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Dans
une mise en scène faite de sobriété et de retenue, Nasser Abdel-Moneim
revient à une histoire qui date de 200 ans avec des clins d’œil
évidents au présent. Clins d’œil qu’il n’essaie pas de dissimuler,
bien au contraire le chœur qui présente et relie les événements
avertit le spectateur qu’il est question d’histoire, certes
mais aussi et de non moins grande importance de l’Egypte contemporaine.
Dans le texte d’Aboul-Ola
Al-Salamoni qui allie humour et grande émotion, nous sommes
confrontés à un vis-à-vis entre deux hommes, mais également
entre deux positions politiques, celle de Mohamad Ali (Tewfiq
Abdel-Hamid) d’une part et de Omar Makram (Yasser Ali Maher)
de l’autre. Le premier est le commandant albanais Mohamad Ali
qui se rebelle contre les Ottomans et qui finit par régner sur
l’Egypte d’abord avec le consentement des révolutionnaires de
l’époque pour ensuite se détacher d’eux et imposer son pouvoir
absolu. Il s’isole des gens et essaye d’assouvir uniquement
ses rêves de puissance et ses ambitions expansionnistes jusqu’à
menacer la Sublime Porte qui finit en 1848, à travers le traité
de Londres, par lui céder le règne de l’Egypte pour lui et pour
sa descendance en contrepartie de la fin d’une guerre qui menaçait
les intérêts et des forces étrangères et de l’Empire ottoman.
L’autre homme n’est autre que Omar Makram, cheikh rebelle qui
croit en la démocratie du peuple, celle qui, à travers l’Assemblée
élue des ulémas, peut exprimer et réaliser ses rêves. Omar Makram
est représenté comme l’autre face de Mohamad Ali. C’est un homme
de principes, qui pense d’abord et avant tout aux intérêts des
Egyptiens. Il s’oppose à Mohamad Ali lorsqu’il le voit dévier
et ne répondre qu’à ses ambitions personnelles. Les deux hommes
finissent par être isolés, le premier à cause de ses rêves de
grandeur qui l’éloignent des gens derrière les remparts de la
Citadelle, le second, à cause d’une assemblée qui devient complètement
asservie à Mohamad Ali et dans laquelle un homme tel que Omar
Makram représente un poids lourd à gérer et dont il faut se
débarrasser.
Ce qui apparaît
intéressant dans l’interprétation que fait Aboul-Ola Al-Salamoni
de ce moment historique, c’est la manière de situer les deux
hommes comme deux pôles existants mais diamétralement opposés
dans les conflits de pouvoir. Bien que réglant un problème politique
dont la référence à l’Egypte contemporaine n’est pas absente,
le texte ne s’engouffre pas dans de grandes palabres idéologiques.
Il nous touche surtout par cette tragédie humaine et politique
à la fois que traverse Mohamad Ali qui a combattu et détruit
son adversaire, mais qui ne s’en sort pas pour autant victorieux.
Il est perclus de maladies. Malade du corps et de l’âme, hanté
par le fantôme de son ancien compagnon qui ne cesse de le harceler,
même mort, il s’en va, hagard et l’esprit confus, rechercher
en vain le pardon de l’adversaire qu’il a vaincu. Il le recherche
de jour comme de nuit mais ne le retrouve pas. Une quête de
libération qui ne peut se concrétiser.
Et c’est à ce drame
que le spectateur est invité à participer. Placé des deux côtés
du lieu où se déroulent les événements, le spectateur est plus
que spectateur. La proximité avec l’histoire et avec les protagonistes
du drame est favorable pour une prise de conscience de l’éternelle
dualité entre deux manières de voir le monde. Peut-on demeurer
passifs alors que nous avons notre part de responsabilité dans
ce qui se déroule si près de nous ? D’ailleurs, le texte et
la mise en scène qui agencent les différentes séquences de manière
à s’emboîter les unes dans les autres, dans un va-et-vient constant
entre passé et présent, théâtre dans le théâtre et chœur qui,
tout en rapportant les faits, accentuent chez le spectateur
son sentiment d’être témoin et complice à la fois des événements.
Mais pour que cette
prise de conscience ne soit pas une lourde et dense histoire
idéologique, Al-Salamoni et Abdel-Moneim usent de divertissements.
On y chante et on y danse. On y rit et on y pleure. Le personnage
de la belle esclave grecque adulée par Mohamad Ali ajoute au
piment de la pièce. Personnage dont l’importance est nulle pour
les événements de la pièce, elle est là pour ajouter de la légèreté
à l’aridité d’un monde où deux hommes sont confrontés aux rêves
absolus. Comme une sauce qui relève un plat, la danse et les
chansons jouent un rôle qui, loin de nous distraire de l’essentiel,
nous permettent d’avoir de la distance pour mieux repenser nos
vies.
Toutefois, l’interprétation
historique de Salamoni a sciemment occulté tous les aspects
positifs dont l’enseignement, l’agronomie, etc. du règne de
Mohamad Ali qui, à ne pas en douter, a construit l’Egypte moderne,
pour ne focaliser que sur l’armement à outrance et l’expansion
militaire. Ceci certes, pour mieux attacher les esprits aux
problèmes qui nous préoccupent au quotidien, à savoir les régimes
militaires non démocrates. Cette pièce, tout en ayant un message
qu’il n’est pas difficile de ne pas saisir, redonne au théâtre
cette saveur qu’il avait aux temps anciens, lorsque message
et qualité artistique allaient de pair. Il suffit de voir le
public, tous âges confondus, qui s’arrache le peu de chaises
du théâtre Al-Ghad pour en être certain.
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