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Comme dans ses récits, Gulpérie Efflatoun-Abdallah écrit des vers où à la fois lyrisme et abstraction sont une autre facette de la résistance. Dans ces poèmes inédits, elle évoque l'image de la ville déformée.

Quatre poèmes inédits

Masque

Ma ville
comme métal en fusion
ma ville ouverte
emmurée
palpitante
sévère métaphore

l'ombre va nu pieds à l'affût
des clartés
Ma ville
parjurée
aux épaules constantes
de vérité première
la douleur et l'attente
cernent
tes yeux immenses
la lumière
et la nuit
entrechoquent leurs
contraires
et donnent
à
ton visage hiératique
le sens de
demain
janvier 1955
* * *


Les Enfants de Djénine

Je vous le jure
par les matins purs des promesses
l'arbre a pleuré
je vous le jure
par les matins verts
et le sel de la terre
par
ce pays au-delà des sables
où les oliviers généreux
attendent
la geste bénie de la cueillette
je le jure
par les senteurs du chèvrefeuille tendrement secret
de la menthe sauvage et des roses oubliées
par le grand silence noir
prémonitoire
d'orages et de grandes colères
je le jure
par ces grands oiseaux aveugles
aux ailes funestes
déployées
sur ce pays des lauriers roses
et des oliviers généreux
je le jure
par ce pays là-bas
aux jardins dévastés
désolés
aux jardins dépeuplés
d'enfants
sans enfance
je le jure
par ces enfants sans jardins
sans rires
ces enfants sans ballons largués
vers un ciel immobile
sans pitié
ces enfants sans ballons chamarrés de rêves
ces enfants sans enfance qui ne savent plus pleurer
car
leurs larmes d'hier ont sculpté
des statues de sel
nues
aphones
aveugles
dos tournés à l'horreur
regardez
ces enfants sans enfance
désertés de promesses
désertés d'avenir
Regardez !
les pierres brûlées
serrées dans leurs paumes
je le jure
par
ces enfants sans enfance
sans jardins et sans jeux
graves et superbes
enfants
sans enfance
désertés de promesses
mais des pierres dans leurs paumes
je le jure
les statues muettes
ne se retournent pas
aphones sourdes
aux claquements des pierres
contre les prédateurs
je le jure
par ces enfants sans enfance
qui n'ont pas de jardins
mais
des pierres dans leurs paumes
pour un jeu sans merci
un jeu de pierres
contre
les cauchemars de l'horreur
ces enfants des pierres
lancées
contre le Mur
de la Grande Colère
du mépris
de la dérision
je le Jure
par
ces enfants des pierres
sans enfances et sans jardins
sans jeux et sans rires
orgueil du granit
et
des fleurs de l'acier pur dénudé
du parfum
de Demain
Le demain
Demain des Enfants des Pierres
janvier 2004
* * *


Sur un tableau d'Inji Efflatoun

Surgi d'une cour
où nul miracle n'allume nulle braise
es-tu sage
ou dément
avec tes béquilles qui cognent
contre
le cœur de la ville
et le grand rire de ton visage
silencieux
brûle les paupières
des passants qui te fuient
mai 1986
* * *

Hôtel des Rois

Il a déchiré sa mémoire étroite et rouge
avec la sérénité d'une plante
et libéré son visage de l'étonnement
Etranger mon ami
la gargoulette est pleine
l'heure des ablutions est venue
Mes mains ont glissé
sur le lisse profil du vide
et mes pieds se sont refusés
l'heure des ablutions est venue
Quel dieu faut-il implorer
Je ne sais pas
si je dois tourner la clef dans la serrure
ou si je dois pousser les battants
je ne sais pas
mais peut-être
resterai-je le dormeur vertical entre l'aube et la nuit
juillet 1986

Gulpérie Efflatoun Abdallah
Egyptienne d'éducation française, Gulpérie Efflatoun a travaillé comme enseignante de langue française, puis journaliste au Journal d'Egypte. Mais l'écriture l'a toujours préoccupée, elle est partie en France en 1946 où elle a commencé à écrire la poésie, stimulée par le poète du surréalisme, Tristan Tzara. Elle y a publié un recueil de poèmes en 1955 intitulé Pierres sur le chemin sous le pseudonyme de Safeya aux éditions Pierre Seghers et qui s'est vite épuisé. C'était à une période critique où son mari, Ismaïl Sabri Abdallah, était détenu politique pour ses appartenances de gauche. Elle a également publié des nouvelles et poèmes dans diverses revues, entre autres Les Temps modernes, Les Lettres françaises.
Ses nouvelles s'attachent aux valeurs de l'engagement humain, comme Khaoula, dédiée à la mémoire du cheikh Ahmad Yassine, symbole de la résistance palestinienne. Son œuvre la plus récente est une trilogie autobiographique publiée chez les éditions L'Harmattan en 2002 : Gulpérie, La Ballade des geôles et D'une Mort à l'autre. Cette œuvre est actuellement en cours de traduction vers l'arabe.
 
 
 

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