|
Bilan
2005. L’année s’est
placée sous le signe d’une effervescence politique et
sociale exceptionnelle laissant entendre que de vrais
bouleversements sont en perspective. Toutefois, presque
rien n’a changé sur le fond et l’on reste dans une inquiétante
expectative. |
| L'ére
de toutes les promesses |
| Trois
dates, trois événements à ne pas oublier de sitôt. Tout
d’un coup alors que l’on vivait depuis plus d’un quart
de siècle dans une sorte de léthargie ponctuée parfois
d’événements graves, on a vu le paysage politique se
modifier soudainement. On dirait que quelqu’un a frotté
la lanterne magique et libéré le djinn, celui qui exauce
les vœux. Et à la question qu’il a adressé à la population,
du moins à une certaine frange, la réponse était : on
veut un changement réel, de la démocratie et bien d’autres
choses. Mais semble-t-il, le génie de la lampe n’avait
pas tous les moyens. Mais peut-on dire qu’on est dans
le statu quo ? Sûrement pas.
Tout a
commencé le 26 février, une des trois dates à retenir.
Le président Moubarak, contrairement à ce qu’on attendait,
décide d’amender l’article 76 de la Constitution concernant
le mode d’élection du président. Cette modification
devrait permettre au peuple égyptien de choisir le chef
d’Etat parmi plusieurs candidats, à travers un scrutin
direct, au lieu du simple référendum plébiscitant un
seul candidat, comme c’était le cas jusqu’à cette date.
Ce faisant, il répondait à une aspiration devenue de
plus en plus insistante. Là, il faut dire que l’émergence
sur la scène de la société civile de plus en plus contestataire
a joué un rôle de premier plan. Sans ignorer évidemment
les pressions extérieures, celle des Etats-Unis notamment,
décidés à modifier l’ordre interne dans les pays arabes.
Mais si ce 26 février est devenu emblématique, c’est
parce que Moubarak lui-même avait, quelques semaines
plutôt, vigoureusement rejeté tout amendement de la
Constitution en le qualifiant de « sans fondement ».
Et de surcroît, il avait estimé que « toute atteinte
à la Constitution toucherait à la sécurité et à la stabilité
du pays ».
Beaucoup
d’espoir a surgi donc. « La scène politique s’est animée.
Les aspirations à une réforme ont vu le jour avec l’espoir
que cette réforme figure sur l’agenda. Toutes les forces
politiques ont agi pour que cet amendement une réalité
est même plus », estime Abdel-Ghaffar Chokr, directeur
du Centre d’études arabes et africaines basé au Caire.
Il reste cependant que l’ensemble des forces politiques
souhaitaient que l’amendement porte aussi sur l’article
77 pour déterminer un nombre limité de mandats pour
chaque chef d’Etat. Mais en ignorant cette exigence,
le régime a agi comme un rabat-joie. « Il s’est avéré
que le pouvoir manœuvre en ce qui concerne la réforme
», ajoute Chokr. De plus pour être candidat, des conditions
draconiennes ont été imposées. Il fallait appartenir
à l’un des partis politiques agréés et même être parmi
les cadres de ces formations. Alors que les candidats
indépendants devaient obtenir l’approbation d’un peu
moins de deux tiers des députés du Parlement pour se
lancer dans la présidentielle. « Cet amendement présente
des lacunes et est dénaturé, avec la présence d’instances
multiples qui sont autant d’obstacles que doit franchir
un éventuel candidat : l’Assemblée du peuple, le Conseil
consultatif, les conseils locaux », fait remarquer Amr
Hachem du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques
(CEPS) d’Al-Ahram.
L’idée
de réforme politique de toute façon était sur le tapis
depuis le début de l’ère Moubarak. « 24 ans après, on
s’attendait qu’il y ait un nouveau pas. Mais ce qui
s’est passé, c’est un vrai recul qui a affecté la conjoncture
politique. Cela dit, on ne peut nier qu’il y a du nouveau
», estime Amr Hachem. A titre d’exemple, cette présence
de la société civile et des ONG pour surveiller les
élections. Mais au-delà du texte, que s’est-il passé
? Pour le comprendre, il faut se référer au 7 septembre. |
|
Le 7
septembre |
|
C’est la
deuxième date à retenir sur ce parcours. Les premières
élections présidentielles au suffrage direct avec plusieurs
candidats. Comme prévu, Moubarak n’a pas eu de concurrents
sérieux. Sur les neuf autres candidats, un grand nombre
avait un aspect folklorique, leurs partis étaient inconnus
et leurs programmes semblaient comiques. Quant à l’opposition
dite sérieuse, elle était exceptionnellement privée
de leaders charismatiques. Et le scrutin multipartite
a semblé se réduire de nouveau à un référendum, une
élection à candidat unique.
