A ce moment-là, Stig Alvemar était dans son
bureau. Il est intéressant de noter que ce jeune diplomate
d’antan est revenu aujourd’hui pour occuper le poste d’ambassadeur
de son pays au Caire, avec en plus 16 années et un bon nombre
de kilos. Alvemar avait entendu l’ambassadeur répondre à son
interlocuteur avec son flegme habituel : « Ce sont de bonnes
nouvelles ». Il se retourna alors vers Alvemar en affirmant
que le lauréat du Nobel de cette année était l’écrivain Naguib
Mahfouz et qu’il fallait l’en informer.
— Connaissez-vous son adresse ou son numéro
de téléphone ?
— Non. Mais je sais qu’il travaille à Al-Ahram.
Je vais le contacter pour avoir plus d’informations.
C’est
ainsi que l’information a été transmise à Al-Ahram qui a été
le premier journal au monde à la connaître, juste quelques
minutes après que l’ambassadeur eut été informé. Le journaliste
et ami Mohamad Bacha a alors contacté immédiatement Mahfouz.
Son épouse a répondu en lui disant que c’était l’heure de
sa sieste mais qu’elle pouvait le réveiller s’il y avait quelque
chose de grave. Il lui répondit qu’il n’y avait rien de grave
et lui annonça la bonne nouvelle. Le téléphone sonna à nouveau
et l’épouse de Mahfouz, Mme Attiyatallah, répondit à l’ambassadeur
de Suède. Ce dernier, avec courtoisie, demandait rendez-vous
à Mahfouz. Avec beaucoup d’amabilité qu’on lui connaît, Attiyatallah
affirma qu’il serait le bienvenu et qu’il trouverait Mahfouz
à son accueil.
Pour la première fois, Mme Attiyatallah dut
le réveiller de sa sieste. En effet, Naguib Mahfouz suit un
calendrier quotidien strict qu’il applique à la lettre. Comme
le fait de se mettre à son bureau à une heure matinale pour
écrire tous les jours durant trois heures, et de faire une
sieste d’une heure tous les après-midi. Enervé à cause de
ce réveil subit, il posa à sa femme la même question que celle
de Mohamad Bacha. Son épouse l’informa qu’il avait obtenu
le prix Nobel. Mahfouz lui fit un geste évasif de la main
comme pour lui signifier que sa blague n’était pas drôle.
Au moment même, à la résidence de l’ambassade
de Suède à Zamalek, l’ambassadeur essayait avec Alvemar de
trouver un cadeau convenable à offrir à Mahfouz, surtout qu’il
lui rendait visite pour la première fois. Ils trouvèrent enfin
ce qu’ils recherchaient dans une armoire à l’ambassade, destinée
aux présents, qui regroupait de la verrerie. Ils ont alors
choisi un grand vase ayant la forme d’une coupe en cristal.
En auto, l’ambassadeur demanda au chauffeur
s’il connaissait l’adresse de Mahfouz à la rue Al-Nil à Agouza.
Le chauffeur l’interrompit en lui affirmant qu’il la connaissait.
L’ambassadeur répliqua : avez-vous déjà été à cette adresse
? Et le chauffeur de répondre : Non, mais tous les Egyptiens
connaissent l’adresse de Naguib Mahfouz. L’ambassadeur paraissait
énervé, car il voulait être le premier à informer officiellement
Mahfouz de la nouvelle, avant que les médias ne prennent vent.
A l’époque, j’étais sous-secrétaire des relations
extérieures au ministère de la Culture, et je reçus un coup
de fil du président de l’Académie égyptienne à Rome, l’artiste-peintre
le Dr Moustapha Abdel-Moeti qui, sur un ton inquiet, me demandait
: Naguib Mahfouz se porte bien ?
— Qu’est-ce qui vous amène à dire cela ?,
lui demandai-je.
— Un journaliste italien m’a contacté ce
matin pour me demander la biographie de Mahfouz. Ensuite,
les contacts se sont succédé d’une manière terrifiante pour
recueillir les mêmes informations.
J’ai alors rassuré le Dr Abdel-Moeti en avançant
qu’il était fort possible qu’une nouvelle traduction venait
de paraître et qu’elle provoquait cet intérêt.
