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La réforme pour sauver la Syrie

Wahid Abdel-Méguid
Politologue

Ce n’est pas seulement par les voies diplomatiques que les pays règlent leurs crises. La politique étrangère n’est que le prolongement d’un environnement interne qui renforce le statut d’un Etat ou qui l’affaiblit. Il est possible qu’un outil efficace de politique étrangère évite pendant un certain temps les conséquences négatives d’un certain environnement intérieur contradictoire à cette politique. Ceci s’applique aujourd’hui à la Syrie, plus qu’à n’importe quel autre moment. La crise que traverse le régime en place depuis l’assassinat de Hariri, le 14 février dernier, s’aggrave dans des proportions rapides. Le doute planait autour de la Syrie, pendant quelque temps, avant que l’accusation ne soit franchement lancée contre Damas. Ainsi, la crise a connu un nouveau tournant. Les spéculations, qui n’étaient appuyées que par une analyse politique, se sont transformées en suspicions étayées par une enquête judiciaire. Ainsi, le rythme s’est accéléré et le Conseil de sécurité, à l’unanimité, a promulgué la résolution 1 636, fin octobre, contraignant la Syrie à coopérer totalement avec la commission d’enquête internationale.

La résolution n’a pas parlé ouvertement de l’imposition de sanctions à la Syrie, ni de recours à différents moyens pour l’obliger à coopérer. D’ailleurs, la fameuse expression « graves conséquences » qui a distingué la résolution 1 441 de novembre 2003, qui a préparé le terrain à la guerre de l’Iraq, n’y figurait pas. Bref, des détails diffèrent d’une résolution à une autre, selon les circonstances qui les ont entourées. Mais l’essentiel est que les résolutions, telles que la 1 636, 1 441 et également la 731 qui a appelé la Libye à coopérer dans la crise de Lockerbie, engendrent des répercussions ultérieures. Les pays sur lesquels s’abattent de telles résolutions n’ont pas l’embarras du choix, ils doivent ou les appliquer ou se trouver sanctionnés en cas de refus. Donc peu importent dans des cas pareils les expressions utilisées dans les résolutions.

De telles comparaisons entre les résolutions 1 636, 1 441 et 731 ne signifient pas nécessairement que le président syrien, Bachar Al-Assad, connaîtra le même sort que Saddam Hussein, ou bien agira de la même manière que Kadhafi. Surtout qu’il existe une solution de juste milieu entre une fausse manifestation de force et une résignation humiliante. Voilà le président iraqien déchu Saddam Hussein, qui a désapprouvé la coopération avec la commission d’enquête de Hans Blix et de Baradei, derrière les barreaux après avoir été arrêté dans un trou qui lui servait de cachette. Et voilà le leader libyen Kadhafi qui a donné aux Etats-Unis plus qu’il ne le fallait pour éviter ce qu’il devait impérativement introduire, à savoir la réforme de son régime. Kadhafi a opté pour une résignation totale afin de ne pas entreprendre de réforme avant de prouver qu’il a changé et qu’il s’est adapté au monde qu’il avait défié.

Kadhafi aurait pu éviter de changer radicalement ses politiques et son discours, s’il avait tenté de réformer son régime. Mais apparemment, il était prêt à tout sauf la réforme. Saddam, de son côté, aurait pu éviter l’humiliation s’il avait entamé les réformes et organisé des élections libres sous une supervision internationale, à l’issue desquelles il se serait retiré et aurait quitté l’Iraq. Il avait la possibilité de sauver ce qu’il aurait pu sauver à la dernière minute s’il s’était plié à l’initiative du leader sage, le feu cheikh Zayed bin Sultan.

Aujourd’hui, Bachar se trouve dans une meilleure position que celle de Kadhafi ou de Saddam. Il n’est pas accusé en personne dans le dossier de Hariri. Les responsables de la sécurité syrienne impliqués dans l’affaire sont d’un niveau beaucoup plus élevé si on les compare aux officiers libyens sanctionnés dans la crise de Lockerbie. C’est pourquoi la punition de ces dirigeants, s’ils s’avèrent impliqués par des preuves tranchantes, serait suffisante à elle seule pour éloigner l’épée du cou du régime syrien et l’acquittera, qu’ils soient jugés devant une cour de Damas ou une cour internationale. Cependant, le jugement des coupables ne serait pas une alternative à la réforme du régime baassiste. La réforme serait la preuve d’un changement qui éviterait la réitération d’une telle implication. Elle garantirait une évolution interne à même de modifier le cours de la politique étrangère d’une manière normale et non pas à travers une transformation dramatique qui ressemblerait à cette résignation pour laquelle a opté la Libye.

Même si Bachar est convaincu que la coopération totale avec la commission d’enquête ne ferait qu’élucider l’affaire et permettre le jugement des responsables syriens coupables, ceci n’est pas possible sans entamer des réformes politiques et institutionnelles. Les responsables syriens suspectés dans l’affaire et peut-être d’autres encore sont les piliers de l’appareil sécuritaire syrien, qui a une influence prépondérante dans le pays plus que n’importe quelle autre institution. Cet appareil contrôle à divers degrés les différentes institutions civiles au point de s’enfoncer dans l’institution présidentielle même.

Il est difficile, voire impossible, de sacrifier les dirigeants éminents d’un tel l’appareil même s’il est essentiellement question de protéger le régime même. Ce qui signifie qu’il est nécessaire de le réformer de manière à réduire son influence en le plaçant dans son contexte juste, si Bachar décide de sanctionner les dirigeants qui se trouvent impliqués dans l’attentat de Hariri. Mais la question qui s’impose à l’heure actuelle est : l’appareil sécuritaire est-il prêt à introduire une réforme réelle dans les circonstances présentes ? D’autant plus que cette réforme menace non seulement ses dirigeants, mais également son influence. Si cet appareil avait entravé une réforme lancée par le président Assad avec son accession au pouvoir, mieux vaut qu’il l’entrave à l’ombre de la conjoncture actuelle.

Il semble cependant que la seule issue pour dépasser la crise est bloquée. Par ailleurs, Bachar peut entamer une réforme réussie s’il est déterminé et s’il a recours à son peuple qui y est tellement attaché. C’est ce qu’il aurait dû faire lorsqu’il a accédé au pouvoir à un moment où la Syrie en avait grand besoin. Mais il n’a pas insisté lorsque l’appareil sécuritaire l’a arrêté et en même temps il n’avait pas la volonté suffisante pour le faire.

Mais maintenant la situation a changé et la réforme est devenue plus urgente. Si Bachar est parfaitement conscient de cela, il mènera une réforme difficile, mais non pas impossible. Malgré l’hégémonie de l’appareil sécuritaire, l’institution présidentielle continue à préserver un statut privilégié dans les régimes arabes. C’est pourquoi Bachar pourra réaliser la réforme qui a tardé à venir, même s’il l’impose par la force à travers un conflit qui le confrontera à son frère Maher.

Le président défunt Hafez Al-Assad s’était trouvé également opposé à son frère quant au pouvoir. Bachar est mieux placé pour mener ce même conflit avec son frère, qui ne sera pas facile pour réaliser une réforme, devenue l’unique bouée de sauvetage.

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