| C’est
un érudit, d’ailleurs il admet mettre tout à l’épreuve.
De quoi s’exposer souvent à des situations critiques et
peu réconfortantes. Maher Chafiq Farid n’est pas un auteur,
traducteur, et critique, comme les autres. Egalement,
professeur éminent à la faculté des lettres, il est fort
convaincu que l’intellectuel ne doit guère s’enfermer
dans une tour d’ivoire. Du coup, ses opinions peu communes
le font passer pour un drôle d’oiseau, parmi ses étudiants,
voire ses collègues. « Mes étudiants adoptent une attitude
de rejet, même de révolte, lorsque je leur explique une
théorie de Freud à laquelle je crois dur comme fer. A
savoir : tout enfant de sexe masculin passe par le complexe
d’Œdipe qui consiste à détester son père et à adorer sa
mère, représentant l’idéal féminin. De même, tout enfant
de sexe féminin passe par le complexe d’Electre qui consiste
à détester sa mère et à adorer son père, l’incarnation
de l’idéal masculin ». Et d’ajouter : « La relation enfants-parents,
étant sacrée pour les étudiants, ils sont choqués lorsque
j’aborde un rapport pareil en faisant allusion à la sexualité
».
Mais l’intellectuel
ne lésine pas sur ses avis-choc, en dépit des réactions.
Jamais il n’oublie l’attitude de ses collègues à la section
de littérature arabe lorsqu’il leur a lancé que l’arabe
n’est pas la langue qui surpasse toutes les autres, comme
on le répète souvent. « Je refuse catégoriquement cette
classification. Il n’existe pas une langue sublime et
une autre médiocre. A chaque langue ses caractéristiques
et son esthétisme propres », affirme-t-il.
En outre,
le professeur croit vivement à la doctrine darwiniste
sur l’origine des espèces, laquelle est réfutée par les
hommes de religion. Et ne croit pas en le fait que le
monde a été créé en six jours, comme mentionné dans l’Ancien
Testament. « Aucune logique scientifique ne peut admettre
une vérité pareille. Je pense que le mot jour mentionné
dans l’Ancien Testament n’a pas la même connotation que
nos jours », indique-t-il. S’agit-il carrément d’un rejet
de la métaphysique et des forces surnaturelles ? Est-ce
une attitude paradoxale de la part d’un intellectuel qui
a déjà abordé l’interprétation des rêves chez Freud ?
« Absolument pas », affirme-t-il, gardant toujours son
calme. « Je suis contre la conception réduite et superficielle
de la métaphysique. Je suis, à titre d’exemple, contre
l’interprétation des rêves chez Ibn Sirin qui ne tient
pas profondément compte des expériences de l’enfance et
ne s’intéresse pas aux souvenirs, et aux désirs étouffés
comme chez Freud. Il faut toujours avoir une référence
scientifique ».
Le plus étonnant
chez Maher Chafiq Farid est sa manière de présenter et
de défendre ses idées. Une rationalité sereine semble
être sa principale arme de défense. « Je tiens à exprimer
mes croyances en toute liberté mais gentiment. Je n’aime
pas avoir recours à des paroles vexantes qui peuvent blesser
les croyances d’autrui. Car je respecte la différence
». Ceci constitue d’ailleurs l’aspect positif de la dualité
culturelle de Maher Chafiq. Cette dualité lui a permis
de s’ouvrir à la culture universelle pour découvrir d’autres
mondes et mieux comprendre soi-même. Alors, il ne s’est
pas contenté d’étudier la littérature européenne ou américaine,
mais a témoigné un vif engouement pour l’Amérique latine
et l’Extrême-Orient. « Ce sont des littératures délaissées
par les critiques égyptiens, en dépit de leur grande valeur
». Cela dit, il a décidé d’en faire le thème de son ouvrage
à paraître : Al-Nawafez al-sehriya : dirassat fi adab
agnabiya (Fenêtres magiques : études en littératures étrangères).
« J’ai essayé
de regrouper des textes valorisant le monde entier : de
l’Angleterre, de l’Amérique du Nord, de l’Amérique latine,
de l’Afrique, de l’Asie ... Et j’ai considéré que cette
diversité littéraire ressemble à des fenêtres magiques
qui donnent sur des cultures variées ».
En fait,
cet esprit d’ouverture il l’a acquis grâce à des professeurs
à qui il doit reconnaissance. Rachad Rouchdi l’a introduit
à la culture occidentale et Amin Al-Khouli lui a révélé
la culture arabe.
