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Istanbul
. Ville mythique
à la croisée des cultures et des continents, elle a
nourri rêves et fantasmes et évolué au gré des bouleversements
politiques et des ancrages identitaires. L’exposition
Les Derniers 50 ans d’Istanbul, la revisite à travers
4 quartiers types, et des témoignages révélateurs.
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La
ville qui se raconte |
Istanbul,
de notre envoyée spéciale — |
Si
l’horloge du palais historique de Dolmabahçe est arrêtée
à l’heure du trépas de Mustapha Kemal Atatürk, mort
le 10 novembre 1938 à 9h05, la ville a beaucoup changé
depuis. L’évolution d’Istanbul au cours des 50 dernières
années, ses quartiers, ses habitants, constitue d’ailleurs
le thème d’une exposition qui se tiendra (du 21 novembre
au 21 décembre) dans une salle antique, aux alentours
de Topkapi. Les briques rouges de ce bâtiment du XVIIe
siècle, réservé auparavant à frapper la monnaie, sentent
les petites herbes folles couvrant les paroisses. C’est
une fraîcheur antique très bizarre, propre à la ville,
autrefois décrite avec ses buées et ses poussières de
houille, par Pierre Loti. Aujourd’hui, passant en revue
toutes ses photos, caricatures, témoignages, films,
et journaux, regroupés pour cette exposition, la question
posée par Loti dans Constantinople en 1890, à propos
de la Grande Turquie, revient à l’esprit, mais différemment.
L’écrivain français s’interrogeait au XIXe siècle :
comment la Turquie si fière sera-t-elle entraînée fatalement
dans l’universelle banalité moderne, aux prises avec
les mille petites choses mesquines, pratiques et utilitaires
? Comment sera-t-elle, surtout quand ses fils ne croiront
plus ?
Dans le contexte de l’adhésion du pays
à l’Union européenne, les Turcs s’interrogent sur l’identité
qui traverse l’ancien Empire ottoman. Le pays laïque
et musulman risque tout de même de subir certaines déconvenues.
Et à cet égard, la nostalgie d’un cosmopolitisme inventé
au XIXe siècle et les ambivalences de la Turquie comme
celles d’Istanbul reviennent à la surface. Car à l’image
d’Istanbul, la Turquie s’est inventé une modernité,
ancrée entre deux mondes, deux continents.
L’exposition, organisée dans le cadre
d’un projet EUROMED Voix Méditerranéennes (voir encadré),
n’est pas sans exprimer ces dilemmes, évoquant passé
et présent de quatre quartiers d’Istanbul, habités surtout
par diverses couches de la classe moyenne. Fatih, Gaziosmanpasa,
Arnavutköy et Moda ont évolué dans le temps, se sont
développés, tout en gardant leurs caractères sociaux.
Et c’était plutôt aux résidents de changer de quartier,
ayant une fois changé de statut ou gravi l’échelle sociale.
Les habitants de ces quartiers sont
bien loin d’être de simples spectateurs de la mer. Leurs
témoignages font partie de la mémoire de la ville-port
d’Istanbul. Et leur nostalgie s’attache à des petits
riens, rappelant des moments qui ne reviendront plus,
tout comme leurs semblables à Alexandrie ou à Beyrouth.
C’est d’ailleurs l’une des pierres angulaires du projet.
« Les gens ont souvent tendance à déplorer le bon vieux
temps ; cependant en accumulant les propos des habitants,
l’on découvre que c’est juste un leurre », souligne
la sociologue Gülay Kayacan, coordinatrice du projet
et l’une des organisatrices de l’exposition.