La
victoire attendue du président Moubarak avec 88,6 %
des suffrages a eu lieu, mais le faible taux de participation
(23 %, soit 6,3 millions d’électeurs sur les 32 millions
de personnes disposant de cartes électorales sur un
total de 55 millions d’Egyptiens qui ont le droit de
vote) a indiqué que l’on était encore très loin d’une
véritable mobilisation politique des citoyens. Le reste
a été réparti essentiellement entre ses deux principaux
rivaux, Aymane Nour (qui vient d’être condamné à 5 ans
de prison) et Noamane Gomaa. Le premier, chef du parti
Al-Ghad, s’est ainsi vu accréditer 7,6 % des suffrages,
alors que le président du parti prestigieux du néo-Wafd,
le plus ancien du pays, n’a obtenu, à la surprise de
ses partisans, que 2,9 %. Pour Chokr, le scrutin a révélé
non seulement la faiblesse des leaders politiques traditionnels
mais aussi le fait que l’amendement soit vidé de son
sens. « De grandes figures indépendantes ou des personnalités
appartenant à des mouvements interdits, comme les Frères
musulmans et les communistes, auraient pu y participer,
de quoi rendre les élections vraiment concurrentielles
». Cet état de choses, en plus de l’abstention, ont
poussé les observateurs à croire qu’il s’agit d’une
motion de censure contre le régime. Ce qui devait se
confirmer lors de la troisième échéance, celle du 9
novembre, date du début des législatives qui se sont
déroulées en 3 phases, jusqu’au 7 décembre.
Difficile
à croire, mais c’est vrai : la désaffection des Egyptiens
à l’égard des consultations est la même dans les législatives
qu’aux présidentielles. Cela dit, le taux de participation
des électeurs s’est élevé à 25 %, alors qu’il était
de 18 % lors des législatives de 2000. Minime toujours
en dépit de cette progression. Pourtant, il s’agissait
des élections les plus violentes au cours des 50 dernières
années avec une dizaine de morts, des affrontements
où tout était permis. Comment expliquer ce phénomène
? Le combat a-t-il eu lieu dans les hautes sphères,
dans le cadre des différentes luttes d’influence en
ignorant superbement un peuple habitué à ne pas avoir
son mot à dire ?
Toujours
est-il que le scrutin a paru d’une importance exceptionnelle.
Il est certain que le gouvernement a été pris au dépourvu
puisque les deux premières étapes se sont déroulées
dans un calme relatif : « Elles ont témoigné d’une certaine
part d’intégrité sans ignorer des ingérences dans des
circonscriptions données. C’est l’inverse qui s’est
passé lors de la troisième phase avec une intervention
flagrante des forces de l’ordre pour assurer au PND
une majorité confortable. De quoi lui permettre de prendre
en main toute réforme politique et constitutionnelle
et d’imposer à cet égard son calendrier », commente
Abdel-Ghaffar Chokr. |
|
PND v/s Frères
|
|
Pour les
observateurs, les cercles du gouvernement et du parti
au pouvoir ont été surtout pris de panique après la
percée dont ont témoigné les Frères musulmans et aussi
du fait que sans les indépendants qui se sont ralliés
à lui, le PND aurait perdu la majorité. D’une certaine
manière, dans ces sphères dirigeantes, on a eu l’impression
de s’être piégé soi-même. Après s’être déchaîné contre
les partis classiques les privant de toute assise, voici
ce que ce nouveau Parlement va faire. Il mettra le PND
face à son adversaire le plus coriace, les Frères musulmans,
dont le seul mot d’ordre dans la campagne électorale
était « l’islam est la solution ». Les Frères musulmans
disposent de 88 sièges, soit six fois plus de députés
que dans l’Assemblée sortante. De l’inédit pour cette
confrérie non reconnue légalement mais tolérée. Pouvant
rallier les masses grâce notamment à des références
communes, à savoir l’islam, ils sont perçus, même par
des adversaires de l’islamisme, comme l’alternative
au parti au pouvoir.
