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Economie. Dans Régime fort/Etat faible, De la gestion de la crise financière et du changement politique sous Moubarak, Samer Soliman analyse comment le régime de Moubarak survit et se métamorphose au rythme des crises économiques.

Vers une démocratie des maîtres ?

Publié à un moment où le lecteur a soif d’analyses sur les changements politiques et économiques en cours, Régime fort/Etat faible s’attache à éclairer ce moment-clé dans l’histoire de l’Egypte moderne. L’ouvrage traite du changement qui a le plus ébranlé les structures de la société égyptienne depuis Nasser : Le passage d’un Etat rentier-clientéliste à un Etat libéral prédateur, et les conséquences de cette transformation sur la politique et la culture égyptienne.

En fait, ce changement a été entamé depuis une quinzaine d’années, mais aucun chercheur égyptien ne l’avait traité avec une telle diversité de perspective. A la fois professeur d’économie politique, journaliste, musicien et activiste, Samer Soliman avoue dans l’introduction qu’il s’adresse aux intellectuels. Mais en lisant son livre de style simple et souvent plein d’humour, on reconnaît vite qu’il s’adresse également au lecteur ordinaire.

L’auteur expose dans l’introduction la théorie de l’Etat rentier. Ce dernier, disposant d’une ou de plusieurs ressources naturelles comme le Canal de Suez, le pétrole ou le gaz naturel, le tourisme et les aides économiques étrangères (qu’il acquiert grâce à l’importance stratégique du pays), dépend de ces richesses et développe un régime politique absolutiste qui distribue les biens à la population et surtout à sa bureaucratie d’Etat. Celle-ci obtient de plus en plus de pouvoir pour la simple raison qu’elle constitue le soutien social du régime. Dans un tel Etat, le régime est autoritaire et ne permet qu’une marge très réduite de démocratie formelle. Le régime devient l’Etat et aucune frontière ne les sépare l’un de l’autre.

C’est exactement le cas de l’Egypte et plus ou moins celui de tous les pays arabes. Or, l’auteur remarque que depuis la fin des années 1980, les ressources rentières de l’Egypte sont en continuelle baisse, diminuant ainsi le pouvoir du régime à acheter la passivité sociale et le forçant à devenir de plus en plus féroce mais surtout à se tourner vers l’économie intérieure pour se financer, en d’autres termes se transformer en un Etat-régime prédateur. Cette transformation de la nature de l’Etat constitue le cadre général de l’ouvrage. Soliman garde comme fil directeur l’étude des recettes, sans toutefois tomber dans l’académisme.

L’auteur nous indique que l’an 1986 était le début de la fin du système économique clientéliste. Les revenus du Canal de Suez ont baissé ainsi que les prix du pétrole. En 1987, le Fonds Monétaire International (FMI) force l’Egypte à signer un accord de réforme économique. En 1989, l’Egypte arrête de payer ses dettes, et connaît la crise économique la plus difficile depuis le temps du khédive Ismaïl.

Le régime se trouve dans l’obligation d’aller plus loin dans la réforme économique. L’auteur expose comment la nature du régime faisait échouer — malgré les bonnes intentions — les tentatives de réforme libérale. Le corps et la philosophie du régime économique sont restés attachés à ceux de l’Etat clientéliste — fondé par Nasser. Ainsi, la politique de Moubarak visait à ne rien toucher dans la Constitution ni dans les lois malgré l’évolution des réalités. L’auteur cite ainsi les lois qui fixent les salaires, promulguées en l’an 1974, et intactes jusqu’à présent.

Soliman met également l’accent sur le motif sécuritaire, souvent abusif, qui conditionne toute tentative menée par l’Etat pour réformer l’économie et la société. Le livre traite cette réalité à travers l’étude de la distribution des recettes entre les différentes institutions de l’Etat, montre comment les tentatives destinées à promouvoir l’enseignement ont échoué (chapitre 2).

L’auteur aborde ensuite (chapitre 4) « la répartition régionale des recettes publiques ». Il concentre son étude sur deux villes, Alexandrie et Qéna. Ces villes ont connu un certain épanouissement malgré la baisse des transferts de fonds du Caire. Si le cas de Abdel-Salam Al-Mahgoub, gouverneur d’Alexandrie, représente la coopération entre hommes d’affaires et régime, le cas de Abdel-Labib à Qéna, en plein sud pauvre et arriéré, représente celui du despote éclairé. Le problème du Sud, foyer du terrorisme, occupe une partie importante de ce chapitre. Pourquoi la tentative de l’Etat de développer le sud à travers une « campagne d’investissement privé » a-t-elle échoué ?

L’auteur revient, ensuite, dans le chapitre cinq, à l’idée centrale de son livre, et aussi son titre De l’Etat rentier à l’Etat prédateur. Comment le régime peut-il augmenter ses recettes dans une conjoncture où pétrole, Canal de Suez et gaz naturel ne suffisent plus ? L’auteur remarque que depuis le début des années 1990, le régime égyptien a opté pour l’endettement à l’intérieur du pays et l’accroissement de ses ressources à travers les impôts.

Puis Soliman analyse ces procédures, dont la plus facile et la plus efficace dans tous les pays du tiers-monde est l’impôt d’inflation : l’Etat recommande à la Banque Centrale d’user de la planche à billets. Par conséquent, les prix des produits augmentent pour rembourser la croissance du pouvoir d’achat du public et la valeur réelle des salaires baisse. Le gouvernement a eu recours à cet impôt indirect à plusieurs reprises, surtout depuis la seconde moitié des années quatre-vingt.

Il a également eu recours à la Banque nationale d’investissement. Soliman indique que plus de la moitié des dettes de l’Etat viennent de cette banque qui dépend du ministère des Finances. Soliman analyse aussi la nouvelle loi sur les impôts et le rôle grandissant des hommes d’affaires. Il appelle le recours de l’Etat à ces derniers une sorte d’impôt indirect.

Les dernières pages de Régime fort/Etat faible analysent l’influence de la disparition du régime rentier et de l’ascension politique des capitalistes égyptiens et la manière dont ils envisagent le changement politique. L’auteur s’interroge également sur les chances de la démocratie en Egypte. On le sent assez optimiste : selon lui, l’Etat rentier fort était le plus grand obstacle à la démocratie ; « et le voici qui s’en va ». En fait, le lecteur pourra déduire cette interrogation : une démocratie des maîtres (coalition entre capitalistes et haute bureaucratie) sera-t-elle une première étape ? La plupart des cartes sont encore aux mains du régime et la politique étrangère est un facteur qui pourrait modifier les données du jour au lendemain. On note avec l’auteur que les réformes économiques et politiques ont été dictées au gouvernement de l’étranger et n’ont pas été soutenues par les citoyens.

A l’origine, le livre en question est une thèse de doctorat soutenue à l’Institut des sciences politiques à Paris, que Samer Soliman a réécrite lui-même en arabe pour être accessible au lecteur égyptien ou arabophone. Rarement la littérature économique arabe aura été si intéressante .

Hayssam Khachaba

Al-Nizam al-qawi wal dawla al-daïfa

Régime fort/Etat faible, juin 2005

Samer Soliman

Merit, 306 pages.

 

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