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L’islam, une identité marquante
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Les histoires récoltées demeurent peut-être
anonymes. Toutefois, elles permettent de raconter la ville
et de s’enfoncer dans ses labyrinthes. Les rues en pente
raide, à l’intérieur de Gaziosmanpasa, ont vu disparaître
l’une après l’autre les baraques de migrants construites
dans les années 1950 par le gouvernement afin d’abriter
les rapatriés de Bulgarie, d’origine turque. Entre 1925
et 1950, deux accords d’échange de population ont été
signés entre la Turquie et la Bulgarie communiste. Les
rapatriés n’ont pas tardé à être déçus par l’image de
la Turquie à l’époque, mais ils étaient contraints à se
montrer encore plus royalistes que le roi pour se faire
accepter. Les témoignages en disent long. « J’ai dû leur
chanter l’appel à la prière, azane, pour leur prouver
que j’étais musulman ! Ils avaient du mal à accepter chez
eux des Bulgares pris pour des chrétiens ». Gaziosmanpasa
(d’après le nom d’un commandant ottoman réputé pour ses
victoires aux Balkans) est sans doute marqué par un caractère
balkanique, mais aussi par un vif nationalisme turc et
une forte identité musulmane, lesquels distinguent les
habitants jusqu’à nos jours. Dans le film consacré à ce
quartier, une vieille dame venue d’un camp de réfugiés
à la frontière raconte comment le gouvernement leur a
accordé, son mari et elle, une aide financière pour fonder
un restaurant. « Les gens éduqués étaient reçus à Istanbul
alors que les plus villageois étaient envoyés en Anatolie
», dit-elle, se rappelant ces moments durs de sa vie.
C’est surtout dans les années 1960 à 1980 qu’une masse
de gens originaires des provinces orientales et principalement
composée de Kurdes vint s’installer notamment à la périphérie,
faisant de Gaziosmanpasa l’une des zones les plus peuplées
avec environ 1 million d’habitants. Même si les droits
culturels de cette minorité kurde ont connu un véritable
essor, dans le cadre des récentes réformes politiques
conformes aux normes de la démocratie européenne, il est
tout à fait normal d’entendre un jeune habitant de ce
quartier tremplin répliquer : « Je suis kurde, Dieu merci
».
Les témoignages aperçus à travers l’exposition
se confondent à d’autres que l’on rencontre fortuitement
dans les rues du quartier, susceptible d’être un vrai
nid de révolte sociale et urbaine. Les quelques magasins
qui vendent des écharpes ou des robes de mariée trop conventionnelles
et lesquels ont commencé à fleurir ces derniers temps
ne sont pas d’ailleurs sans rappeler un autre quartier
commerçant, Fatih, renommé comme le fief des intégristes
musulmans.
Là-bas à Fatih, ce n’est plus l’urbanisme
parasitaire qui est le plus ostensible, mais plutôt la
manière suivant laquelle la vie s’organise autour d’une
mosquée historique (celle du conquérant), reflétant une
centralité religieuse. Sur les photos exposées, les femmes
en tchador noir et les vendeurs barbus font monnaie courante.
Ceci n’est pas sans dégager un certain exotisme, en voyant
les habitants bouger avec comme seul décor les anciens
remparts et les mausolées.
En visitant le quartier, ces images prennent
corps. C’est un peu le bazar dans l’enceinte de la mosquée
Fatih. A l’occasion du Ramadan et du Baïram, des stands
et des cafés de fortune investissent les lieux. L’eau
de zamzam (extraite d’un puits à La Mecque) est vendue
à double prix et les cassettes de chants religieux turcs,
interprétés dans le style Sami Youssef, offrent un fond
sonore qui n’est pas sans ajouter à l’exotisme du paysage.
Chapelets, Coran, encens … constituent un vrai bric-à-brac
religieux. Et juste en face est assise une longue queue
d’hommes dans l’attente de faire leurs ablutions. Les
uns décident alors de se rendre à la Hikra-i Sherif câmii,
une mosquée où est temporairement exposé un habit du prophète.
Pour ce faire, il faut reprendre la rue principale, traversant
toutes les boutiques de prêt-à-porter qui étalent en vitrine
de longs manteaux à la syrienne. Une autre tenue vestimentaire
en vogue.
Jusqu’à il n’y a pas longtemps, Fatih
était considéré comme le centre de la ville, mais progressivement
une sous-culture islamique s’y est développée via les
nouveaux venus, notamment d’Anatolie. « C’est surtout
entre 1970 et 1980 que l’islam radical a fait surface
; d’une part, il y avait une globalisation rampante, un
libéralisme économique et d’autre part, un régime de plus
en plus répressif. Atatürk avait étouffé ou isolé ce mouvement
, mais il n’a pas tardé à ré-émerger, une fois les conditions
devenues favorables. Les flux migratoires ont attiré d’autres
éléments intégristes lesquels répandaient leur mode de
vie conservateur », précise la sociologue Gülay Kayacan.