Ayant rassuré le Dr Moustapha Abdel-Moeti,
je fus pris d’inquiétude aussi. Je me disais que si à chaque
fois qu’une traduction d’une de nos œuvres littéraires venait
à paraître il y avait un tel tapage, notre littérature serait
l’une des plus répandues de par le monde. J’ai alors décidé
de quitter mon bureau après quelques minutes d’hésitation
pour me rendre chez Naguib Mahfouz dont l’appartement se situait
non loin.
Sture Allen avait non seulement contacté
l’ambassadeur de Suède au Caire, mais avait fait de même avec
notre ambassadeur à Stockholm, à l’époque Abdel-Rahmane Maréï,
pour l’informer à titre officiel. Il est à noter que Mahfouz
a été le premier homme de lettres arabes à obtenir ce prix
depuis sa création, en 1901. L’ambassadeur Abdel-Rahmane Maréï
s’était souvenu d’une conversation qui s’était déroulée entre
lui et Sture Allen quelques mois plus tôt. Il lui avait exprimé
son étonnement sur le fait qu’aucun homme de lettres arabes
n’ait obtenu le prix Nobel. Il ne savait pas alors que l’un
des plus grands noms du roman arabe avait été proposé pour
l’obtenir.
Dès que l’ambassadeur apprit la nouvelle
par le secrétaire permanent du comité Nobel, il envoya deux
télégrammes, le premier à la présidence et le second à Esmat
Abdel-Méguid, alors ministre des Affaires étrangères.
En réalité, d’autres noms arabes avaient
été proposés pour obtenir le prix aux alentours de 1988. Selon
une des institutions scientifiques, Youssef Idriss figurait
parmi les candidats. J’appris aussi de sources sûres que le
poète syrien Adonis a été candidat à plusieurs reprises les
dernières années. Mais le fait de proposer les noms ne signifie
en rien la victoire du candidat. Sture Allen m’informa alors
que diverses institutions avaient le droit de proposer des
noms en plus des lauréats eux-mêmes. Ces candidatures s’élèvent
à des centaines.
D’ailleurs, depuis que Naguib Mahfouz a obtenu
le Nobel, il reçoit tous les ans une lettre du comité Nobel
accompagnée d’une fiche afin de proposer des noms qu’il estime
qualifiés pour l’obtention du prix. Mais Mahfouz laisse la
case des noms blanche. Etonné, je lui en demandai les raisons,
il m’affirma que le fait de choisir un nom de la littérature
arabe signifie qu’il porte un jugement de valeur sur ce candidat
en le proposant comme le meilleur des écrivains arabes et
que c’était un droit qu’il ne pouvait pas s’accorder. Et qu’il
préférait laisser le soin de ces candidatures aux institutions
compétentes comme les universités et les centres de recherches.
Je me souviens d’ailleurs qu’un écrivain
m’a appelé en me demandant d’intervenir auprès de Naguib Mahfouz
pour qu’il propose son nom au comité Nobel. Je lui dis que
ceci ne voulait pas nécessairement dire que le candidat remporterait
le prix. Il déclara alors qu’il lui suffisait d’être candidat.
En racontant cette histoire à Mahfouz, il me dit en riant
que s’il ne proposait pas le nom de cet écrivain, il serait
sans doute en colère contre lui, mais il valait mieux qu’un
écrivain se mette en colère au lieu que tous les écrivains
le soient.
L’ambassadeur suédois arriva à la résidence
de Naguib Mahfouz dans l’après-midi du même jour pour l’informer
officiellement de l’obtention du prix. Quelle n’a été sa surprise
de voir une foule de personnes l’ayant devancé devant la résidence
de notre grand nom de la littérature. L’ambassadeur ne put
alors que le féliciter et lui présenter la grande coupe en
cristal.
En arrivant chez Mahfouz, je trouvai un grand
nombre de photographes en train de le prendre en photos au
moment de recevoir la coupe des mains de l’ambassadeur. Une
de ces photos fut publiée le lendemain avec une légende :
« Mahfouz reçoit le prix Nobel de l’ambassadeur suédois »
.