Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Arts

Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Livres
Arts
Femmes
Société
Sport
Environnement
Escapades
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Exposition . Les dernières œuvres de Nazli Madkour dégagent en quelque sorte sa biographie de peintre. L’Egypte entière se retrouve dans son travail évocatif et contemplatif.

La cohérence d’un changement

Par Carmine Siniscalco*

Oui, je l’aime bien, la peinture de Nazli Madkour. Je connais Nazli et sa peinture depuis environ quinze ans et je n’ai jamais été déçu ni par l’une ni par l’autre. Aspects indissolubles d’une personnalité bien définie : celle d’une femme qui a fait de sa vie et de son art un exemple de cohérence et de dévouement à sa famille et à sa peinture.

Pendant les années qui continuent inexorablement à s’écouler, je la découvre chaque fois prête à vivre son rôle d’épouse, de mère, de dame de la haute société cairote et à combattre pour d’abord conquérir — et ensuite renforcer et garder dans le panorama égyptien de l’art contemporain — la place qui désormais lui appartient de plein droit.

Attention, je ne voudrais pas dire que sa peinture est une peinture de femme parce que sa peinture est tout sauf féminine, j’évoque simplement un aspect important de la personnalité de Nazli Madkour qui, dans son pays, a toujours été au premier rang dans la lutte que les femmes conduisent pour affirmer leur indépendance intellectuelle et leur droit à s’exprimer dans le domaine des arts. Combat auquel elle a consacré ses forces avec l’exemple d’actions silencieuses plutôt qu’avec le bruit des mots et de sermons.

Sa peinture rentre dans ce cadre : née du silence de la concentration et de la méditation, elle parle à qui sait écouter le langage de la recherche et de l’introspection. J’ai suivi son travail durant ces années, j’ai connu — et apprécié — ses surfaces matiériques et dramatiques et ses compositions à l’apparence chaotiques mais riches d’allusions et de renvois précis à des images donnant l’impression de vouloir survivre au magma qui essaye de les engloutir.

J’ai eu la chance de voir d’avance la plupart des peintures actuellement exposées. Quand je suis rentré dans l’atelier de Nazli, à Maadi, j’ai retrouvé l’élégance de la dame aux traits aristocratiques et la simplicité avec laquelle elle présenta ses dernières œuvres. Elégance à laquelle je suis accoutumé mais je n’étais pas préparé à l’éclat des couleurs iridescentes — un arc-en-ciel de l’esprit — que ses dernières toiles de grand format (150x150 cm) me révélèrent peu à peu. Les couleurs foncées, les ocres et les noirs mystérieux qui donnaient l’impression de réfléchir la douleur de la création, la matière superposée à la toile et les surfaces creusées par des blessures douloureuses — éléments fondamentaux jusqu’alors de la peinture de cette artiste qui brave et fouille à la fois des thèmes bien déterminés — ont cédé le pas à une palette de couleurs qui enveloppent son monde intérieur et vivifient ses nouvelles compositions. Il ne s’agit pas d’une peinture tout à fait différente de celle qu’elle faisait, mais d’un nouveau chapitre du livre en couleurs où elle écrit sa biographie de peintre. Il y a maintenant la prédominance de la couleur, une couleur quelquefois à peine suggérée — une nuance de couleurs, quelquefois vive et enflammée, une torche dans l’espace — et la surface monochrome a été remplacée par une variété de coloris qui se poursuivent et s’alternent sur la toile, dans une girandole de taches pastel et d’éclairs impétueux où nagent désormais intelligibles des images évoquées, des architectures retrouvées, des lieux de la mémoire jusqu’à maintenant submergés et cachés dans les tournants d’une matière épaisse et avalante. La nuit du chaos a été défaite par la lumière du jour et les images qui étaient avant percevables ont acquis des contours définis dans le temps et dans l’espace. Vis-à-vis de ces toiles, on se rend compte de la maturité atteinte par l’artiste qui ose aujourd’hui se présenter à nu, sans cacher ou dissimuler ses mémoires, ses désirs, sa richesse intérieure, ses passions et ses solitudes, peut-être.

