Pendant les années qui continuent inexorablement
à s’écouler, je la découvre chaque fois prête à vivre son rôle
d’épouse, de mère, de dame de la haute société cairote et à
combattre pour d’abord conquérir — et ensuite renforcer et garder
dans le panorama égyptien de l’art contemporain — la place qui
désormais lui appartient de plein droit.
Attention, je ne voudrais pas dire que sa peinture
est une peinture de femme parce que sa peinture est tout sauf
féminine, j’évoque simplement un aspect important de la personnalité
de Nazli Madkour qui, dans son pays, a toujours été au premier
rang dans la lutte que les femmes conduisent pour affirmer leur
indépendance intellectuelle et leur droit à s’exprimer dans
le domaine des arts. Combat auquel elle a consacré ses forces
avec l’exemple d’actions silencieuses plutôt qu’avec le bruit
des mots et de sermons.
Sa peinture rentre dans ce cadre : née du silence
de la concentration et de la méditation, elle parle à qui sait
écouter le langage de la recherche et de l’introspection. J’ai
suivi son travail durant ces années, j’ai connu — et apprécié
— ses surfaces matiériques et dramatiques et ses compositions
à l’apparence chaotiques mais riches d’allusions et de renvois
précis à des images donnant l’impression de vouloir survivre
au magma qui essaye de les engloutir.
J’ai eu la chance de voir d’avance la plupart
des peintures actuellement exposées. Quand je suis rentré dans
l’atelier de Nazli, à Maadi, j’ai retrouvé l’élégance de la
dame aux traits aristocratiques et la simplicité avec laquelle
elle présenta ses dernières œuvres. Elégance à laquelle je suis
accoutumé mais je n’étais pas préparé à l’éclat des couleurs
iridescentes — un arc-en-ciel de l’esprit — que ses dernières
toiles de grand format (150x150 cm) me révélèrent peu à peu.
Les couleurs foncées, les ocres et les noirs mystérieux qui
donnaient l’impression de réfléchir la douleur de la création,
la matière superposée à la toile et les surfaces creusées par
des blessures douloureuses — éléments fondamentaux jusqu’alors
de la peinture de cette artiste qui brave et fouille à la fois
des thèmes bien déterminés — ont cédé le pas à une palette de
couleurs qui enveloppent son monde intérieur et vivifient ses
nouvelles compositions. Il ne s’agit pas d’une peinture tout
à fait différente de celle qu’elle faisait, mais d’un nouveau
chapitre du livre en couleurs où elle écrit sa biographie de
peintre. Il y a maintenant la prédominance de la couleur, une
couleur quelquefois à peine suggérée — une nuance de couleurs,
quelquefois vive et enflammée, une torche dans l’espace — et
la surface monochrome a été remplacée par une variété de coloris
qui se poursuivent et s’alternent sur la toile, dans une girandole
de taches pastel et d’éclairs impétueux où nagent désormais
intelligibles des images évoquées, des architectures retrouvées,
des lieux de la mémoire jusqu’à maintenant submergés et cachés
dans les tournants d’une matière épaisse et avalante. La nuit
du chaos a été défaite par la lumière du jour et les images
qui étaient avant percevables ont acquis des contours définis
dans le temps et dans l’espace. Vis-à-vis de ces toiles, on
se rend compte de la maturité atteinte par l’artiste qui ose
aujourd’hui se présenter à nu, sans cacher ou dissimuler ses
mémoires, ses désirs, sa richesse intérieure, ses passions et
ses solitudes, peut-être.
Il y a plus d’un an de travail dans ces œuvres,
que Nazli a commencé à peindre après six mois de recherche :
une recherche qui lui a permis de remplacer la matière de ses
compositions avec l’illusion de la matière. La matière existe
aussi dans ce nouveau cycle d’œuvres mais on peut rarement la
toucher, on peut plutôt la percevoir, la concevoir par intuition,
la vivre dans l’illusion créée par l’artiste qui a tout à coup
décidé de renverser l’équivoque née autour de sa peinture. Ce
n’est guère une peinture de matière comme ses expositions précédentes
auraient pu faire penser, mais surtout une peinture d’évocation.
La matière n’est pas la signature de Nazli Madkour, mais plutôt
le mirage d’une réalité cachée qui remonte à la surface.
La toile blanche est le départ, c’est une peinture
sans démarches préalables, bien que rigoureuse. Peu à peu, on
découvre que les acryliques — mélangés aux autres médias que
Nazli utilise pour raconter des fantômes du passé et exprimer
ses états d’âme — forgent aujourd’hui des signes liés à une
iconographie décidément égyptienne (colonnes, pyramides, arches,
végétation fluviale, figures quotidiennes surtout de femmes,
dunes et paysages plutôt suggérés que décrits). Dans ces derniers
tableaux, il y a presque un bouleversement de la matière de
peindre qui caractérisait ses anciennes œuvres : la matière
qui dominait devient illusoire, les images qui flottaient avec
peine dans la matière deviennent réelles, les couleurs cachées
sous un vernis monochrome enfin explosent.
Il n’y a pas de titres aux œuvres de Nazli
Madkour : ce sont des fantaisies de l’esprit qui se manifestent
à travers une gamme de couleurs, des notes musicales de la partition
d’une artiste et qui pourraient être annoncées comme : azuré/bleu/jaune/ocre-jaune/rouge/rose-rose/violet/blanc-blanc
chaux/noir/gris, etc. A chacun le privilège d’en apprécier la
signification et, je dirais, la musicalité parce que chaque
œuvre devient une symphonie jouée sur la partition des souvenirs
de l’auteur. Si on essaye de trouver des analogies entre la
peinture de Nazli et d’autres peintures, il faut reconnaître
que son œuvre est assez différente de ce qu’on voit d’habitude
dans les galeries du Caire, bien que ses toiles révèlent que
dans son ADN on retrouve la civilisation du Moyen-Orient, ou
mieux l’Egypte tout entière, qui n’est pas effacée par les renvois
de l’artiste à une culture internationale qu’elle connaît bien.
Quand Nazli répond qu’à présent les artistes étrangers qu’elle
aime le mieux sont Barcelo, Tapiés, Kiefer, Gorky, Twombly et
Burri, toujours il serait incorrect d’essayer de trouver dans
son œuvre des références directes au travail de ces artistes.
Il s’agit d’une influence qu’elle ne subit pas mais qu’elle
transforme en éléments de patrimoine culturel qui enrichit sa
personnalité d’artiste sans la conditionner directement. Elle
prête à reconnaître, d’ailleurs, que les noms susdits sont les
noms des artistes qui la fascinent le plus à présent, mais que
demain peut-être il y en aura d’autres et différents qui s’ajouteront
ou bien remplaceront ceux-là. Son patrimoine culturel s’enrichira
de nouveaux éléments mais sa peinture ne changera pas pour cela.
Elle restera la peinture de Nazli Madkour, le résultat d’une
cohérence et d’une professionnalité qui ne change pas pour des
raisons d’influences extérieures mais uniquement pour une nécessité
intérieure.
Nazli Madkour et sa peinture sont bien moins
simples qu’elles ne puissent paraître, et pour cela surtout
il est intéressant d’essayer de mieux les connaître et les comprendre.
On peut les admirer de l’extérieur, apprécier le charme de la
dame, être touché par la fascination de ses couleurs et de ses
images ou par l’exécution et la qualité de ses œuvres, mais
si on décide d’être moins superficiel et de les étudier en profondeur,
on court le risque d’en rester ensorcelé ! Ce qui m’est arrivé,
et je ne le regrette pas.