Son penchant
pour le savoir remonte également à l’ambiance où il a
grandi, avec un père archéologue, directeur du Musée copte
et une mère inspectrice auprès du ministère de l’Education,
qui tient un centre pour non-voyants.
Les germes
d’admiration pour la littérature ont commencé à pousser
dès sa tendre enfance. A l’école préparatoire d’Al-Noqrachi,
deux grands poètes du monde arabe lui enseignaient l’arabe,
à savoir Farouq Choucha et Saad Daabis. Et au lycée, il
a fait connaissance du poète disparu Mohamad Borham et
le regretté traducteur Abdel-Aziz Tewfiq Gawid. Tous les
deux étaient en effet vice-directeurs du lycée.
« Peut-être
cette dualité culturelle représente-elle aussi un aspect
négatif : je me sens un peu isolé », dit-il, sans manquer
de souligner que sa manière de penser le distingue tout
de même de ses homologues : « Certains critiques cherchent
à appliquer les théories de la critique occidentale sur
le roman et la poésie arabes. Or, il faut les placer dans
leur contexte sociopolitique et prendre en considération
leurs propres caractéristiques ».
Maher Chafiq
est justement très sévère quant à la régression dont témoigne
la critique dans le monde arabe. A son avis, cela ne relève
aucunement d’un déclin de l’écriture ou de la valeur des
textes. « Ce problème a des raisons aussi multiples que
variées. D’abord, l’absence de l’esprit démocratique qui
permet à tout homme de s’exprimer librement sans contrainte.
Il remonte même à l’histoire arabe qui regorge de poèmes
faisant l’éloge des souverains. En outre, l’enseignement
scolaire et universitaire en Egypte constitue un problème
de taille. Il ne vise guère à développer l’esprit critique.
Ce, sans compter le fait que contrairement aux années
1960, le nombre d’ouvrages sur la critique est en perpétuelle
diminution. A l’époque, Louis Awad et Alfred Farag écrivaient
parmi plusieurs autres ». Mais y a-t-il également un problème
au niveau de la réception ? « Tout à fait. Il existe un
grave problème au niveau de la de réception. Car celui
dont on critique l’œuvre s’attend toujours à être loué.
Nous vivons dans une société où les relations personnelles
et les pensées s’entremêlent. Or, le vrai critique doit
avoir le courage, la liberté d’expression et la maturité
d’exprimer ses opinions ».
Cette maturité
résulte, selon lui, d’une connaissance profonde du patrimoine
humain. Ainsi, les théories de Freud peuvent par exemple
constituer une base fondamentale pour sonder les tréfonds
de l’âme humaine et par conséquent mieux comprendre ce
qui est écrit. « Freud a beaucoup influencé la tendance
littéraire du modernisme et a prouvé l’existence d’un
lien implicite entre le monologue intérieur et la vie
intime de tout homme ». Chafiq pense en effet que la littérature
est une expérience très complexe. La preuve, nous n’arrêtons
pas jusqu’à nos jours de nous pencher sur les œuvres de
Shakespeare ou de Corneille, etc.
Le professeur
et critique, très influencé par Freud, donnera en décembre
prochain un colloque sur l’opposition entre Freud et Sartre.
« Sartre refusait la notion de l’inconscient chez Freud.
Il préférait plutôt traiter de la mauvaise foi et considérer
que l’homme est responsable même de ses rêves. Le fait
de parler de l’inconscient n’était pour lui qu’une manière
d’évader ». Et d’ajouter : « Le plus intéressant est que
Simone de Beauvoir prenait le parti de Freud, incarnant
ainsi l’exemple de la femme indépendante ».
Un sourire
léger se dessine sur ses lèvres toutes les fois que l’on
parle de Freud. Ce dernier est parmi ceux qui l’ont le
plus influencé.
Tout jeune,
il s’est inspiré également de l’existentialisme de Sartre
dans la Nausée et du poème de T. S. Eliot The Waste Land
(La Terre dévastée). Celui-ci reflète l’image du monde
au lendemain de la première guerre mondiale et dénonce
la superficialité des relations humaines.
même, le
théâtre de l’absurde d’Ionesco et de Brecht n’a pas manqué
d’imprégner sa personnalité, plutôt penchée vers le désespoir.
« Ces dramaturges ont mis en relief à travers leurs pièces
les difficultés de la communication parmi les hommes et
ont prouvé que la langue camoufle le sens plus qu’elle
ne l’exprime ».
Marié à un
professeur de linguistique, le couple s’adonne avec empressement
au savoir. « Mon fils est à un stade où il se cherche.
Je suis sûr que dans quelques années, on dira qu’il a
le portrait de son père tout craché ». Est-ce encore une
déduction freudienne ? |