Bahr ... autant de noms qui, aujourd’hui ou encore il y a des milliers d’années, désignaient le Nil, ce fleuve mystérieux et majestueux, source de vie pour plus de 40 % de la population africaine ... Jamais une région ou une ressource naturelle n’a suscité autant d’attention et de curiosité comme ce mystérieux dieu avec ses nombreuses sources. Des sources qui ont attiré les grands explorateurs du monde, depuis les pharaons jusqu’aux écologistes et hydrologistes du XIXe siècle. Aujourd’hui, on part sur les traces de ces grands explorateurs alors que le Nil continue à semer la zizanie.
 

Du lac Victoria en Ouganda, aux hauts plateaux au Rwanda, au lac Tanganyika au Burundi et le fleuve du Congo à la République Démocratique du Congo (RDC) jusqu’au bleu, en Ethiopie, avant d’arriver au Soudan puis vers sa dernière demeure, l’Egypte. En fait, les sources du Nil sont longtemps demeurées inconnues ou sujettes à de nombreux débats ... Si les chercheurs du XVIe siècle les croyaient en Ethiopie, il fallait attendre jusqu’au XIXe siècle pour que les expéditions découvrent la totalité du fleuve, commençant par le lac Victoria en Ouganda. Du Nil Victoria et du Nil blanc, descendus directement du lac Victoria, le voyage du Nil est presque interminable.

Nous sommes à la source la plus méridionale du Nil, la rivière Luvironza au Burundi, à 190 km de Bujumbura, la capitale. Une rivière nourrie par l’eau des pluies qui tombent pendant toute l’année. Un maigre filet d’eau coulant d’un petit tube, amassant les eaux de la pluie qui s’abat sur les montagnes et les collines de cette région appelée « Mahwiza », ce qui signifie en dialecte burundais « l’endroit élevé de la terre ». Les Burundais accordent un intérêt particulier à cette source, la plus lointaine du Nil, malgré la médiocrité de son eau. « C’est un don de la nature », raisonne Murkandi, un quinquagénaire qui, depuis des années, joue le rôle du gardien de cette source. Avec un grand sourire qui illumine son visage ridé, le vieux Burundais insiste sur le mystère de cette source dont il se sent responsable. « Il y a une dizaine d’années, cette région était connue par ses pluies torrentielles qui l’enveloppaient tout au long de l’année, ce qui nourrissait cette source. Là où le Nil entame son périple vers la Méditerranée. Mais avec le changement du climat il y a quelques années, la pluie s’est affaiblie sans que la source manque d’eau même durant les périodes de sécheresse. C’est ce qui prouve le mystère du Nil et que les dieux de la fertilité l’aiment toujours », explique le vieux Burundais, en défendant les mythes qui hantent la plupart des habitants de cette région, située à plus de 2 500 m d’altitude. Le vert domine et au milieu duquel une petite pyramide de 5 mètres de hauteur est plantée. Elle est baptisée « Mahwiza » et a été construite en 1938 par l’un des architectes européens pour dire que le Nil prend naissance d’une pyramide et se termine au pied des Pyramides d’Egypte. On descend et un peu plus loin, des dizaines de cabanes sont étalées et au milieu d’elles s’élève le seul marché du village où on vend surtout des graines. Parce qu’ici et même si on n’est pas loin de l’eau, la vie dépend essentiellement de l’agriculture. La région est assez aride en poissons. Mais c’est ici que se trouve le lac Tanganyika, découvert par l’aventurier anglais Richard Burton. Ce lac, situé à la frontière entre le Burundi et le Congo RDC — le Zaïre d’autrefois — était considéré jusqu’au début du XIXe siècle comme le père nourricier du Nil. En plus de sa profondeur qui dépasse les 70 m, ce lac est réputé pour le nombre considérable de crocodiles qui dominent son fond ou qui « le gardent », selon la conviction des Burundais. Une diversité de genres de crocodiles dont le plus célèbre est baptisé « Gustave ». D’une longueur de 8 mètres, ce crocodile, héros de documentaires et de légendes, aurait fait une trentaine de victimes parmi les Burundais qui ne cachent pas leur inquiétude quant à son absence depuis quelques mois.