Avec leur intégration au système dans les années 1990,
l’identité islamiste a connu une transformation sociale
en s’éloignant de l’extrémisme politique et redéfinissant
une identité culturelle et sociale plus modérée, soulignent
les observateurs. La légitimation, au niveau global, de
la montée des deidentitaires au nom de la démocratie et
les changements intervenus dans la hiérarchie sociale
ont sans doute servi leur cause. « Récemment, les fondamentalistes
ont eu droit à l’organisation d’une première manifestation
sans être dérangés par les forces de l’ordre », indique
Kayacan en mentionnant une autre histoire d’insurrection
qui a abouti.
Cela s’est passé il y a environ 4 ans
dans le quartier d’Arnavutköy, qui continue quand même
à ressembler à un village du Bosphore. « Le gouvernement
cherchait toujours à miroiter une image démocratique,
en revenant sur sa décision de construire un pont dans
les parages. La population du quartier, mi-nationaliste
mi-libérale, s’est opposée à la construction pour préserver
l’identité des lieux, aidée par une ONG très active sur
le terrain », ajoute-t-elle. Mais ce n’est pas la seule
fois où la politique a pointé du nez pour changer le sort
du quartier.
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Les cosmopolites migrateurs
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Le départ de la plupart des Grecs qui
peuplaient le quartier jusqu’aux années 1950 relevait
lui aussi d’une décision politique. Un départ et une présence
qui ont fortement marqué le mode de vie, influencé par
une ouverture citadine à la grecque et un conservatisme
villageois, propre aux nouveaux venus de la mer Noire.
Les traditionnelles maisons de bois sont de plus en plus
rachetées par la nouvelle classe moyenne qui veut absolument
se réapproprier le passé, pour acquérir une Histoire.
Cette catégorie a surtout émergé avec la création de nouveaux
jobs comme dans le domaine des Nouvelles technologies
de la communication (NTIC). Elle est derrière la restauration
d’arrache-pied qui s’opère dans le quartier, transformé
en un grand chantier. Le perpétuel martèlement du bois
semble cadencer les va-et-vient des fonctionnaires, défilant
parmi les ateliers de meubles, les fruitiers, les grosses
poubelles et les voitures garées n’importe comment.
L’exposition
apporte, en effet, un autre témoignage de valeur quant
à l’évolution du quartier et la notion de cosmopolitisme
qui y régnait. Une septuagénaire originaire de la mer
Noire, habillée dans un style relativement grec, raconte
: « J’aidais mon père, vendeur de fraises, à porter son
panier. Je parcourais les rues tout au long de la journée
alors que ma copine, issue d’une famille grecque aisée,
passait son temps à jouer ». L’acuité de ses paroles ne
manque pas de remettre en question le modèle du cosmopolitisme,
tant regretté parfois aussi idéalisé. Une simple cohabitation
entre étrangers et citoyens du pays ? La proximité des
groupes qu’implique le cosmopolitisme faisait accepter
les différences et donnait lieu à des relations aussi
étroites que complexes. Cela est également ressenti par
les habitants de Moda (sur la rive asiatique du Bosphore),
autrefois le quartier des Levantins par excellence.
En l’an 2000, son embarcadère a été remis
en service. Son restaurant chic date de 1928, ses balcons
sont ornés de géraniums et son club huppé offre un panorama
magnifique. Bref, l’endroit continue à maintenir son standing.
Sur les photos exposées, A. et sa femme,
deux serviteurs originaires d’Anatolie, posent en tant
qu’un couple parfaitement intégré, en dépit des clivages
sociaux très existants. Raison. Ils connaissent bien les
limites à ne pas dépasser. D’ailleurs, les deux ne manquent
pas de conseiller autrui de ne pas suivre leur exemple
en s’aventurant à Moda. Leur vie n’étant pas tout à fait
un roman à l’eau de rose. Ceci dit, leurs propos sont
moins nostalgiques que ce vieux monsieur narrant, à travers
un film tourné sur Moda, comment l’on se rendait à l’île
des princes, par ferry-boat, tiré à quatre épingles. «
C’est l’américanisation qui a tout bousillé », déplore-t-il
sur un ton de regret, craignant le pire.
Jusqu’ici, la ville d’Istanbul a continué
à jouer de son mythe avec succès. L’exposition qui esquisse
son portrait durant les cinquante dernières années la
place quelque part entre les simples villes du Nord et
les simples villes du tiers-monde.
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| Dalia
Chams |
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