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Le Nobel de cristal

Par Mohamed Salmawy
C’était une journée du mois d’octobre 1988 et il était 14h lorsque le téléphone sonna. Lars-Olaf Brilioth, ambassadeur de Suède au Caire, se préparait à quitter son bureau. Son interlocuteur était Sture Allen, le secrétaire permanent du comité Nobel à Stockholm. Il l’informait que le grand romancier égyptien Naguib Mahfouz avait obtenu le prix Nobel de littérature décerné par le comité Nobel de cette année.

A ce moment-là, Stig Alvemar était dans son bureau. Il est intéressant de noter que ce jeune diplomate d’antan est revenu aujourd’hui pour occuper le poste d’ambassadeur de son pays au Caire, avec en plus 16 années et un bon nombre de kilos. Alvemar avait entendu l’ambassadeur répondre à son interlocuteur avec son flegme habituel : « Ce sont de bonnes nouvelles ». Il se retourna alors vers Alvemar en affirmant que le lauréat du Nobel de cette année était l’écrivain Naguib Mahfouz et qu’il fallait l’en informer.

— Connaissez-vous son adresse ou son numéro de téléphone ?

— Non. Mais je sais qu’il travaille à Al-Ahram. Je vais le contacter pour avoir plus d’informations.

C’est ainsi que l’information a été transmise à Al-Ahram qui a été le premier journal au monde à la connaître, juste quelques minutes après que l’ambassadeur eut été informé. Le journaliste et ami Mohamad Bacha a alors contacté immédiatement Mahfouz. Son épouse a répondu en lui disant que c’était l’heure de sa sieste mais qu’elle pouvait le réveiller s’il y avait quelque chose de grave. Il lui répondit qu’il n’y avait rien de grave et lui annonça la bonne nouvelle. Le téléphone sonna à nouveau et l’épouse de Mahfouz, Mme Attiyatallah, répondit à l’ambassadeur de Suède. Ce dernier, avec courtoisie, demandait rendez-vous à Mahfouz. Avec beaucoup d’amabilité qu’on lui connaît, Attiyatallah affirma qu’il serait le bienvenu et qu’il trouverait Mahfouz à son accueil.

Pour la première fois, Mme Attiyatallah dut le réveiller de sa sieste. En effet, Naguib Mahfouz suit un calendrier quotidien strict qu’il applique à la lettre. Comme le fait de se mettre à son bureau à une heure matinale pour écrire tous les jours durant trois heures, et de faire une sieste d’une heure tous les après-midi. Enervé à cause de ce réveil subit, il posa à sa femme la même question que celle de Mohamad Bacha. Son épouse l’informa qu’il avait obtenu le prix Nobel. Mahfouz lui fit un geste évasif de la main comme pour lui signifier que sa blague n’était pas drôle.

Au moment même, à la résidence de l’ambassade de Suède à Zamalek, l’ambassadeur essayait avec Alvemar de trouver un cadeau convenable à offrir à Mahfouz, surtout qu’il lui rendait visite pour la première fois. Ils trouvèrent enfin ce qu’ils recherchaient dans une armoire à l’ambassade, destinée aux présents, qui regroupait de la verrerie. Ils ont alors choisi un grand vase ayant la forme d’une coupe en cristal.

En auto, l’ambassadeur demanda au chauffeur s’il connaissait l’adresse de Mahfouz à la rue Al-Nil à Agouza. Le chauffeur l’interrompit en lui affirmant qu’il la connaissait. L’ambassadeur répliqua : avez-vous déjà été à cette adresse ? Et le chauffeur de répondre : Non, mais tous les Egyptiens connaissent l’adresse de Naguib Mahfouz. L’ambassadeur paraissait énervé, car il voulait être le premier à informer officiellement Mahfouz de la nouvelle, avant que les médias ne prennent vent.

A l’époque, j’étais sous-secrétaire des relations extérieures au ministère de la Culture, et je reçus un coup de fil du président de l’Académie égyptienne à Rome, l’artiste-peintre le Dr Moustapha Abdel-Moeti qui, sur un ton inquiet, me demandait : Naguib Mahfouz se porte bien ?

— Qu’est-ce qui vous amène à dire cela ?, lui demandai-je.