Il y a plus d’un an de travail dans ces œuvres, que Nazli a commencé à peindre après six mois de recherche : une recherche qui lui a permis de remplacer la matière de ses compositions avec l’illusion de la matière. La matière existe aussi dans ce nouveau cycle d’œuvres mais on peut rarement la toucher, on peut plutôt la percevoir, la concevoir par intuition, la vivre dans l’illusion créée par l’artiste qui a tout à coup décidé de renverser l’équivoque née autour de sa peinture. Ce n’est guère une peinture de matière comme ses expositions précédentes auraient pu faire penser, mais surtout une peinture d’évocation. La matière n’est pas la signature de Nazli Madkour, mais plutôt le mirage d’une réalité cachée qui remonte à la surface.

La toile blanche est le départ, c’est une peinture sans démarches préalables, bien que rigoureuse. Peu à peu, on découvre que les acryliques — mélangés aux autres médias que Nazli utilise pour raconter des fantômes du passé et exprimer ses états d’âme — forgent aujourd’hui des signes liés à une iconographie décidément égyptienne (colonnes, pyramides, arches, végétation fluviale, figures quotidiennes surtout de femmes, dunes et paysages plutôt suggérés que décrits). Dans ces derniers tableaux, il y a presque un bouleversement de la matière de peindre qui caractérisait ses anciennes œuvres : la matière qui dominait devient illusoire, les images qui flottaient avec peine dans la matière deviennent réelles, les couleurs cachées sous un vernis monochrome enfin explosent.

Il n’y a pas de titres aux œuvres de Nazli Madkour : ce sont des fantaisies de l’esprit qui se manifestent à travers une gamme de couleurs, des notes musicales de la partition d’une artiste et qui pourraient être annoncées comme : azuré/bleu/jaune/ocre-jaune/rouge/rose-rose/violet/blanc-blanc chaux/noir/gris, etc. A chacun le privilège d’en apprécier la signification et, je dirais, la musicalité parce que chaque œuvre devient une symphonie jouée sur la partition des souvenirs de l’auteur. Si on essaye de trouver des analogies entre la peinture de Nazli et d’autres peintures, il faut reconnaître que son œuvre est assez différente de ce qu’on voit d’habitude dans les galeries du Caire, bien que ses toiles révèlent que dans son ADN on retrouve la civilisation du Moyen-Orient, ou mieux l’Egypte tout entière, qui n’est pas effacée par les renvois de l’artiste à une culture internationale qu’elle connaît bien. Quand Nazli répond qu’à présent les artistes étrangers qu’elle aime le mieux sont Barcelo, Tapiés, Kiefer, Gorky, Twombly et Burri, toujours il serait incorrect d’essayer de trouver dans son œuvre des références directes au travail de ces artistes. Il s’agit d’une influence qu’elle ne subit pas mais qu’elle transforme en éléments de patrimoine culturel qui enrichit sa personnalité d’artiste sans la conditionner directement. Elle prête à reconnaître, d’ailleurs, que les noms susdits sont les noms des artistes qui la fascinent le plus à présent, mais que demain peut-être il y en aura d’autres et différents qui s’ajouteront ou bien remplaceront ceux-là. Son patrimoine culturel s’enrichira de nouveaux éléments mais sa peinture ne changera pas pour cela. Elle restera la peinture de Nazli Madkour, le résultat d’une cohérence et d’une professionnalité qui ne change pas pour des raisons d’influences extérieures mais uniquement pour une nécessité intérieure.

Nazli Madkour et sa peinture sont bien moins simples qu’elles ne puissent paraître, et pour cela surtout il est intéressant d’essayer de mieux les connaître et les comprendre. On peut les admirer de l’extérieur, apprécier le charme de la dame, être touché par la fascination de ses couleurs et de ses images ou par l’exécution et la qualité de ses œuvres, mais si on décide d’être moins superficiel et de les étudier en profondeur, on court le risque d’en rester ensorcelé ! Ce qui m’est arrivé, et je ne le regrette pas.

*Galeriste et commissaire italien vivant à Rome

Retour au Sommaire

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631