Les majestueuses chutes du Nil

La rivière Luvironza poursuit son cours, longe la frontière du Rwanda jusqu’à se jeter dans le lac Victoria en Ouganda. C’est en juillet 1850, selon les historiens, que l’officier anglais J. Speke découvre cet immense lac. D’une surface de 68 800 km2 et d’un diamètre de plus de 300 km, le lac Victoria est considéré comme la deuxième plus grande réserve d’eau douce de la planète. Complètement asséché il y a 12 000 ans, plus de 300 espèces de cichlidés doublent pourtant la richesse biologique du lac, situé dans une région du nom de Jinja, une petite ville à 85 km de la capitale ougandaise Kampala.

Ici, les quelques milliers d’habitants sont tous pêcheurs. « Je suis né au bord du lac pour devenir pêcheur. C’est le métier de mon père et de mes grands-parents, et c’est ainsi que je gagne le pain pour ma petite famille », dit Kurinda, un pêcheur de 30 ans qui vient juste d’arriver après un voyage de pêche à bord de sa barque. Les femmes, ses clients, se précipitent vers lui alors que ce pêcheur maigre mais musclé expose avec fierté plusieurs espèces et genres de poissons, tombés dans son filet. « Le lac Victoria est célèbre pour sa richesse en poissons, toutefois, les rejets des déchets industriels et les fleurs du Nil ont mené malheureusement à la diminution de la quantité piscicole du lac », explique Kurinda.

Temps de divertissement. Une cabane en métal sert de cinéma, deux diffuseurs de sons sont placés à l’extérieur. On entend le film partout où l’on passe dans ce village assez médiocre. Le lac, lui, qui a pris son nom de la reine d’Angleterre, constitue toujours l’une des principales germes du Nil. Celui-ci doit une grande part de sa force et de sa dynamique aux chutes Rippon, découvertes en 1868 par Speke et son ami Grant. Ces chutes vertigineuses font échapper le Nil du lac, qui prend cette fois-ci le nom du Nil Victoria. Le fleuve poursuit sa course sur environ 480 km avant de traverser le lac Albert, toujours en Ouganda. Ici près des cataractes de Bujagali, une grande pancarte raconte le voyage du Nil.


L’« Abay » du lac Tana

Le Nil Victoria avance, arrose des terres, quitte l’Ouganda vers l’Ethiopie, le château d’eau de l’Afrique. Ici il traverse le lac Tana et obtient par la suite un autre nom, le Nil bleu, de la couleur de ses eaux. D’une longueur de 1 530 km, ce Nil, découvert par le missionnaire portugais le père Paez, franchit les vertigineuses montagnes éthiopiennes. Situé au sein d’un sillon considéré comme le deuxième plus grand sillon du monde, ce fleuve divise deux régions importantes et stratégiques de l’Ethiopie : l’Etat d’Amhara et l’Etat d’Oromia liés par un grand pont au-dessus du Nil bleu, et qui regroupent les deux grandes ethnies du pays, parmi les 80 ethnies qui forment la société éthiopienne. « Nous sommes une société riche en ethnies, étant donné que le nom Ethiopie est probablement une traduction du sémitique ancien du mot Habacha, qui a donné Abyssine. Ce terme pourrait être un mot d’origine arabe désignant la multiplicité ethnique du pays », philosophe l’un des habitants de cette région. Situé à 2 800 m d’altitude, ce sillon est peut-être l’endroit le plus fertile de l’Ethiopie. Les paysans couvrent les champs, des femmes et jeunes filles surtout. Le dos courbé, elles portent un grand tas de bois pour « se réchauffer ou éclairer leurs cases toujours sans électricité, alors que d’autres piétinent en portant des seaux ». Elles vont chercher, à pied, de l’eau pour l’usage du jour. Le chemin n’est pas court à faire. « C’est un travail économique plus que sportif, car la plupart de nous n’a pas d’argent pour prendre des moyens de transport », explique Giwandi, une jeune fille dont le dos est déjà courbé par les lourds seaux qu’elle porte, pleins d’eau presque noire ! « Chaque matin, je sors pour chercher l’eau à ma famille, ma mère, elle, va chercher le bois ». La petitGiwandi marche à côté de son âne, qui lui aussi a le dos chargé de tas de bois et d’herbes sèches. « On ne peut pas monter les ânes, dit-elle d’un ton plein d’étonnement. Nos ancêtres nous ont interdit de le faire, car on dit que Jésus-Christ est entré en Egypte puis à Jérusalem à dos d’âne, et il nous est impossible d’imiter Notre Seigneur », ajoute-t-elle, avant de poursuivre son chemin, tout comme le fleuve couvert par une fumée immense. « On a l’habitude de brûler nos déchets pour ne pas les jeter dans le Nil. Ce fleuve nous donne la vie, et nous devons le prendre même pour un dieu », nous affirme fermement Simbarda, l’un des habitants du village Mukaturi, donnant sur le Nil ou l’« Abay », selon la nomination des Ethiopiens. Partout où il passe, les gens s’y attachent. Le fleuve aussi s’attache au Nil blanc, ils se rejoignent au Soudan pour former un seul fleuve. Le Nil ou « la veine de la vie » comme le surnomment les Egyptiens.