Depuis
ce succès, les Frères ont voulu montrer un nouveau visage,
continuer à flirter avec l’Amérique mais jusqu’à présent
ils semblent dans l’expectative. De même que le PND
qui, pour cette fin de 2005, se trouve face à une problématique
formation du nouveau gouvernement.
|
Les nouvelles perspectives
|
Cette
émergence des Frères est venue se greffer sur un mouvement
de contestation nouveau et semble en avoir profité.
Kéfaya, l’Alliance nationale pour le changement, et
bien d’autres sont venus apporter un air de nouveauté
dans une Egypte tout à fait fermée politiquement. Amr
Hachem relève cependant qu’il s’agit de « mouvements
de protestations qui ont fait bouger l’opinion et les
partis qui étaient en état de stagnation. Les gens sont
sortis pour la première fois dans la rue. Toutes les
lignes rouges ont été franchies, y compris le fait de
pouvoir critiquer un président de la République considéré
toujours comme hors de la mêlée ». Pour Gamal Zahrane,
chef de la section de sciences PO à l’Université du
Canal de Suez, député indépendant, « les mouvements
comme Kéfaya ont suscité une sorte de mouvement de désobéissance
civile dans la société. C’était un pavé lancé dans la
mare. Il a créé une atmosphère susceptible de provoquer
des changements ».
On pourrait
cependant dire que Kéfaya et les autres ont frayé la
voie aux Frères et que leur rôle s’est ainsi terminé.
Selon Amr Hachem, ce mouvement était lié à un événement
donné qui était l’opposition à la réélection du président.
Sinon, il regroupe toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
« Pas d’homogénéité donc ». Par contre, Chokr indique
que Kéfaya est à la croisée des chemins. Le mouvement
prépare une assemblée constituante pour proposer « un
nouveau contrat social et politique pour établir un
Etat fondé sur la justice et la liberté ». Beaucoup
d’idées foisonnent, c’est un pas en avant, mais rien
n’est acquis. Le gouvernement applique la politique
de la carotte et du bâton. La preuve en est, comme le
soulignent les analystes, la sévère condamnation à 5
ans de prison d’Aymane Nour et dans un premier temps
l’interdiction faite au guide des Frères musulmans,
Mahdi Akef, de partir en pèlerinage à La Mecque .
|
| Ahmed
Loutfi
Aliaa Al-Korachi |
|
| Retour
au sommaire |
| |
|
Mohamad
Al-Sayed Saïd, vice-directeur
du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS)
d’Al-Ahram, considère que la réforme politique espérée
a été avortée. Entretien. |
«
Le seul point positif est que la société civile s’est
montrée active » |
|
Al-Ahram Hebdo : Quelles dates retenez-vous
de l’année 2005 ?
Mohamad
Al-Sayed Saïd : Sur
le plan intérieur, je pense qu’il y a quatre dates principales :
en février, en mai, en septembre et en novembre. C’est-à-dire
d’abord l’amendement de l’article 76 de la Constitution,
puis le référendum sur cet amendement, les élections
présidentielles et enfin les législatives. Mais il y
a d’autres événements qui ne peuvent pas être négligés.
L’année n’a-t-elle pas commencé par l’accusation d’Aymane
Nour, le chef du parti Al-Ghad, et son inculpation pour
un certain temps, avec les répercussions internationales
que cela a entraînées, puis s’est achevée sur sa condamnation
à cinq ans de prison ? Un jugement qui a provoqué un
choc au sein de l’opinion publique. La fin du règne
des PDG de la presse après des décennies illégales à
la tête des journaux est aussi importante, même si parfois
elle est vue comme étant une affaire propre aux journalistes.
— Et quelles ont été les répercussions
de ces dates ?