— Un journaliste italien m’a contacté ce matin pour me demander la biographie de Mahfouz. Ensuite, les contacts se sont succédé d’une manière terrifiante pour recueillir les mêmes informations.

J’ai alors rassuré le Dr Abdel-Moeti en avançant qu’il était fort possible qu’une nouvelle traduction venait de paraître et qu’elle provoquait cet intérêt.

Ayant rassuré le Dr Moustapha Abdel-Moeti, je fus pris d’inquiétude aussi. Je me disais que si à chaque fois qu’une traduction d’une de nos œuvres littéraires venait à paraître il y avait un tel tapage, notre littérature serait l’une des plus répandues de par le monde. J’ai alors décidé de quitter mon bureau après quelques minutes d’hésitation pour me rendre chez Naguib Mahfouz dont l’appartement se situait non loin.

Sture Allen avait non seulement contacté l’ambassadeur de Suède au Caire, mais avait fait de même avec notre ambassadeur à Stockholm, à l’époque Abdel-Rahmane Maréï, pour l’informer à titre officiel. Il est à noter que Mahfouz a été le premier homme de lettres arabes à obtenir ce prix depuis sa création, en 1901. L’ambassadeur Abdel-Rahmane Maréï s’était souvenu d’une conversation qui s’était déroulée entre lui et Sture Allen quelques mois plus tôt. Il lui avait exprimé son étonnement sur le fait qu’aucun homme de lettres arabes n’ait obtenu le prix Nobel. Il ne savait pas alors que l’un des plus grands noms du roman arabe avait été proposé pour l’obtenir.

Dès que l’ambassadeur apprit la nouvelle par le secrétaire permanent du comité Nobel, il envoya deux télégrammes, le premier à la présidence et le second à Esmat Abdel-Méguid, alors ministre des Affaires étrangères.

En réalité, d’autres noms arabes avaient été proposés pour obtenir le prix aux alentours de 1988. Selon une des institutions scientifiques, Youssef Idriss figurait parmi les candidats. J’appris aussi de sources sûres que le poète syrien Adonis a été candidat à plusieurs reprises les dernières années. Mais le fait de proposer les noms ne signifie en rien la victoire du candidat. Sture Allen m’informa alors que diverses institutions avaient le droit de proposer des noms en plus des lauréats eux-mêmes. Ces candidatures s’élèvent à des centaines.

D’ailleurs, depuis que Naguib Mahfouz a obtenu le Nobel, il reçoit tous les ans une lettre du comité Nobel accompagnée d’une fiche afin de proposer des noms qu’il estime qualifiés pour l’obtention du prix. Mais Mahfouz laisse la case des noms blanche. Etonné, je lui en demandai les raisons, il m’affirma que le fait de choisir un nom de la littérature arabe signifie qu’il porte un jugement de valeur sur ce candidat en le proposant comme le meilleur des écrivains arabes et que c’était un droit qu’il ne pouvait pas s’accorder. Et qu’il préférait laisser le soin de ces candidatures aux institutions compétentes comme les universités et les centres de recherches.

Je me souviens d’ailleurs qu’un écrivain m’a appelé en me demandant d’intervenir auprès de Naguib Mahfouz pour qu’il propose son nom au comité Nobel. Je lui dis que ceci ne voulait pas nécessairement dire que le candidat remporterait le prix. Il déclara alors qu’il lui suffisait d’être candidat. En racontant cette histoire à Mahfouz, il me dit en riant que s’il ne proposait pas le nom de cet écrivain, il serait sans doute en colère contre lui, mais il valait mieux qu’un écrivain se mette en colère au lieu que tous les écrivains le soient.

L’ambassadeur suédois arriva à la résidence de Naguib Mahfouz dans l’après-midi du même jour pour l’informer officiellement de l’obtention du prix. Quelle n’a été sa surprise de voir une foule de personnes l’ayant devancé devant la résidence de notre grand nom de la littérature. L’ambassadeur ne put alors que le féliciter et lui présenter la grande coupe en cristal.

En arrivant chez Mahfouz, je trouvai un grand nombre de photographes en train de le prendre en photos au moment de recevoir la coupe des mains de l’ambassadeur. Une de ces photos fut publiée le lendemain avec une légende : « Mahfouz reçoit le prix Nobel de l’ambassadeur suédois » .

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