Achraf Aboul-Hol
Mokhtar Choëb
Yasser Moheb
Trois question à
Yacob Arsano, professeur de sciences politiques et de relations internationales à l’Université d’Addis-Abeba et expert en ressources hydrauliques.

Al-Ahram Hebdo : Depuis ces dernières années, l’Ethiopie a commencé à annoncer une certaine politique refusant les accords de 1929 et 1959 conclus entre l’Egypte et le Soudan. Quelles sont les causes de ce refus après ces longues années ?

Yacob Arsano : Les hydrologistes éthiopiens ont en fait un point de vue bien clair dans ce problème, qui n’a pas vu le jour malheureusement qu’au cours des derniers mois, vu l’aggravation de la situation écologique et hydraulique de l’Ethiopie. C’est que les accords et les traités sont comme la nature. Ils changent avec le temps. Et en ce qui concerne les deux accords conclus entre le Soudan et l’Egypte sur les quotas de chacun de l’eau du Nil, je les trouve franchement injustes, vu qu’ils ont été conclus sans l’approbation de l’Ethiopie, sans respecter son droit de gérer le fleuve. Partant, nous trouvons nécessaire de renégocier et réévaluer le contenu de ces accords à l’instar de ce qui se passe en Europe comme la réévaluation de certains accords concernant le Rhin, et ce afin de pouvoir coopérer ensemble à mieux gérer et développer notre fleuve commun.

— Vous avez tant réclamé la nécessité de mettre en vigueur l’Initiative du bassin du Nil (INB) par certains projets communs entre les pays membres. A quel point ce genre de coopération peut servir les pays de la région à mieux profiter du Nil ?

— Malheureusement, je vois que l’INB n’est encore qu’un groupe de réunions et de discussions qui manque encore d’efficacité. Elle va gagner son efficacité et sa force par la mise en œuvre des projets communs. De quoi je vois indispensable de concilier les deux gouvernements éthiopien et égyptien à titre d’exemple, afin d’encourager les investissements égyptiens en Ethiopie, par des projets tripartites, basés sur les compétences égyptiennes, les ressources éthiopiennes et le financement d’un troisième pays africain ou européen. Ainsi pourrons-nous vaincre le problème du financement.

— L’Université d’Addis-Abeba a commencé à imposer des cours spécifiés portant sur l’hydrologie et l’importance des relations hydrologistes. Dans quelle mesure cette démarche peut-elle servir les relations entre les pays riverains du Nil ?

— Le Nil est une richesse et l’un des importants dons de la nature qu’on doit examiner et étudier pour mieux s’en servir. Et pour gérer notre fleuve et négocier nos droits et nos devoirs à son égard, on doit sentir l’importance de l’eau et la nature hydrauliques de nos pays. C’est pourquoi on a appelé au sein de l’Université d’Addis-Abeba à initier les nouvelles générations à cette science et à semer chez elles l’importance, voire le respect de cette ressource vitale. A mon avis, c’est un moyen assez effectif pour les inciter à freiner tout gaspillage. Un échange d’expérience dans ce domaine est également nécessaire entre les deux parties égyptienne et éthiopienne, ce qui pourrait être au profit de tous .

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