— Déjà tous les événements qu’a vécus
le pays cette année, à l’exception des attentats terroristes,
sont liés les uns aux autres. Ce sont des dates qui
marquent le débat et le conflit autour de l’Egypte et
sa transition vers la démocratie, parce que le pays
avait besoin d’une très forte secousse et d’initiatives
qui le fassent passer vers une autre phase. Ces dates
sont importantes dans ce sens. Mais parallèlement, les
répercussions étaient choquantes. Il s’agissait de faux
pas du point de vue des réformes. A l’exception de l’amendement
de la Constitution, qui dans un premier temps avait
suscité tant d’espoir, le processus de réforme a échoué.
On est toujours à la même case. Il y a un entêtement
à gouverner de la même façon traditionnelle en mettant
les gens à l’écart de la prise de décision. Le flou
qui règne sur la formation du nouveau gouvernement en
est une preuve. C’est un déni de l’opinion publique.
Conséquence : les Egyptiens perdent l’espoir.
— C’est le négatif qui prime donc ?
— Oui, si l’on sait que pour le référendum,
le régime a annoncé un taux de participation de plus
de 50 %, alors que les Egyptiens, à travers l’Histoire,
n’ont pas été plus de 5 % à participer à n’importe quel
référendum. Pour les législatives, c’était scandaleux
: violence, intimidation des juges et achat des voix.
Des indices tous décevants. Même l’amendement de l’article
76, sans les deux autres articles 75 et 77, équivaut
à une grande farce qui transforme la situation d’une
affaire d’un pays et son avenir à l’avenir de quelques
personnes.
Le seul point positif est que la société
civile s’est montrée active et a proposé pour la première
fois de façon claire l’idée des réformes et en a même
pris l’initiative. C’est une agitation, un mouvement
mais qui est plus important au niveau de la réflexion
qu’au niveau de la mise en application, de l’action.
Cette situation de stagnation s’est même reflétée sur
l’image de l’Egypte.
— Les relations étrangères égyptiennes
ont-elles alors changé en 2005 ?
— Oui, notamment avec les Etats-Unis.
Les relations égypto-américaines ont été placées cette
année sous le signe de la friction, de la tension. Un
pas en avant, un autre en arrière. Il y a eu certes
des tentatives des deux côtés de surmonter la crise,
mais en vain. La décision de Dick Cheney d’annuler sa
visite en Egypte en est un indice clair, et avant lui,
Rice avait fait la même chose. L’image de l’Egypte à
l’étranger est en chute libre dans la presse, chez la
classe dirigeante et l’élite intellectuelle. Un mélange
de tyrannie, de violence, d’insouciance, de stagnation
et de radicalisme. Une image entièrement négative, celle
d’une société et d’un pays malsains. Nous ne sommes
pas loin d’une image semblable à celle du Mozambique
en Europe.
— Quelles sont les perspectives pour
l’avenir ?
— Dans les rapports avec les Américains,
c’est certainement plus de décadence sans rupture de
relations. Il s’agit ici de deux parties qui ne veulent
absolument pas la chute totale, mais qui ne sont pas
dans le même temps satisfaites de leurs relations. Simplement
parce qu’on ne sait pas ce qu’on veut. On parle de démocratie
sans démocratie, il n’y a pas un ensemble de valeurs
pour s’adresser au monde.
Sur le plan intérieur, il y a ce sentiment
fort que la crise est sans issue. Tout le monde s’en
remet à la fatalité et la volonté de surmonter cette
crise a disparu tout comme la perspective de l’avenir.
Demain est incertain pour les Egyptiens et il n’y a
pas de classe dirigeante qui peut leur dire c’est quoi
l’avenir. Cette classe se contente de perdurer au jour
le jour et remet à sine die les décisions importantes.
Une vision globale de l’avenir de ce pays est inexistante,
le peuple est dans un état de confusion qui confine
à l’aveuglement et le régime veut maintenir le statu
quo en oubliant simplement que c’est contre nature.
— N’est-ce pas là une image sombre
de l’avenir ?
— Le pays traverse une étape délicate
de son histoire. C’est peut-être un peu comme à la veille
de 1952 ou encore comme à la fin du règne de Mohamad
Ali. Des situations semblables, mais ce qui est alarmant,
c’est qu’on les vit plusieurs décennies après. Un pas
en arrière. Le pays peut s’écrouler en un clin d’œil.
Je crois que la dernière chance pour sauver ce pays
a été ratée lors des législatives .
|
| Propos
recueillis par
Samar Al-Gamal
|
|